Myanmar : une démocratie en marche !

Publié le : , par  Philippe Savoye

Il y a des moments dans le quotidien d’un Peuple où l’histoire s’inscrit en lettres majuscules. Sans doute en est-il ainsi aujourd’hui à Myanmar, mais entre la vision "édulcorée" qui nous est présentée et la réalité du pays il y a une marge perçue lors d’un récent séjour dans ce pays.

Le 8 novembre 2015 est une date importante dans la vie des Birmans qui, mobilisés en nombre (80 % de votants), élisent leurs représentants à la Chambre des Nationalités, et à la Chambre des Représentants. Si les résultats sont sans équivoque, la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) emmenée par Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix 1991, remporte respectivement 80 et 77 % des sièges en jeu, les militaires n’en sont pas absents pour autant, puisque la Constitution leur en prévoit 25 % dans chacune des assemblées. La campagne électorale fut tendue, où discours de haine à l’encontre des minorités et "l’usage de la religion à des fins politiques" (Ban Ki-moon) furent tenus. Ces élections, s’inscrivent dans une certaine division du pays : la plupart des candidatures musulmanes furent invalidées et le million de Rohingyas est toujours privé du droit de vote. Le 15 mars, le parlement élit Htin Kyaw, président de la République, premier président civil. Aung San Suu Kyi ne pouvant se présenter : la Constitution prévoit que le président ne peut avoir eu d’enfants avec un étranger…

Un Etat "pluriel", un pays divisé

Carte de Birmanie / Myanmar {JPEG} En 2010, la junte militaire remplace la "Birmanie" par la "République de l’Union du Myanmar [1]" (ainsi que le drapeau et l’hymne national) : changement vécu positivement, car si l’ancienne appellation fait référence à l’ethnie majoritaire, Myanmar représente l’unité du pays, son histoire, sa diversité ethnique avec ses langues et cultures propres (130 minorités, un tiers de la population). Cependant, la complexité est inscrite dans la structuration administrative de ce pays de soixante millions d’habitants divisé selon une double logique : sept régions habitées de Birmans et sept Etats où se retrouvent les minorités ethniques.

Si sept "races nationales" sont reconnues par le gouvernement les relations demeurent conflictuelles et des groupes armés ethniques se battent encore contre l’armée connue pour sa brutalité et ses razzias à l’encontre des populations minoritaires. Pour preuve, l’agence Chine Nouvelle indique que "depuis le 5 mai, l’armée mène des opérations dans les villages de Hsipaw et Lashio, dans l’Etat Shan, alors que le groupe armé se serait emparé de zones interdites… Sept membres du groupe armé rebelle de l’Armée de l’Etat Shan ont été tués dans un affrontement récent avec l’armée." Présent, à ces dates, dans cette région, aucune information ne transparaissait...

La situation la plus extrême est celle des Rohingyas, musulmans, qui vivent dans l’Etat d’Arakan. Reconnus minorité nationale lors de l’accession à l’indépendance avant d’en être exclus (1962), puis que le pouvoir ne les prive de la nationalité birmane en 1982. Soumis à la discrimination et à la violence, "la minorité la plus persécutée du monde", selon l’ONU, fuit le pays pour l’Indonésie et la Malaisie (environ 200 000). Aujourd’hui "la Dame de Rangoon" donne instruction aux chancelleries étrangères d’oublier jusqu’à leur nom…

Dans le prolongement de l’œuvre de son père, Aung San Suu Kyi organise en juillet la "conférence de Panglong du 21èmesiècle [2]". En n’invitant que les partis politiques présents au Parlement, nombre de groupes ethniques s’en trouvent exclus…

L’arrivée d’une "démocratie"

L’arrivée au pouvoir de la Ligue Nationale pour la Démocratie, avec à sa tête Aung San Suu Kyi (il s’agit de son prénom car le nom de famille n’existe pas à Myanmar) et Htin Kyaw comme président (qui n’était nullement son chauffeur comme on l’a prétendu, mais l’accompagnait dans ses déplacements), ne signifie pas pour autant l’arrêt de l’influence des militaires et comme le souligne Htoo Aung Kyaw, responsable local du LND "cinquante années de dictature ne s’effacent pas en trois mois".

Aung San Suu Kyi qui se situe "au-dessus du président" (comme elle l’exprime) s’octroie quatre ministères : de la Présidence (équivalent à un poste de Premier ministre), des Affaires étrangères, de l’éducation et de l’énergie, avant de céder ces deux derniers et d’être nommée "conseillère spéciale de l’État et porte-parole de la Présidence".

Les journaux titrent "Aung San Suu Kyi se donne 100 jours pour réformer l’administration du pays". La première décision prise fut, dès avril, la libération de prisonniers politiques, à commencer par plusieurs dizaines d’étudiants birmans arrêtés en mars 2015 après une manifestation pacifique.

Une démarche législative est en cours pour abroger- ou amender- les lois liberticides, telles que "State Protection Act" et "Peaceful Protest and Assembl law", qui ne respectent les droits de l’Homme et "restreignent le droit de manifester". L‘espoir est énorme et partagé par tous : on voit déjà l’évolution dans la liberté d’expression, "internet libre", le vote avec plusieurs candidats pour un même siège, le retour d’exilés. La lutte contre la corruption est annoncée comme la priorité gouvernementale [3], mais elle représente une tâche énorme, car "tout l’État est gangréné." (Wunna)… Mais manifester n’est guère toléré : plusieurs dizaines de travailleurs sont arrêtés le 18 mai alors qu’ils tentaient de défiler dans la capitale pour réclamer une hausse des salaires !

Le Bouddhisme

Le Bouddhisme (89 % de la population) est au cœur de la société birmane [4] : Les moines (1 % de la société) jouissent d’une aura particulière et d’une influence centrale auprès de la population. Ils sont à la base de "la révolution de safran" de 2007 qui a permis d’enclencher l’ouverture du pays. Il favorise l’unité et apporte une certaine tolérance qui se reflète dans le sourire et l’accueil de la population.

Dès 7 ans, les enfants passent quelques jours au monastère pour "le noviciat" et y séjournent à différents moments de leur vie. Nourris par la population bonzes et bonzesses effectuent "la quête" le matin : les bonzes tous les jours car ils n’ont pas le droit de faire la cuisine, les bonzesses 8 jours par mois car elles peuvent cuisiner… Ce qui n’empêche pas la population de croire aux Nats, esprits des grands rois, héros légendaires et divinités de la nature !

Cependant, si la cohabitation interreligieuse est globalement apaisée il existe un influent groupe extrémiste bouddhiste Ma Ba Tha, "Comité pour la protection de la race et de la religion", et le lien avec les minorités est parfois équivoque. Exemple : une loi votée en 2015 impose la monogamie… elle est vécue comme excluante pour les musulmans (jusqu’à sept ans d’emprisonnement).

Une perception en trompe l’œil ?

Le pays est exceptionnellement riche en minerai (cuivre, étain, or, manganèse…) et dispose de réserves de pierres précieuses. La Chine investit déjà lourdement. Jusqu’à ces dernières années, la primauté économique portait sur le développement agricole, depuis le début de la phase de transition (2007 et surtout 2010) le tourisme est une priorité afin de faire entrer des devises et d’ouvrir le pays à l’international. Un exemple hautement symbolique de cette ouverture au monde : l’achat d’une carte sim pour un téléphone vaut 1,50 $. Jusqu’au début des années 2000, elle valait de 1 500 à 4 000 $ !

Myanmar se situe au cœur du triangle d’or, second producteur mondial d’opium (estimation 3 000 tonnes annuelles) : "un commerce qui profite à tous : les agriculteurs pour qui cette culture est une manne financière, les trafiquants qui s’en mettent plein les poches, les seigneurs de la guerre qui financent les rebelles et même l’Etat birman qui puise dans ce trafic de "l’or blanc" pour maintenir le pouvoir militaire" (Gouba). Le pays est confronté à des problèmes environnementaux majeurs - déforestation et pollution de l’air -, avec notamment une surexploitation (parfois légale mais le plus souvent illégale), du teck (premier producteur mondial) par des sociétés privées, dont certaines liées à l’armée et étrangères (notamment chinoises)…

Classé 148ème sur 188 par le PNUD, dans le cadre de l’indice de développement humain, la pauvreté demeure présente et 15 % de la population vit en-dessous du niveau minimum de consommation d’énergie alimentaire, selon la Banque mondiale, 41 % des enfants de moins de 5 ans sont sous-alimentés de manière chronique (OMS), 20 % n’ont pas accès à l’eau potable, moins de 30 % de la population ont accès à l’électricité, l’école est officiellement obligatoire et gratuite jusqu’à 10 ans ce qui est loin d’être une réalité dans les campagnes…

Des chantiers d’envergure… pour un espoir sans limites !

Dans ce contexte, où le FMI prévoit en 2016 "la croissance la plus rapide de la planète : 8,6 %", "l’espoir de la démocratie germe, la rupture avec une dictature est en route mais pas encore gagné", comme le souligne Hlaing, militante du LND.
Des élus sans expérience, si bien que les initiatives de ces nouveaux élus sont centralisées au plus haut niveau de l’État, une armée qui reste très présente (et possède l’une des six chaînes de télévision), la problématique ethnique cristallisée au fil du temps avec une tendance à "la birmanisation", un pays gangréné par la corruption… le chemin de la démocratie sera long et jalonné de nombreuses embûches. "Le bonheur se trouve dans une vie harmonieusement disciplinée" telle est la devise du pays. Alors, souhaitons aux Birmans, que "cette vie harmonieuse" soit partagée par tous, quelque soient leurs origines et qu’ils avancent collectivement, vers le bonheur… avec un quotidien parfois "indiscipliné" !!!

Article publié dans Inter-Peuples n°248, été 2016

[1Myan Ma signifie le pays merveilleux créé par des esprits mythiques…

[2En 1947, le Général Aung San, président du gouvernement intérimaire birman, organisa la Conférence de Panglong, dont l’accord ouvrit la voie à l’indépendance.

[3Corruption Transparency International en 2015 classe Myanmar au 156e rang sur 171.

[4Il n’existe pas d’adjectif pour qualifier Myanmar, et les habitants demeurent… les "Birmans".

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