Mexique : une expérience d’autogouvernement

Publié le : , par  Jo Briant

S’il est un pays profondément marqué par une culture de la violence meurtrière émanant aussi bien des narcotrafiquants que de l’Etat et de sa police, c’est bien le Mexique. Premier massacre de masse, dans le quartier Tlatelolco à Mexico : le 13 août 1521, les derniers combattants indiens aztèques, sous les ordres de Cuauhtémoc, furent massacrés ainsi que leurs familles par les troupes espagnoles sous les ordres de Hernan Cortès : au moins 40 000 morts. Autre massacre, place des Trois Cultures, près du même quartier, le 2 octobre 1968 : l’armée mexicaine ouvre le feu sur les étudiants rassemblés en phase d’intense contestation depuis trois mois, afin de rétablir l’ordre à quelques jours de l’ouverture des Jeux Olympiques dans la capitale mexicaine. Bilan : 300 morts. Plus récemment : faut-il rappeler les centaines de femmes assassinées dans les années 1990-1995 à Ciudad Juarez, et les 80 journalistes tués pendant la même période. Et comment oublier la "disparition" toujours inexpliquée de quarante-trois jeunes normaliens en septembre 2014 à Iguala (à 170 km de Mexico), disparition ou plutôt massacre perpétré soit par la police soit par des narcotrafiquants… Le peuple mexicain "accepte" de moins en moins cette culture mortifère et tous ces massacres dont la responsabilité première émane bien de l’Etat, et demande de plus en plus des comptes…

L’expérience inouïe de Cheran : autogouvernement contre narco-état

Cherán, Michoacán. Avril 2014 {JPEG}C’est l’histoire de David contre deux Goliath : le crime organisé et le pouvoir d’Etat. L’histoire d’une dignité rebelle exceptionnelle émanant d’un groupe de femmes dans une petite ville nommée Cheran, dans les montagnes du Michoacan (Etat situé sur la côte du Pacifique, au centre du Mexique). Une zone indigène. Remontons à avril 2011 : la population de cette ville - d’à peine vingt mille habitants - s’insurge contre les trafiquants qui régnaient en maîtres sur cette région de montagnes et de forêts, chassant les hommes de main des cartels et de leurs complices locaux : le maire et la police. Aujourd’hui, cette municipalité est régie par ses seuls habitants. Elle est le premier gouvernement communal autonome libre de partis politiques reconnu par la plus haute instance juridique du Mexique.

Mais revenons en arrière pour bien comprendre le déroulement des événements. Jusqu’en 2011, les cartels de narcotrafiquants imposaient par la terreur une spoliation massive dans toute la région : enlèvements, avec demande de rançon, assassinats, appropriation totalement illégale des ressources naturelles, notamment forestières. Les talamontes - littéralement "coupeurs de forêts" - ont dévasté en quelques années la moitié des 27000 hectares de pins que compte le territoire communal. Tous les jours des dizaines de camions chargés de troncs défilaient dans la ville, avec à leurs bords des hommes lourdement armés. Ils coupaient les arbres les plus robustes et brûlaient le reste. Prédation et terreur absolues…

Un beau jour, exactement le 15 avril 2011, une poignée de femmes a décidé que le temps de la peur était passé. Elles ont fait barrage de leurs corps aux monstres mécaniques et aux trafiquants, munies de simples pierres et de bâtons. Cette réaction désespérée a tellement surpris les malfrats qu’ils n’ont pas osé affronter ce groupe de femmes. Une victoire qui a donné du cœur à tout le quartier. Les rues sont entrées en ébullition, d’autres femmes les ont rejointes en demandant aux hommes de les épauler. Les cloches de l’église ont retenti et c’est toute la ville qui a accouru auprès des intrépides compañeras (compagnes).

Il y eut certes encore un ou deux épisodes sanglants, mais désormais les habitants de Cheran - qui ont pu obtenir de la Cour suprême du Mexique un statut exceptionnel comme municipio especial (commune spéciale)- constituent une communauté autogérée, avec des assemblées populaires qui se réunissent régulièrement, chacun-e détenant une voix. Une équipe de gardes forestiers a été créée qui a donné naissance à un immense vivero, pépinière composée de millions de jeunes pousses de conifère destinés au reboisement de la montagne. Précision importante : pour arracher leur statut de commune totalement autonome, les habitants de Cheran se sont appuyés sur l’article 169 de la Déclaration de l’Organisation internationale du travail (OIT) qui reconnaît le droit des communautés indigènes de se gouverner selon leurs us et coutumes (Rapport annuel de l’OIT, 1999). Voilà une expérience lumineuse d’autogouvernement, fondée non seulement sur un principe d’autonomie, mais aussi de respect de l’environnement et des écosystèmes. Une expérience dont nous pouvons, dont nous devons nous inspirer…

Article publié dans Inter-Peuples n°248, été 2016

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