Azerbaïdjan : Les conséquences de la chute du pétrole

Publié le : , par  Könul

A l’automne 2015, le CIIP a accueilli en stage Könül, azérie, en formation de sciences politiques. Elle nous offre un riche aperçu de ce pays méconnu, à l’histoire riche, à la réalité complexe où le mot "démocratie" ne semble guère d’actualité...

Si on vous dit Azerbaïdjan, à quoi pensez-vous ? Un pays qui faisait partie de l’URSS, riche en pétrole et en gaz ? Pas uniquement. Des gisements de gaz et de pétrole peuvent aussi caractériser ce pays. Par ailleurs, l’Azerbaïdjan est aussi célèbre pour son histoire mouvementée.
Appelé le "pays du feu", l’Azerbaïdjan est un pays du Caucase situé sur la ligne de division entre l’Europe et l’Asie et dispose de frontières communes avec la Géorgie, l’Arménie, la Russie, l’Iran et la Turquie et possède une grande façade sur la mer Caspienne. L’identité du pays est tiraillée entre la Turquie, dont les Azéris parlent la langue et l’Iran, dont ils partagent le passé et la religion chiite.

Carte de l’Azerbaïdjan

Un bref aperçu historique

Dans ce pays montagneux, les premières traces d’implantation humaine remontent a 1,5 millions d’années, à l’âge de pierre. Avec la conquête arabe du 7 au 10éme siècle, la région connaît un essor politique, période à laquelle s’implante la religion de l’Islam. Au 11ème siècle, un autre pouvoir islamique, incarné par des tribus turques membres de la dynastie seldjouke, prend le contrôle de ce territoire. Au début du 16ème siècle, un nouveau royaume persique se forme sous la dynastie safavide, avec Tabriz pour capitale. Pendant le règne des Safavides, l’Azerbaïdjan fut souvent le champ de bataille dans la lutte pour le pouvoir entre les Perses et la Russie. Le royaume Safavides s’est effondré en 1722 et le nord de l’Azerbaïdjan est divisé en de nombreux petits Etats. Ces divisions ont facilité la prise de contrôle par la Russie, et sa montée en puissance. En 1828, à la suite de la défaite de l’Iran dans la guerre contre la Russie, la partie occidentale de l’Azerbaïdjan est intégrée à la Russie.
A la fin 19ème siècle, Bakou était l’un de premier centre pétrolier mondial. Dans les années 1900, le pétrole de Bakou représente 50% de la production mondiale. L’accord anglo-russe de 1907 place l’Azerbaïdjan iranien dans la zone d’influence tsariste, dont les troupes stationnent jusqu’en 1917. Le 28 mai 1918 après la révolution russe, le parti national Moussavat proclame l’indépendance. C’est la première république azerbaïdjanaise, dont la durée de vie n’est que de 23 mois. Aujourd’hui encore, le 28 mai est la date de la fête nationale. Toutefois, en avril 1920 le pays est soviétisé par l’armée puis intégré à l’URSS au sein de la Fédération transcaucasienne, qui est dissoute en 1936.

L’indépendance du pays (ou "une démocratie qui n’en porte que le nom")

A la fin des années 1980, l’Union Soviétique commence à se désintégrer. Les pays communistes d’Europe centrale et de l’Europe de l’Est revendiquent peu à peu leur indépendance, l’un après l’autre. Le 20 janvier 1990, l’armée rouge intervient pour la "prévention de violences ethniques", et cette date reste aujourd’hui considérée comme l’une des pages noires de l’histoire du pays. Le 30 août 1991, l’Azerbaïdjan proclame son indépendance après l’effondrement du bloc communiste, officialisé par l’ "Acte constitutionnel de l’indépendance d’État de la République d’Azerbaïdjan" du 18 octobre 1991. une guerre oppose les Azéris aux Arméniens du Haut-Karabakh, et à la suite de celle-ci l’Azerbaïdjan perd 6 régions, y compris le Karabakh Montagneux.
En 1992, Aboulfaz Eltchibeï, chef du Front populaire d’Azerbaïdjan (FPA) est élu président. Après une courte guerre civile, il est remplacé par Heydar Aliyev, chef du Parti communiste. Malade, en 2003, il fait élire à sa place son fils Ilham Aliyev, qui sera ensuite réélu en 2008. Dans tout l’espace de l’ex-union Soviétique, l’Azerbaïdjan est le seul pays où le transfert du pouvoir s’est fait de façon monarchique – de père en fils.
Selon la Constitution, le président de la République d’Azerbaïdjan est élu pour un mandat de 5 ans, et ce à deux reprises maximum. Donc, l’année 2013 devait être cruciale pour le gouvernement du président Ilham Aliyev. Toutefois, le problème fut éliminé assez rapidement avec un simple changement dans la Constitution, et une modification selon laquelle, dans le cas où des opérations militaires sont en cours d’exécution, et quand la guerre ne permet pas de réaliser des élections, la durée du mandat du Président de la République est prolongée jusqu’à la fin des opérations militaires. Jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire depuis 13 ans, le président Ilham Aliyev est le chef du gouvernement azerbaidjanais.

Une illustration des conditions de vie en Azerbaïdjan…

Les conséquences de la chute du pétrole

Aujourd’hui, la capitale de l’Azerbaïdjan, Bakou, se développe rapidement. Chaque année, des gratte-ciels, des centres d’affaires et centres commerciaux, des quartiers riches et modernes se construisent. Contrastes frappants avec des zones "arriérées" et pauvres qui côtoient ces bâtiments de luxe.
Riche en pétrole, l’Azerbaïdjan est devenu un acteur important de la géopolitique régionale durant les deux dernières décennies. Les accords avec des producteurs internationaux de l’énergie ont permis au pays d’utiliser ses gisements énergétiques afin de créer des fonds gérés par le gouvernement et participer aux projets internationaux. Ces ressources sont également utilisées pour reconstruire l’armée : l’une des priorités du gouvernement, puisque le pays est en conflit militaire avec l’Arménie.
En dépit de sa richesse et de l’influence accrue dans la région du Caucase du Sud, la pauvreté et la corruption continuent à éclipser le développement du pays. Même si le pays dispose d’assez de ressources pour fournir à sa nation tout ce dont elle a besoin, la hausse de l’écart entre les riches et pauvres soulève des inquiétudes. La majorité de la richesse est concentrée dans les mains d’un groupe restreint de personnes, favorable au gouvernement et à sa politique. Par exemple, les hauts salaires des employés dans le secteur pétrolier (en moyenne 800 manats - 470 €-) ne sont pas comparables avec les petits salaires des enseignants et des médecins (100-150 manats), ni aux faibles retraites de 100-150 manats, et encore moins aux maigres revenus des agriculteurs, des résidents ruraux. Le taux de chômage selon les données de l’année 2014 atteint 5,4%.
Actuellement, l’économie de l’Azerbaïdjan, hautement dépendante du secteur pétrolier subit de plein fouet la crise dût à la chute des cours pétroliers. Le pays dirigé depuis 13 ans par Ilham Aliyev a été obligé de dévaluer sa monnaie, d’effectuer des privatisations massives et de contrôler les capitaux. Cette dévaluation complique la vie de nombreux Azéris qui ont signé leurs contrats de crédits immobiliers en dollars.
En ce moment, on observe l’augmentation des taux de pauvreté et de chômage, la désintégration sociale avec la dégradation du système éducatif et un système de santé inefficace. Les entreprises traversent des difficultés pour payer les salaires. la corruption, dans tous les domaines, est devenue partie intégrante de la vie. La dévaluation du manat à hauteur de 35%, la chute pétrolière et d’autres problèmes sociaux-économiques ont provoqués des manifestations d’une rare ampleur dans un pays "ex-soviétique", où tout type de contestation est étouffé par le gouvernement.
Face à la persistance et à l’aggravation des problèmes, les contestations se radicalisent, et, dans de nombreuses villes, des milliers de manifestants sont descendus dans la rue afin de demander des réformes du gouvernement. Cependant, celui-ci répond par l’envoi des forces de l’ordre pour mettre fin aux manifestations, lors desquelles le gaz lacrymogène, les canons à eau et des balles en caoutchouc sont utilisés contre les contestataires. Plusieurs d’entre eux ont été arrêtés.
"Notre chemin est la démocratie" est l’un des principaux slogans du parti du Nouvel Azerbaïdjan, au pouvoir depuis 1993. Néanmoins, la répression du gouvernement à l’encontre des défenseurs des droits humains et des journalistes soulève la crainte que la démocratie soit sous menace. Ce slogan ne correspond pas à la vérité, et la démocratisation est uniquement une partie de la campagne des relations publiques des autorités azerbaïdjanaises. Comme l’économiste Natig Jafarli l’estime : "C’est trop peu, trop tard", et il n’est vraiment pas possible de sauver ce pays sans réformes économiques sérieuses et changements politiques. L’économiste va jusqu’à ajouter que, "sans réformes, ce sera le chaos en Azerbaïdjan".

Article publié dans Inter-Peuples n°245, avril 2015

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