Ebullition sociale et politique au Maghreb

Publié le : , par  Jo Briant

S’il est une région du monde en proie à une effervescence et à une ébullition sociale et politique c’est bien le Maghreb.
En se limitant à l’Algérie, au Maroc et à la Tunisie, les médias ne se font l’écho que des nombreuses manifestations qui se déroulent chaque jour, depuis le 10 janvier, en Tunisie. Sans expliquer, pour la plupart, les raisons profondes de cette vague de protestation. Certes, ces protestations du peuple tunisien sont en réaction contre les mesures d’austérité, la hausse des prix y compris des produits de première nécessité. Mais sans expliquer que même si les libertés politiques acquises, arrachées dans la lancée de la "Révolution de jasmin" de janvier 2011, demeurent encore préservées, le développement économique, l’amélioration des conditions de vie, la justice sociale n’ont pas été réalisés. Les gouvernements successifs ont maintenu l’ancien système, un système au service d’une minorité souvent mafieuse, locale et étrangère. La coalition gouvernementale Nida Nahda continue de se plier aux diktats du Fonds Monétaire Internationale et aux autres institutions financières internationales, soutenues elles-mêmes par l’Union Européenne et notamment par le gouvernement français. Le budget 2018, concocté sous le signe de l’austérité, est une véritable déclaration de guerre aux pauvres et aux couches populaires. Le pays s’enlise jour après jour dans une spirale d’endettement endémique sans aucune perspective de construction et de développement économique au service du peuple tunisien.

Ce constat et cette analyse pourraient s’appliquer au Maroc.
Rappel : en octobre 2016 un homme d’une trentaine d’années, Mohcine Fikri, vendeur de poisson, est contrôlé avec son véhicule chargé d’espadons par une escouade de policiers. Sur le coup, Mohcine Fikri est monté sur l’avaloir pour tenter de récupérer sa marchandise qui était jetée peu à peu dans le camion de la police. La presse hydraulique de l’engin s’est alors mise en marche et l’a écrasé sous les yeux horrifiés de plusieurs témoins. Émotion et manifestations populaires se sont succédé, jusqu’à une manifestation de 40 000 manifestants… Plus récemment le Rif marocain est en ébullition. Une révolte - faut-il dire révolution ?- sociale, politique et identitaire s’est développée. Les causes : la marginalisation historique de cette région montagneuse, un chômage de masse, un accaparement des terres aux dépens des paysans et des Rifains en général. Sans oublier une forte répression. De nombreuses manifestations se sont développées dans toute la région mais aussi dans tout le pays. Tout un mouvement dénommé "Al Hirak", s’est constitué en soutien aux habitants du Rif. Il faudrait parler aussi des femmes marocaines qui s’organisent pour faire valoir leurs droits, contre les violences dont elles sont victimes (notamment des viols). Oui, la société marocaine, en dépit d’une chape monarchique, est habitée par des révoltes revendicatives que nous devons appuyer de toute notre solidarité. Et en dénonçant le soutien inconditionnel – depuis toujours - des gouvernements français successifs à "notre ami le roi" .

Reste l’Algérie, dont ne parle quasiment jamais la presse française. Silence dont les causes devraient pour le moins être interrogées. Et pourtant, ce ne sont pas les mouvements sociaux qui manquent, fortement réprimés. Faut-il rappeler que, depuis 2001, Alger est une capitale interdite de manifestation. Le 8 décembre dernier des Algérois ont voulu manifester pour dénoncer la décision de Trump de transférer l’ambassade étatsunienne à Jérusalem et crier leur soutien au peuple palestinien. Mais à peine quelques dizaines de personnes commençaient à s’attrouper que des centaines de policiers se sont rués brutalement sur ces premiers manifestants, bloquant et empêchant tout début de rassemblement. 9 janvier 2018 : une grande manifestation de médecins et de membres des personnels de santé s’est déroulée à Oran rassemblant 50 000 personnes : violente répression, au moins une vingtaine de blessés. Il faudrait évoquer les rassemblements quasiment quotidiens contre le vie chère, le manque de logements, le chômage. Une jeunesse désespérée qui n’a souvent comme seules perspectives proposées que les matches de foot et la mosquée et qui est fortement tentée par la fuite hors de l’Algérie. Un chiffre : 750 000 jeunes Algériens se sont inscrits récemment pour suivre des cours de perfectionnement en français, diplôme ouvrant la possibilité d’arracher un visa. Tout un pays "annexé" par une minorité affairiste et militaire qui a étouffé, via le FLN, toute tentative d’expression populaire. Et l’on nous parle d’un éventuel 5ème mandat, en 2019, du président Adellaziz Bouteflika, dont on sait qu’il est impotent et devenu une marionnette… Ne pas oublier et abandonner le peuple algérien dont les aspirations et les révoltes sont littéralement bâillonnées.

La France, ex-puissance coloniale, a une responsabilité particulière vis-à-vis du Maghreb et des peuples algérien, marocain et tunisien. Nous devons faire pression sur le gouvernement pour qu’il cesse de soutenir les gouvernements de ces trois pays maghrébins, tant au niveau économique que politique. Et nouer directement des contacts avec les forces progressistes et tous ceux, toutes celles qui luttent sur place pour des sociétés plus justes, moins inégales, plus démocratiques. C’est dans cette perspective que le CIIP et Maroc Solidarités Citoyennes, en partenariat avec plusieurs organisations associatives, syndicales et politiques proposent une journée - samedi 10 février - sur l’ébullition sociale et politique au Maroc (voir annonce dans l’Agenda). Nous vous attendons nombreux, nombreuses.

Article publié dans Inter-Peuples n°263, février 2018

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