Où va le Moyen-Orient ? Conférence-débat avec Gilbert Achcar

Publié le : , par  Marc Ollivier

Gilbert Achcar [1], un des chercheurs les plus avertis sur la situation du Moyen-Orient, a commencé paradoxalement son intervention en affirmant « Pour répondre à une telle question aujourd’hui, la seule méthode à conseiller est la lecture du marc de café. Ceux qui prétendent pouvoir y répondre font seulement la preuve de leur ignorance ».

Pour sa part, il analyse les motivations et les comportements des principaux acteurs impliqués dans les conflits de la région  : rappelant le sentiment d’euphorie qui avait accompagné le déclenchement du « printemps arabe » en Tunisie, en Égypte et dans plusieurs autres pays (Maroc, Lybie, Yemen, Syrie etc...) et constatant les blocages qui ont suivi dans la plupart d’entre eux, il souligne la différence entre des révoltes populaires à caractère social (les pays arabes étaient à cette date la région du monde avec le plus fort taux de chômage des jeunes) et les processus politiques capables de transformer profondément les bases d’un système économique et social structurant tous les niveaux d’une société. Selon lui, Ces révoltes-surprises ont manqué de forces politiques capables de les canaliser pour initier de tels changements : elles ont provoqué des coups d’État mais pas encore de révolutions.
C’est pourquoi on peut les comprendre comme le point de départ d’un processus révolutionnaire de longue durée (probablement des décennies) caractérisé par des phases de reculs et des phases d’avancées. En fait dès 2013 on a vu s’opérer de tels reculs : l’intervention saoudienne à Bahrein, le coup d’État égyptien de Sissi, la militarisation du conflit par Bachar El Assad etc...

D’autre part, ces processus spécifiquement arabes ont dû s’intégrer dans les manœuvres politiques d’acteurs extérieurs  : ceux d’un premier cercle de voisins, tels la Turquie, l’Iran, les monarchies du golfe, et ceux de la géostratégie mondiale, principalement la Russie et les pays occidentaux, au premier rang desquels les États-Unis et la France. Il faut en effet rappeler que ces derniers ont toujours créé ou soutenu des pouvoirs autocratiques sinon dictatoriaux dans cette région, dont ils ont accaparé les ressources pétrolières. Leurs interventions ont toujours été favorables à des pouvoirs politiques servant leurs intérêts et hostiles aux forces populaires et démocratiques (depuis le coup d’État de la CIA contre Mossadegh en 1953 jusqu’au soutien indéfectible aux monarchies du golfe et à Israël).

Au surplus, en allant jusqu’à envahir l’Irak en 1991et surtout 2003 ils ont créé les conditions de l’émergence de mouvements dits « djihadistes » tels Al Kaïda et l’État Islamique, qui ont pris une ampleur inattendue en s’appropriant d’importantes ressources financières et en mobilisant autour d’eux dans de nombreux pays des flots de jeunes aventuriers et de fanatiques religieux. Si bien qu’aujourd’hui le théâtre des conflits en Syrie et en Irak est dévasté à la fois par les vieux systèmes dictatoriaux (tel celui de Bachar El Assad et ceux des monarchies du golfe) soutenus par leurs alliés extérieurs (Russie et Iran pour Bachar, États-Unis, Turquie et France pour les monarchies du golfe) et par les nouvelles dictatures des mouvements islamistes ; tandis que les forces populaires sont réduites à tenir des réduits défensifs et à nourrir des vagues d’émigrants. Selon Gilbert Achcar, il faut souligner que les États-Unis et leurs alliés n’ont jamais fourni d’armes défensives, notamment anti-aériennes, aux insurgés populaires syriens ou yéménites, qui leur auraient permis de résister victorieusement aux barils d’explosifs de Bachar El Assad pour les uns et aux bombardements de l’Arabie saoudite pour les autres.

Gilbert Achcar relève également que certains des acteurs qui interviennent militairement en Irak et en Syrie semblent chercher récemment une issue politique à la crise en cours par le biais de négociations entre Russie et États-Unis à Genève qui préservent leurs intérêts, tout en cherchant à éliminer l’État Islamique ou pour le moins à reconquérir les territoires qu’il occupe. Pour lui, l’arrêt des opérations militaires serait de toute façon un point positif pour les populations épuisées et pour les forces démocratiques, car il estime qu’elles sont toujours présentes sur le terrain et que dans une telle hypothèse, elles pourraient jouer leur rôle de forces d’opposition purement politiques aux régimes en place et préparer l’avenir, ce qui leur est absolument impossible dans les guerres actuelles.

[1Franco-libanais arrivé en France en 1983, enseignant à l’université Paris VIII jusqu’en 2003, puis au centre Marc Bloch de Berlin. Depuis 2007 il est professeur de relations internationales à Londres (London School of Oriental and African Studies). Il contribue régulièrement au Monde diplomatique et à l’International Viewpoint. Ses ouvrages les plus récents, édités chez Sindbad/Actes Sud, sont « Le peuple veut, une exploration radicale du soulèvement arabe » (2012) et « Marxisme, orientalisme cosmopolitisme » (2015)

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