Le Dakar : arme néo-coloniale…

Publié le : , par  Jo Briant

Le Rallye Dakar s’est tenu en Amérique du Sud du 6 au 20 janvier dernier, traversant le Pérou, la Bolivie et l’Argentine. On peut s’étonner qu’Evo Moralès, le président "progressiste" bolivien, ait accepté une telle traversée. Le Dakar se tenait en Afrique auparavant (il y a une dizaine d’années…) et s’intitulait Paris-Dakar. Ce Paris-Dakar a longtemps suscité des protestations et des mobilisations planétaires pour dénoncer l’irresponsabilité de ces rallyes. Chacun.e de nous se souvient de la chanson de Renaud : "500 connards sur la ligne de départ". Le Dakar sud-américain a fêté cette année ses dix bougies serait-il plus responsable qu’il ne l’était quand il se déroulait en Afrique ?

En réalité, le Dakar reste en 2018 le symbole de tous ceux qui considèrent la planète comme un terrain de jeu dont pourraient user les 1% contre les 99%. Le Dakar c’est bel et bien la poursuite du colonialisme d’antan avec d’autres moyens, c’est le symbole de l’hyperconsommation (notamment de pétrole…), de tous les pillages, pillages des ressources naturelles des pays du Sud, pillage financier avec la dette illégitime du Tiers-Monde, pillage culturel et même sémantique comme l’atteste le vol du nom Dakar, malgré les protestations officielles du Sénégal. Le Dakar est une entreprise de promotion des sociétés transnationales qui lèsent le plus profondément la Terre-mère en extrayant notamment ses combustibles fossiles. Le Dakar prolonge les conflits de mémoire entre les anciens pays colonisateurs et les pays colonisés, entre ceux qui prétendaient apporter la civilisation aux barbares ou, à la rigueur, aux "bons sauvages". Faut-il rappeler qu’aux origines du Dakar se trouve le Nice-Dakar-Las Tchad-Congo en motocyclette dans les années 1925-1930. Le 10 novembre 1926, le chroniqueur de la Revue des sports mécaniques ne fait pas alors dans la dentelle : "Je ne suis pas négrophile ! J’aime le bon noir doux et spontané (…). Que parmi les noirs, il y ait une élite intellectuelle digne de respect, égale aux blancs, je ne le nie point, mais ce qui nous blesse c’est de voir la généralité de nos "frères noirs" assimilés à nous-mêmes".

Aucun rallye n’aura suscité autant de réactions négatives - hier mais hélas ! beaucoup moins aujourd’hu i- (Simone de Beauvoir, Michel Foucault, René Dumont, Haroun Tazieff, et même le pape, sans même parler des centaines d’associations). Le Paris-Dakar : le symbole de tous les conflits, y compris de mémoire, même si le "barbare" n’est plus le "bon sauvage" (encore que…).

Ce rodéo publicitaire est obligé de chercher de nouvelles terres à conquérir au regard de certains pays qui ne l’ont jamais accepté, comme l’Equateur, ou qui se désinvestissent comme le Chili, compte tenu des dégâts multiples qu’il occasionne. Un rapport du Conseil chilien des monuments nationaux fait état de 184 sites archéologiques endommagés en trois éditions. Le Dakar a aussi traversé le désert d’Atacama, au nord du Chili, qui est le plus aride du monde, or "il y a des choses qu’on ne ferait pas dans une église ou une synagogue. On ne doit pas les faire non plus dans un désert" (Théodore Monod, propos rapportés par Viviane Bouchard, "Les déserts, témoins de l’histoire du monde", Montréal, Québec, Amérique, 2007). Faut-il rappeler par ailleurs que ce Dakar a déjà provoqué la mort de 59 personnes dont de très nombreux enfants, incitant même à créer un Collectif Actions pour les victimes anonymes du Dakar. Le Dakar reste cependant une opération très rentable pour le groupe ASO, pour les sponsors, les publicitaires et les marchands de 4X4 urbains, car 14 jours de pollution, de dégradation, d’accidents et de décès, c’est aussi 14 jours de retour sur investissements grâce aux 1 200 heures de retransmission dans 190 pays, au milliard de téléspectateurs, aux frais d’inscription exorbitants (14 800 euros pour un motard et jusqu’à 38 400 pour un camion). Le budget moyen d’un pilote moto grimpe à 60 000 euros, celui d’un pilote auto avoisine 150 000 euros… Enfin, une session du Dakar c’est 42 800 tonnes de CO2 rejetées… Même si le Dakar entretient l’illusion de son utilité sociale et même environnementale (mais si !!!!).

Ni Dakar, ni F 1.. Les sports mécaniques sont bel et bien une machine de guerre contre la planète !

A noter, dès 2009, un autre rallye, moins médiatisé, a pris le relais du "Paris-Dakar", l’Africa-Race. Les bolides de la 10e édition en janvier 2018 ont traversé le Maroc, les territoires occupés du Sahara occidental, la Mauritanie et le Sénégal... de Monaco à Dakar.

Article publié dans Inter-Peuples n°264, mars 2018

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