Mayotte, Les Comores : une décolonisation inachevée

Publié le : , par  Jo Briant

L’archipel des Comores - dont fait partie Mayotte - forme un ensemble d’îles situées au sud-est de l’Afrique, à l’est du Mozambique et au nord-ouest de Madagascar. Elles sont partagées entre deux pays indépendants, l’Union des Comores à l’ouest, et la République française, dont le département d’outre-mer de Mayotte forme la partie la plus orientale. Cette présence "coloniale" française aux Comores a été condamnée à plusieurs reprises par la communauté internationale, on y reviendra.
L’archipel des Comores, ce sont quatre îles de près de 2250 km2, d’une population globale de près de 800 000 habitants, ayant des origines diverses (Afrique de l’Est, Madagascar, Yémen, Iran, Arabie, Inde, Malaisie…). Même langue, le shikomori (dérivé du swahili). A quoi il faut ajouter le français, langue administrative de Mayotte. Les premières traces de peuplement datent du VIIIe siècle avec des Africains appelés Antalotes. Au XIIIe siècle, l’arrivée d’une population persane de Chiraz apporte l’Islam dans l’archipel et instaure une culture prospère (à base d’ivoire et de nombreuses marchandises africaines…). Entre 1841 et 1912, les Français soumirent les îles et facilitèrent l’implantation et la domination de colons qui exploitèrent une main d’œuvre pas chère, surexploitée (plantation de plantes à parfum et de vanille), constituée en partie d’esclaves. En 1946, les îles des Comores furent rattachées administrativement à Madagascar et forment pour la première fois de leur histoire une entité administrative unie et reconnue (TOM).

L’archipel des Comores

1974 : Un référendum d’autodétermination… manipulé
Face à une aspiration fortement indépendantiste - alors que la quasi-totalité des pays africains ex-colonisés avaient obtenu au moins formellement leur indépendance dans les années 60 - la France se résout à organiser un référendum d’autodétermination en 1974 dans l’archipel. En exerçant une forte pression, promesses à l’appui, sur la population de l’une des quatre îles, Mayotte, pour qu’elle vote contre l’indépendance. Et en décidant que ce référendum s’organiserait île par île. Résultat : le peuple comorien se prononce globalement, à 95%, pour l’indépendance, optant très vite pour un Etat souverain appelé Etat comorien, mais à Mayotte 64% des votants se prononcent contre l’indépendance. L’Assemblée générale des Nations-Unies a, dès l’indépendance des Comores, pris position contre le maintien de la présence française à Mayotte. Une résolution non contraignante, la France bénéficiant et usant de son droit de veto en tant que membre du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Et cela quand bien même que d’autres instances, comme le Commonwealth et l’Union africaine, jugent très vite la présence française illégale. En 1994, l’assemblée générale a demandé de nouveau à l’Etat français de se plier à sa résolution. Nouveau refus.

Ce "Visa Balladur" qui tue des milliers de Comoriens… Et aujourd’hui Mayotte ?
Le Visa Balladur tue ! {JPEG}En janvier 1995, le gouvernement de cohabitation Mitterrand-Balladur établit le "visa Balladur" pour les Comoriens des trois autres îles voulant se rendre à Mayotte (qui bénéficie des aides – pourtant chiches - de la métropole), leur interdisant de fait de venir à Mayotte. Ce visa est à l’origine de plus de dix mille morts dans les bras de mer séparant les trois autres îles de Mayotte. Explication : de nombreux ressortissants des trois autres îles, notamment d’Anjouan, cherchent par tous les moyens à gagner Mayotte pour chercher des conditions de vie meilleures. Tentatives sur une mer difficile, au péril de leur vie, sur des embarcations hors-bord appelées localement kwassa. Embarcations précaires souvent renversées volontairement par les embarcations de la police maritime…Cette arrivée régulière de "sans papiers" sert de justification aux expulsions massives de Comoriens de Mayotte (jusqu’à 20 % de la population de l’île, tous les ans) ! A la date anniversaire des 20 ans de la création de ce visa mortel, des organisations de défense des droits de l’Homme constituées en collectif ont lancé une pétition pour exiger son abolition, toujours d’actualité [1]. Ajoutons que tout est fait pour alimenter chez les Mahorais la défiance voire l’agressivité vis-à-vis de leurs frères des trois autres îles qui essaient de gagner Mayotte à leurs risques et périls, considérés comme des immigrés clandestins (!) au point que des Mahorais agressent les Comoriens parvenus à Mayotte, incendient leurs maisons pour les faire fuir… Tout a été fait pour créer ce climat de rivalité, d’hostilité et de haine.

La suite ? C’est l’organisation du référendum de la départementalisation de Mayotte en mars 2009, par le gouvernement de Sarkozy, toujours contre le droit international. Mayotte devient le 101e département français en mars 2011, et accède au statut de RUP (Région Ultra Périphérique), sous administration européenne, en janvier 2014 !
42 ans après l’"annexion" coloniale de Mayotte, 6 ans après son statut départemental : où en est-on ? La grève générale et les émeutes d’avril dernier constituent un révélateur parmi d’autres d’un profond malaise et d’une profonde exclusion socio-économique. Non seulement Mayotte s’est éloignée de ses îles sœurs, mais 40% de la population est au chômage (60% des jeunes), on dénote un grave déficit d’infrastructures, d’établissements scolaires. A quoi il faut ajouter un accès très partiel à l’eau potable et à l’électricité. Quant au SMIC et au RSA ils sont inférieurs de plus de moitié aux montants en cours en métropole. La seule réponse dans un premier temps : l’envoi de forces de l’ordre supplémentaires pour réprimer cette colère populaire. De vagues négociations ont eu lieu, des promesses ont été distillée, avec promesses d’ajuster sur la métropole le montant du RSA, mais le mal développement et l’insécurité sociale demeurent.
Mais au-delà delà de la pauvreté, du chômage massif, du grave déficit d’infrastructures, à la fois à Mayotte et dans l’ensemble de l’archipel, il reste le problème central d’une politique coloniale qui perdure, absolument contraire au droit international et aux droits des peuples. Ne jamais oublier que pour l’Union des Comores Mayotte fait partie de leur territoire et que la France doit reconnaître que Mayotte a vocation à devenir un territoire autonome voire indépendant. En outre, en se référant à l’article 7 du Statut de Rome qui reconnaît le droit à la libre circulation des personnes, l’Union des Comores considère l’entrave mortelle à l’accès des habitants des Comores à Mayotte (et leur renvoi) comme un crime contre l’humanité. Décidément, la France n’en a pas fini avec son passé colonial…

Le CIIP a été à l’initiative en avril dernier d’un communiqué repris par Nuit Debout affirmant son soutien à la population de Mayotte et à la grève générale pour une toute autre politique de développement, d’emploi et de droits sociaux. Nous continuerons à suivre de près la situation aussi bien à Mayotte que dans l’ensemble des Comores…

Article publié dans Inter-Peuples n°247, juin 2016

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