Drôle d’occupation pour une grand-mère... Histoires de prisonniers politiques saharaouis, petite histoire du conflit

Publié le : , par  Marc Ollivier

Marie-Jo Fressard vient de publier un ouvrage [1] aux éditions APSO qui nous fournit une riche documentation tout en nous restituant sans détours ses sentiments personnels sur les histoires qu’elle a recueillies. On pourrait aussi trouver que c’est un drôle de titre pour un ouvrage consacré au peuple du Sahara occidental et à la répression qu’il subit de la part de l’armée et de la police marocaines depuis plus de quarante ans.

Son autrice, Marie-Jo Fressard, est connue pour avoir déjà publié un livre aux éditions Antidote, stigmatisant la politique répressive du régime marocain contre sa propre population. Intitulé "Marraine des deux plus anciens détenus politiques marocains", il raconte tout ce qu’elle a vécu et appris en décidant de proposer son marrainage à deux détenus politiques marocains pendant les cinq dernières années de leurs 25 ans d’emprisonnement.

Après la libération de ses deux "filleuls" marocains, Marie-Jo a décidé d’adopter la même démarche pour dénoncer le comportement de la monarchie marocaine et de ses protecteurs (en particulier la France républicaine…) vis à vis du Sahara occidental, cette ancienne colonie espagnole que le roi Hassan II a décidé d’occuper en 1975.

C’est pourquoi elle se retrouve aujourd’hui marraine de trois Sahraouis

Deux prisonniers politiques et un sportif de haut niveau qui a dû s’expatrier pour échapper à la police marocaine. Et dans cette nouvelle publication avec son drôle de titre, elle s’appuie sur les aventures et les souffrances de ses filleuls sahraouis et de leurs familles pour raconter comment leur peuple s’est vu spolié de son droit à l’autodétermination, de sa terre et de ses richesses naturelles, et de toute possibilité (jusqu’à aujourd’hui) de construire lui-même son destin.

Un des intérêts majeurs du livre de Marie-Jo Fressard est son chapitre préliminaire consacré à l’histoire récente du territoire.
Au cours d’une vingtaine de pages sont rappelés les jalons essentiels du conflit, depuis l’époque précoloniale jusqu’à nos jours, ce qui est très utile pour les lecteurs francophones, car comme l’écrit Marie-Jo : "Il y a une vingtaine d’années, après avoir lu quelques articles qui salissaient les Sahraouis, leur pays, leur république, j’ai commencé à avoir des doutes. Des mensonges sont propagés, mais pourquoi ? Et pourquoi de si rares informations ? Pourquoi on n’en parle pas dans nos médias ?". C’est ainsi que grâce à ce chapitre préliminaire, les lecteurs apprennent les caractéristiques essentielles de la situation du peuple sahraoui :

  • que l’Espagne a hérité de ce territoire lors de la conférence de Berlin en 1884, lorsque les Européens se sont partagé l’Afrique ;
  • que l’ONU, après avoir exigé en 1963 la décolonisation du pays, a demandé en 1965 à l’Espagne de s’en retirer en affirmant le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui ;
  • qu’en 1973 le roi du Maroc Hassan II, qui veut annexer le Sahara espagnol, propose de soumettre le problème à la CIJ (Cour Internationale de Justice) et que dans son avis émis en 1975, celle-ci déclare "il n’existe aucun lien juridique susceptible d’influer sur l’application de la résolution (de l’ONU) sur la décolonisation et le principe d’autodétermination" ; la même année, de leur côté, les Sahraouis créent le POLISARIO (Front Populaire de Libération de Saguia el Hamra et Rio de Oro), mouvement politique armé pour lutter contre l’occupation espagnole ;
  • qu’en 1975, alors que Franco est mourant, le gouvernement espagnol abandonne le processus d’accès du Sahara espagnol à l’indépendance et signe les "accords tripartites de Madrid" avec le Maroc et la Mauritanie, qui cèdent les deux tiers du territoire au Maroc et le reste à la Mauritanie en maintenant les droits de l’Espagne à l’exploitation des mines de phosphate et à la pêche côtière dans les zones maritimes ; la même année, le Maroc et la Mauritanie envahissent leurs zones respectives au nord et au sud du territoire.
  • que pour les Sahraouis, la guerre de libération continue sous la conduite du POLISARIO, contre les armées mauritanienne et marocaine ; et qu’une grande partie de la population civile sahraouie, surtout femmes et enfants, doit fuir les bombardements au napalm et au phosphore blanc et trouver refuge en Algérie dans la région de Tindouf ; et que le POLISARIO crée le 27 février 1976 la RASD (République Arabe Sahraouie Démocratique) qui a été reconnue par 54 Etats, d’autres attendant les résultats du référendum d’autodétermination prévu par l’ONU ;
  • qu’en 1979 la Mauritanie décide de se retirer de la zone qu’elle occupe au Sahara occidental en signant un cessez le feu puis un traité de paix et en reconnaissant la RASD et le POLISARIO comme seuls représentants du peuple sahraoui. Et que le Maroc décide alors d’annexer la totalité du territoire et commence la construction d’un mur de sable de 2720 km du nord au sud du Sahara occidental. Il protège ainsi des incursions du POLISARIO les 80 % du Sahara utile dont il exploite les ressources naturelles : essentiellement phosphates, richesses halieutiques et ressources en eau souterraine qu’il consacre au développement d’une agriculture intensive sous serre hautement productiviste...
  • et que c’est seulement en 1991 qu’un cessez-le-feu est signé entre le Maroc et le POLISARIO, sous condition que soit organisé par une mission de l’ONU, la MINURSO (Mission des Nations Unies pour le Référendum au Sahara Occidental) un référendum permettant aux Sahraouis de choisir librement d’être marocains ou indépendants. Mais depuis cette date, la monarchie marocaine a réussi à empêcher la réalisation de ce référendum, avec l’appui des États-Unis et surtout de la France, qui le bloquent au Conseil de Sécurité ; et cela malgré les positions répétées en faveur du droit à l’autodétermination des Sahraouis par l’Assemblée générale de l’ONU, par sa commission chargée de la décolonisation, par l’Union Africaine et même par l’Union Européenne…

Le résultat de cette politique marocaine d’annexion du Sahara occidental et de rejet des résolutions de l’ONU est un désastre pour les Sahraouis

Leur pays, légèrement plus grand que la France hexagonale, est déchiré en deux territoires séparés par un mur infranchissable de 2700 km et leur peuple est mis dans l’impossibilité de se rassembler dans sa patrie  
Selon l’institut européen de recherche MÉDÉA, les 270 000 habitants du territoire occupé par le Maroc voient leurs richesses exploitées au profit de l’occupant et leurs droits civiques foulés aux pieds par sa police, tandis que 160 000 réfugiés sahraouis survivent depuis plus de 42 ans dans des camps établis dans le désert algérien, quasi entièrement dépendants de l’assistance internationale.

Après avoir rappelé ainsi pour l’essentiel l’histoire récente du peuple sahraoui, Marie-Jo Fressard consacre le cœur de son travail à ses conditions de vie, à ses formes de résistance à l’occupation par le pouvoir marocain et aux méthodes répressives inhumaines que ce pouvoir utilise pour briser cette résistance et tenter de démanteler les réseaux du POLISARIO
En racontant les expériences vécues par ses trois filleuls sahraouis elle réussit à nous faire vivre les souffrances, parfois horribles, vécues par ce peuple déchiré. Elle les présente ainsi : "Hassan, Salek et Salah ont 30, 34 et 35 ans. Depuis leur plus jeune âge, ils ont appris à se méfier de l’occupant, à jauger l’interlocuteur, à garder leurs réponses pour plus tard … Leurs rêves d’adolescents puis d’adultes, sont sans cesse remis à plus tard, dans ce lointain avenir de liberté où il fera si bon vivre. Salek, le condamné à perpétuité, m’écrit un jour dans un grand sursaut d’espoir : "J’ai passé bientôt 12 ans en prison et je voudrais passer ma vie avec ma famille. En dépit des difficultés, je finirai par être libre, ce n’est pas possible que ça dure toute la vie, c’est contre nature...". Hassan, lui, veut faire son travail de journaliste sans risquer la prison pour un mot qui déplait au régime marocain. Quant à Salah, il explique avec humour : "J’ai commencé ma carrière de sportif avec la police... en fait elle me poursuivait ! Tous les Sahraouis des territoires occupés peuvent être de bons coureurs...".
Tout au long des déboires vécus par ses trois filleuls, Marie-Jo Fressard fournit de multiples exemples concrets sur le comportement plus que brutal des forces de l’ordre marocaines à l’égard des Sahraouis habitant la partie occupée de leur territoire et manifestant plus ou moins clairement leur hostilité à cette occupation : multiples arrestations lors des manifestations, tabassages, emprisonnements injustifiés, mauvais traitements à caractère raciste et surtout usage délibéré de la torture, refus de visites aux prisonniers par leurs familles qui sont de plus l’objet d’un harcèlement permanent. Ces exemples sont corroborés par les organisations internationales qui suivent la situation au Sahara occidental.

Elle insiste particulièrement sur les événements liés à la création du camp de Gdeim Izik le 10 octobre 2010
Une dizaine de jeunes décident de planter leurs tentes dans ce lieu désertique à une vingtaine de km d’El Aïoun, en guise de nouvelle protestation. Quelques semaines plus tard, c’est un océan de 3000 à 4000 tentes qui abritent 15 à 20 000 personnes pacifiquement auto-organisées, qui se baptisent camp de la dignité, de l’espoir ou même de la liberté.
Manifestation intolérable pour l’occupant marocain : ses forces de police commencent par entourer ce camp immense d’une barrière infranchissable et par contrôler étroitement tous les déplacements de ses habitants, puis interdisent finalement toute communication avec l’extérieur. Et finalement, la nuit du 8 novembre 2010, le camp est attaqué par les forces de sécurité : hélicoptères, gaz lacrymogènes, hurlements de sirènes, canons à eau, tirs de balles caoutchouc. Les 15 à 20 000 habitants du camp, hommes, femmes, mamans avec leurs bébés, enfants, vieillards etc s’enfuient à pied vers El Aïoun, tandis que ceux qui cherchent à leur porter secours sont arrêtés. C’est un chaos complet tandis que le camp, qui aura produit 28 jours de liberté, est détruit avec une sorte de rage par les forces de l’ordre marocaines et entièrement incendié. Selon les sources, on parle de 15 morts, 723 blessés et 159 disparus à la fin de la journée.
La violence de cette attaque entraîne des émeutes de jeunes dans certains quartiers d’El Aïoun suivies d’une vague de répression policière non moins violente : intrusions dans les maisons sahraouies sans mandats judiciaires, passages à tabac et mauvais traitements dans les commissariats, détentions injustifiées se multiplient pendant plusieurs semaines après le 8 novembre [2].

Finalement environ 130 personnes sont emprisonnées dont certaines seront libérées six mois plus tard. Mais 25 autres seront transférées à la prison militaire de Salé (ville jumelle de Rabat).
Traînées devant divers tribunaux militaires et civils, elles vont devenir les acteurs d’un feuilleton de dérives judiciaires qui durent jusqu’à aujourd’hui : accusées de crimes sans autres preuves que des aveux arrachés sous la torture [3], elles sont actuellement condamnées à 20, 30 ans de prison et à perpétuité [4]. Hassan, un des filleuls de Marie-Jo figurent parmi ces victimes expiatoires accusées de crimes imaginaires...

Quel avenir pour les Sahraouis ?

Le 6 octobre 2017, lors du 42ème anniversaire de l’annexion du Sahara par la monarchie marocaine, le roi Mohamed VI a déclaré : "Aucun règlement de l’affaire du Sahara n’est possible en dehors de la souveraineté pleine et entière du Maroc sur son Sahara..."  [5].
Le pouvoir monarchique marocain est donc toujours bien décidé à ne tenir aucun compte du droit international et des résolutions de l’ONU. Comment ce monarque, dont le pays n’est pas réellement une grande puissance, peut-il ainsi s’opposer frontalement à ces résolutions ?
Nous ne pouvons pas oublier que le roi du Maroc n’aurait pas les moyens de le faire à lui seul s’il n’était pas totalement soutenu tant par les États-Unis que par la France, qui usent de leur influence diplomatique et de leur droit de veto au Conseil de sécurité en sa faveur. Cette position constante de nos gouvernements pour soutenir les objectifs de la monarchie marocaine nous concerne donc directement comme citoyens français …

Mais il ne faut surtout pas confondre cette arrogance du pouvoir monarchique avec l’ensemble du peuple marocain
Pour nous en convaincre, il suffit de lire la 4ème page de couverture de l’ouvrage de Marie-Jo Fressard, écrite par un membre d’APSO : "Ce que tout le monde sait, ce que tout le monde cache, ce que tout le monde oublie : l’invasion, l’annexion, l’occupation, le pillage, la colonisation d’un territoire depuis des décennies, en dépit du droit international réaffirmé mille fois, contre la volonté d’un peuple qu’on cherche d’abord à remplacer avant de lui demander son avis … Cette vérité n’est pas beuglante. Un peuple confiant attend sans violence, remisé dans le désert de cailloux et de sel de Tindouf, réprimé dans les territoires annexés par le Maroc, nomade dans le désert à l’est du mur, que soient respectés et appliqués ses droits premiers"

[1Drôle d’occupation pour une grand-mère : Histoires de prisonniers politiques sahraouis, petite histoire du conflit
FRESSARD, Marie-José, - GIVORS : AMIS DU PEUPLE DU SAHARA OCCIDENTAL (APSO), 2017, 84 P.

[2Sahara Occidental : quel scénario après Gdeim Izik ? Carmen Gomez Martin, août 2012 <anneemaghreb.revues.org>

[3Simulacre de procès pour les accusés de Gdeim Izik, ACAT 23 février 2017 <acatfrance.fr>

[4Le procès de Gdeim Izik, qu’est-ce que c’est ? Niko, 17 février 2013, blog Médiapart. Deim Izik trial : Day 10-22 mars 2017, Tone Moe, Vest-sahara. Norvège

[5<http://saharanews.org/...> 6 novembre 2017

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