La France, pays des droits de l’Homme ?

Publié le : , par  Yesica Beltran Hernandez

Yesica, étudiante de Bogotá, est venue en France dans le cadre d’un échange universitaire avec l’Institut d’Études Politiques de Grenoble et a effectué un stage de 3 mois au CIIP. Elle nous livre ici son point de vue sur la France. Un regard décalé et pertinent...

"Ton regard sur ton pays change quand tu l’observes de loin", m’a-t-on dit avant de partir de la Colombie vers la France. C’est sans doute vrai, mais je n’aurais jamais imaginé que cette phrase pourrait être aussi appliquée dans l’autre sens : ce qui changerait le plus, ce serait ma perspective de la France elle-même. Les attentes que j’avais créées autour d’un imaginaire romantique de ce lieu éloigné, par "définition" "mieux" et "plus avancé" étaient présentes dans ma tête d’une manière diffuse, même ma connaissance de l’histoire française, et en général, européenne (parfois plus enseignées que notre propre histoire Latino-Américaine).

Le romanticisme qu’implique pour une étudiante de sciences politiques d’aller dans un pays où il y a eu une des plus importantes révolutions politiques et sociales du monde occidental ; le pays de grandes écrivaines et écrivains qu’on étudie depuis l’école ; le pays de la liberté, l’égalité, la fraternité ; le pays de mai 68 ; le pays des droits de l’Homme, n’est pas lié seulement au discours du développement, mais aussi à la "colonialidad del saber" (le colonialisme du savoir). Ce concept a été développé par certains auteurs latino-américains1 pour démontrer comment la colonisation en Amérique Latine n’a pas seulement détruit et transformé les organisations politiques, sociales et culturelles d’avant, mais qu’avec la colonisation de l’imaginaire des colonisés, on a créé une forme de domination indirecte qui est toujours actuelle. C’est-à-dire, la répression systématique des formes de connaissance et de production culturelle et l’imposition des patrons propres de production et de définitions (le paradigme de la rationalité de l’Europe occidental) à partir de leur mystification, et la mise en place de la culture européenne comme modèle culturel universel au-dessus des autres cultures.

À cause de cette idéalisation de l’Europe, mon arrivée en France a été marquée par pas mal de surprises. Au début l’émotion d’être dans un contexte politique, social et culturel différent de celui que je connaissais ne me permettait pas de me rendre compte des contradictions. Passer d’une ville assez problématique et parfois chaotique comme Bogotá à une ville calme et confortable comme Grenoble a renforcé cette idée. Cependant, c’est dans un des premiers lieux de socialisation avec la culture française (l’université) que j’ai commencé à apercevoir certains décalages. Malgré l’idée que j’avais d’une éducation intégrale qui abordait de façon transversale les problématiques rencontrées dans de nombreuses parties du monde, les cours de sciences politiques que j’ai pris m’ont montrés une éducation plutôt euro-centriste, concentrée sur les problèmes qui touchent sa stabilité. Petit à petit j’ai commencé à découvrir des choses que je n’avais jamais imaginé de la France, par exemple : la tendance conservatrice ou d’extrême droite croissante avec l’influence du Front National ; l’existence des inégalités si marquées dans les banlieues en rapport avec l’incapacité de développer des politiques d’intégration des immigrés ou même des générations issues de l’immigration mais nées en France ; la position face à l’immigration qu’est la conséquence des guerres où la France n’assume pas sa part de responsabilité ; la présence du racisme et la croissance de l’islamophobie parmi la population ; entre autres.

Néanmoins, les plus grandes surprises sont arrivées avec les décisions prises par un gouvernement de "gauche". Quand je suis arrivée il y avait un climat relativement tendu par rapport aux attentats de janvier 2015, mais c’est avec les attentats du 13 novembre à Paris que tout s’est aggravé. Le discours antiterroriste de François Hollande (vraiment semblable à celui de G. W. Bush en 2001) et la mise en place de l’état d’urgence ont montré que l’élimination d’un "ennemi de la nation" est plus important que les libertés et la démocratie. Dans le même temps, la promotion du projet de loi pour modifier la législation du travail, "la loi El Khomri", qui cherche à approfondir la précarité du travail au détriment des avantages du modèle social français ; en appuyant les logiques néolibérales en Europe. En plus, l’évidente répression des manifestations dans toute la France d’une manière violente et la militarisation des espaces urbains, sous prétexte d’assurer la sécurité des citoyens.

Malgré ce bilan un peu pessimiste, ce qui a dépassé le plus mes expectatives a été la résistance de la population civile, en luttant contre les actes anti-démocratiques du gouvernement, et en créant des espaces de réflexion pour parler de ces problématiques, comme Nuit Debout. De même, l’engagement politique et social des associations comme le CIIP, qui ne s’arrête plus de lutter ici et ailleurs… Je me rappelle une question qu’une fille française m’a posé au début de l’année : "penses-tu que nous les Français nous plaignions trop ?", ma réponse a été que ce n’est jamais assez. C’est une chose précieuse chez les Français, l’anticonformisme face aux problèmes et revendications que les autres pays de l’Europe ont déjà laissé tomber.

Finalement, je voulais seulement ajouter que grâce à cette opportunité, je peux maintenant casser cette idéalisation que j’avais de la France en disant que c’est un pays avec des problèmes comme tous les autres. Mais qu’un des plus importants à résoudre, c’est d’ouvrir les yeux : l’éducation et l’observation des luttes portant sur d’autres problématiques, approches ou perspectives des autres parties de monde peuvent l’aider à s’enrichir.

Article publié dans Inter-Peuples n°248, été 2016

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