Le Tchad, un héritage post-colonial

Publié le : - Date de modification : , par  Ali Mahamat Issa, Marc Ollivier

Le passage au CIIP d’un stagiaire tchadien, Ali Mahamat Issa, nous a permis de mieux connaître son pays : 1 284 000 km2 (plus du double de la France hexagonale), une population de 15,5 millions d’habitants, à cheval entre le Sahara et l’Afrique tropicale, avec pour voisins la Libye au nord, le Soudan à l’est, le Niger à l’ouest, le Nigeria, le Cameroun au sud-ouest et la République centrafricaine au sud, le Tchad est fortement caractérisé par son histoire. C’est pour partager cette histoire et nous interroger sur les problèmes de développement de ce pays et de son peuple que nous avons demandé à Ali et à Marc Ollivier de les évoquer dans leurs principales dimensions nationales et internationales.

Histoire

Carte du Tchad {JPEG} Le plus important pour comprendre les problèmes qui se posent aujourd’hui au Tchad est l’extension de l’empire colonial français au cours des XIXème et XXème siècle.
En premier lieu le pays dans ses frontières actuelles est lui-même une conséquence de cette conquête, puisque auparavant trois royaumes différents étaient installés sur son territoire : Ouaddaï et Kanem-Borno vers les frontières actuelles de la Lybie et du Soudan, fortement marqués par l’expansion de la langue arabe et de l’Islam ; et dans les parties occidentale et du sud le royaume Baguirmi, où se manifeste à partir du XIXème siècle des influences chrétiennes (catholique et évangélique) à côté de celles de l’Islam, sans pour autant que ces influences fassent disparaître les racines culturelles des populations (animisme, langues vernaculaires, pratiques sociales locales). Ensuite la colonisation française a fortement pesé sur le pays pendant près de 80 ans, entre 1880 et 1960, en introduisant les influences chrétiennes et la francophonie.
Après la proclamation de son indépendance en 1960, le Tchad est resté sous la forme post-coloniale de la domination française. Celle-ci a réussi à se maintenir en s’imposant comme soutien indispensable aux dictateurs successifs qui ont exercé le pouvoir au cours de conflits parfois violents. Rappelons seulement la tentative de coup d’État militaire de février 2008 contre le président Idriss Déby, qui n’a pu se maintenir au pouvoir que par le soutien militaire de l’armée française. Cette période post-coloniale est responsable du caractère autocratique du régime tchadien actuel, avec le soutien permanent de l’armée française, et les diverses formes de répression qui s’exercent sur les populations (manifestations interdites, arrestations et même assassinats).

Principaux problèmes du pays

Dans ce contexte, la corruption et la mal-gouvernance de l’administration tchadienne sont devenues la norme.
Protégée par les grandes familles au pouvoir, toute une petite bourgeoisie profite de détournements de fonds publics et achète des voitures de luxe, des biens immobiliers en Europe et au Canada ainsi que dans certains pays arabes. Tout cela sur le dos de la population du Tchad, victime au surplus de nombreux conflits inter-communautaires attisés par le pouvoir. Car depuis que l’administratif et le politique y sont mêlés (par exemple pour l’intronisation des chefs de canton), ces conflits ont entraîné des violences provoquant mort d’hommes, de femmes et d’enfants.
Depuis quelques années, après que les ex politico-militaires tchadiens basés jadis à la frontière tchado-soudanaise ont disparu dans la nature, les conflits inter-communautaires ont repris place. Ces conflits dits inter-communautaires sont légion dans le Tchad profond et depuis que l’administratif et le politique s’y sont mêlés, ils ont entraîné des violences parfois horrifiantes, perpétrant mort d’hommes, de femmes et d’enfants. Est-ce à cause de la politique politicienne menée par les responsables régionaux ? Ou bien s’agit-il de la devise "Diviser pour régner" entretenue par le Président illégitime du Tchad Idriss Deby ? Un Président qui n’hésite pas à modifier la Constitution comme bon lui semble afin de pouvoir s’éterniser au pouvoir ?
Rappelons pour l’exemple quelques conflits intercommunautaires dans différentes régions du Tchad :

  • Les 31 Mars et 1er avril 2012, un conflit a éclaté en plein jour entre les fils de la tribu Arabe Hemat et celle des Arabes Salamat et a produit un bain de sang digne d’un film de zombies pour ne pas dire The Walking Dead. La cause ? l’intronisation du chef du Canton Salamat exploitée par une soi-disant élite politicienne et ses sbires.
  • En Novembre 2016, le conflit de N’gueli, dans lequel 7 personnes qui pleuraient la mort de leur enfant au cimetière ont été massacrées par un groupe "commando" armé jusqu’aux dents, des Zagawas proches du président Deby, mérite d’être cité. Rappelons que ces criminels ont été graciés par le Président Deby et sont jusque là introuvables pour la Justice tchadienne, mais y a-t-il seulement une justice ?
  • Un autre conflit est survenu vers la fin du mois de février 2017 dans la sous-préfecture d’Am-Habillé, du département d’Aboudeïa dans la région du Salamat. Selon les sources des communautés, la cause principale du conflit est la zone de deux affluents du cours d’eau "Bahr Al-Akhdar". Les deux communautés réclamaient chacune la propriété des lieux, très propices aux activités de la pêche. Mais les choses ont dégénéré : une bataille s’est déclenchée sur place et on a dénombré près de 7 blessés.
  • En Avril 2017 ; dix militaires tchadiens ont péri dans un conflit inter-communautaire toujours orchestré par des Zaghawas proches d’Idriss Deby. Ces dix militaires étaient soupçonnés de l’assassinat du coordonnateur de la force-mixte Tchad-Soudan, le cousin direct de Deby. Détenus dans les cellules de la Direction du Renseignement Militaire, ils ont été acheminés à 19h à la maison d’arrêt pour attendre leur éventuel transfert à la prison de Koro Toro. Lors de leur transfert, la convoi a été attaqué par des hommes armés proches du pouvoir pour venger leur frère mort, et ils ont tué sur le champ les 10 prisonniers. Ces criminels ne seront jamais en prison.
    Force est de constater que ces conflits ne font qu’engendrer plus de haines et de tragédies entre les fils de Tomai. L’impunité et l’injustice, n’en parlons même plus au Tchad. À quand la fin de ce régime sanguinaire d’Idriss Deby (MPS) qui sème la terreur et empêche la jeunesse de se concentrer sur son futur en piétinant le système éducatif ? A quand la fin du soutien du président Français Emmanuel Macron en faveur de ce régime dictatorial qui massacre chaque jour les enfants du Tchad ? A quand la fin de la complaisance de la communauté internationale envers Idriss Deby sous prétexte du terrorisme au Sahel ? Et posons la question : quel est le sens du mot ‘terrorisme’ au Sahel ?
    Mais les privilégiés du système, ainsi que les gouvernements français qui garantissent leur maintien au pouvoir, s’avèrent incapables de maîtriser les graves problèmes qui bloquent le développement du pays.

Des besoins sociaux négligés
Le plus sérieux de ces problèmes est l’inexistence de politiques répondant aux besoins sociaux de la population. Depuis l’indépendance du Tchad en 1960, celle-ci a été multipliée par quatre, le taux de fécondité actuel est de sept enfants par femme. D’après le programme des Nations unies pour le développement (PNUD) le taux brut de scolarisation au Tchad est de 36,5%, ce qui le classe parmi les pays les moins avancés dans le domaine de l’éducation : 163e au classement établi par l’Unesco en 2010. En dépit de ce taux alarmant, le nombre des filles ne représente pas 10 % du nombre des élèves inscrits dans un établissement. Une situation qui découle de plusieurs facteurs. En effet l’éducation familiale au Tchad incite les filles à s’investir plus dans l’apprentissage des travaux domestiques que dans leur instruction. La petite fille s’entend dire que même si elle ne réussit pas à l’école mais qu’elle est une femme accomplie, elle trouvera un mari pour l’entretenir. Les filles sont ainsi préparées à ne pas poursuivre les études.
Le même abandon caractérise le système de santé.

Aucune stratégie de lutte contre les changements climatiques
Le climat du Tchad est désertique dans le nord, alors qu’il devient semi-désertique dans le centre, et tropical avec une saison des pluies dans le sud. En fait la saison des pluies, qui se produit en été, est causée par la mousson africaine : elle affecte seulement le centre-sud du pays, et de manière progressivement plus remarquable quand vous vous dirigez vers le sud. Par conséquent, les pluies, inférieures à 50 millimètres par an dans le nord, atteignent 200 mm au centre, et dépassent 1.000 mm dans la partie méridionale. Les précipitations vont de mai à début octobre, bien que dans l’extrême sud déjà en avril les premières averses et orages se produisent, mais l’hiver est sec partout.

Évolution du lac Tchad de 1973 à 2001 (NASA)

Un autre problème important, par son impact négatif sur les possibilités de développement de l’agriculture, est le réchauffement climatique et la baisse des ressources en eau. L’assèchement d’une grande partie du lac Tchad, dont la superficie est passée de 25 000 à 2 500 km2, et la disparition au centre du pays de terres cultivables facilement irrigables ainsi que de zones de pêche artisanale obèrent gravement les possibilités d’autosubsistance des populations des régions concernées.
Le Tchad s’est doté d’un Code de l’eau en 1999 et d’un Schéma Directeur de l’Eau et d’Assainissement (SDEA) en 2003. Toutefois, le Ministère de l’Élevage et de l’Hydraulique (MEH) manque de moyens et de compétences pour mettre en œuvre la politique adoptée. Cette fonction incombe à l’État tchadien, mais ce dernier n’est pas capable d’assurer ses missions régaliennes.

Investissements par les entreprises étrangères
De grandes entreprises (françaises, mais aussi égyptiennes ou autres) ont effectué quelques investissements au Tchad dans les secteurs des banques, du pétrole, de la construction, des transports. Mais, comme c’est le cas dans beaucoup de pays, ils sont réalisés en fonction des besoins des dirigeants ou de marchés extérieurs rentables, et leurs bénéfices sont versés aux actionnaires de ces entreprises et très rarement réinvestis dans le pays où ils ont été réalisés.

Impact des tensions géopolitiques en Afrique et au Moyen Orient
Il faut souligner les conséquences pour le Tchad des conflits qui mettent aux prises au Moyen Orient quelques acteurs majeurs de la géopolitique internationale (USA, Russie, France notamment), les grands États de cette région (Arabie saoudite, Égypte, Turquie, Qatar, etc.), ainsi que les principaux pays victimes de ces conflits (Syrie, Irak, Libye, Yémen, etc.). Depuis l’agression des États-Unis contre l’Irak en 2003 comme après les mouvements sociaux de 2011 dans les pays arabes et les guerres qui ont suivi, on a vu se développer des mouvements sectaires sur le plan religieux avec le soutien de certains états de la région, criminels par leurs modes d’action à base d’assassinats et d’attentats fanatiques envers les populations civiles. Les pays du Sahel et subsahariens ont été touchés par ces réseaux criminels comme le Nigeria avec Boko Haram, le Mali avec le groupe EIGS (état islamique dans le Grand Sahara), etc. Le Tchad est ainsi devenu une cible de Boko Haram qui commet de fréquentes agressions armées dans la région du lac Tchad. Et au delà de l’action de ces groupes "jihadistes" à travers les territoires du Sahel, un autre débordement des conflits du Moyen Orient se manifeste puisqu’on voit certains États arabes aider des rebelles tchadiens hostiles au président Idriss Déby tandis que d’autres le soutiennent militairement. On peut citer par exemple le bombardement récent des rebelles tchadiens réfugiés dans le sud de la Libye par le général Haftar, un militaire libyen allié de l’Égypte.

Et il faut ajouter la présence militaire de la France...

La France dispose en effet d’une base militaire au Tchad. Le président Macron, soucieux d’organiser une armée du G5 pour "sécuriser le Sahel" (avec l’assistance financière de l’Arabie Saoudite, qui bombarde le Yémen !) en rassemblant la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad, trouve dans ce dernier pays ses meilleurs soldats. Tout se passe comme si l’histoire agitée des présidents dictateurs tchadiens avait donné à leur armée un avantage relatif de formation et d’expérience. Ainsi l’armée tchadienne est-elle en passe de devenir la principale ressource militaire pour seconder la politique et l’armée française dans l’ensemble des pays du Sahel...
Une telle vocation ne va sans doute pas favoriser le développement économique, social et culturel du peuple tchadien...

A lire :
Population, développement et dividende démographique au Tchad : Replacer la population au centre des trajectoires de développement - GUENGANT, Jean-Pierre, GUEALBAYE, Manasset - BONDY : INSTITUT DE RECHERCHE POUR LE DEVELOPPEMENT (IRD), 2012/10, 119 P.
Voir dans le catalogue Ritimo

Article pour partie publié dans Inter-Peuples n°268, été 2018

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