Au Pakistan, les Kalash, un Peuple vivant !

Publié le : , par  Philippe Savoye

Six principaux groupes ethniques peuplent le Pakistan (Pendjabis, Pathanes, Sindhis,,Saraiki, Muhadjirset Baloutches), et de nombreuses minorités sont également présentes, dont la plus petite est constituée du Peuple Kalash.

Une histoire douloureuse

Au nord du Pakistan, à la limite de l’Afghanistan, les Kalash sont les derniers survivants des peuplades dites "païennes" de l’Hindu-Kush, région montagneuse où culminent les plus hauts sommets des deux pays. Les musulmans désignaient les Kalash (sous le terme générique de Kafirs ("les infidèles"). Cette expression englobait, à la fin du 19ème siècle, une centaine de milliers de personnes vivant de part et d’autre de la frontière. Le peuple kalash ("Homme, fidèle à la coutume"), fier de sa langue – le kalasha [1] -, de sa religion, vit au nord-ouest du Pakistan (province du Khyber Pakhtunkhwa, district de Chitral).

Panneau annonçant les vallées kalash {JPEG} Victime d’agressions régulières il se réfugia dans trois vallées inhabitées (Rumbur, Bumburet et Birir) où il demeure à ce jour. Leur isolement et un strict respect collectif des traditions ont maintenu la culture kalash vivante : les ethnologues estiment que leurs croyances n’ont que très peu évolué depuis 2300 ans. Cependant, alors qu’ils étaient encore 40 000 au milieu du siècle dernier, leur nombre est aujourd’hui divisé par dix : la "colonisation" musulmane se fait sentir toujours davantage, jour après jour.

Un panthéon de dieux

Khodaï est le Dieu créateur de l’univers, il est tout, il est partout. Les Kalash sont polythéistes, chaque dieu a une fonction précise et la nature joue un rôle significatif et spirituel au quotidien. Esprits de la nature, les fées forment un peuple d’êtres surnaturels qui habitent un ciel "plus bas", c’est-à-dire les sommets des montagnes. Le Kalash doit suivre un chemin de vie de pureté éthique, sociale, physique et mentale par le moyen de rituels ; au centre des coutumes la notion de "Pur" (Onjesta) et d’"Impur" (Pragata). Les hommes et les hauteurs appartiennent au "Pur", les femmes (considérées comme impures en raison de leurs règles ; raison pour laquelle lors des périodes menstruelles et des accouchements elles se rendent dans le "bashali", maison isolée interdite aux hommes), et les régions basses à l’"Impur". Pour les hommes l’objectif est de devenir un "gadera" (grand homme), dont le statut s’acquiert par générosité (dons, sacrifices, fêtes).

Joshi, la fête du printemps : Kasis et danseuses {JPEG}Le rythme annuel de la vie kalash est marqué par les festivals, inscrits dans les fondements de leurs traditions religieuses. Moments de célébration, de partage, de sacrifices pour remercier des ressources dont ils bénéficient, mais également de purification où l’ensemble de ce peuple se retrouve dans un temps à la fois festif et ritualisé. La Joshi fête l’arrivée du printemps, les premières transhumances, l’invocation pour obtenir des récoltes abondantes, la protection des troupeaux. Elle débute par le "jour du lait", où de ferme en ferme, les Kalash offrent des libations de lait, puis les cérémonies reposent sur la notion de "purification" : celle des bébés (en quelque sorte baptisés avec du lait), puis celle des femmes. Bien sûr dans une atmosphère de fête où règnent la musique, les danses, mais également moment où les anciens (les kasis) content les histoires de leur culture. Le Chaumos, au solstice d’hiver, réunit les cultes de fécondité et funéraire, où se prédit la résurrection de l’année (du printemps). Chaque Kalash accomplit des actes pour prouver son appartenance à la communauté.

Fonctionnement sociétal et vie quotidienne

Homme et femme kalash {JPEG}Deux éléments "caractérisent" fortement la société kalash dans cet univers musulman, provoquant "un choc de civilisation". Les relations hommes femmes sont libres, les femmes ne sont pas voilées, le divorce est accepté. Le second "outrage islamiste" est la consommation d’alcool.
Si les hommes kalash ont adopté depuis quelques décennies le "shalwar kameez" (vêtement traditionnel) pakistanais, les femmes sont restées fidèles à leur tenue traditionnelle faite d’une robe noire égayée de broderies… Bien loin des quelques femmes que l’on peut (entre)apercevoir dans un village sous leur burqa !

Historiquement les Kalash sont des éleveurs, des agriculteurs. Les hommes montent dans les pâturages d’altitude avec leurs troupeaux tandis que les femmes cultivent les champs, dans les vallées, près de leurs villages. Agriculture de subsistance…Aujourd’hui, la situation a évolué car nombre de Kalash travaillent à Chitral et pour répondre aux quelques touristes, de petites échoppes et des maisons d’hôtes sont érigées.

Le bashali {JPEG} La naissance est moment "réservé" aux femmes puisque l’accouchement se déroule dans le bashali, où la mère restera confinée durant une vingtaine de jours. Les Kalash ne possèdent pas de nom de famille, mais seulement un prénom et la référence à leur clan. Le mariage résulte d’un choix des jeunes et se réalise tout simplement en vivant ensemble. Des cadeaux sont offerts par le marié et sa famille. Si un homme se marie à une femme déjà mariée, il doit payer le double de ce montant. La mort d’un Kalash signifie "l’achèvement du voyage". L’’âme du mort s’échappe du corps par la bouche et les yeux. Lors des funérailles, la tristesse est transcendée par un moment festif de retrouvailles. Dans cette société patrilinéaire, la transmission des biens s’effectuent par les hommes : une femme ne possède que ses bijoux. Le fils aîné hérite de l’étable, le troupeau et les terres sont répartis à part égale entre les fils et le plus jeune des garçons reste dans la maison des parents.

Seules trois écoles kalash existent, dont une seule possède des livres scolaires en kalasha et enseigne dans cette langue. Trop exiguë, chaque famille ne peut y inscrire qu’un seul de ses enfants pour les cinq premières années de scolarité. Ensuite les enfants rejoignent les écoles publiques d’Etat où ils reçoivent un enseignement obligatoire à l’islam.

Relations institutionnelles

Si le fond vert du drapeau pakistanais rappelle qu’il s’agit d’une république islamiste, la bande blanche symbolise les minorités ethniques. Afin de préserver la culture kalash, des démarches sont entreprises auprès de l’Unesco afin de rendre leurs fêtes et rituels au rang de patrimoine immatériel de l’humanité mais l’inertie gouvernementale se fait jour. La présence de tout étranger dans le district de Chitral nécessite une autorisation officielle, et, pour raison de sécurité (crainte d’attaque de talibans), un policier lui est automatiquement affecté. Cette notion de "sécurité" est omniprésente et la fête de Joshi, par exemple, mobilise commandos, forces spéciales, drones, portiques de détecteurs de métaux, etc.

Les minorités religieuses et ethniques subissent brimades et terreurs de toutes sortes, à travers le pays. Violence physique mise de côté, la démarche est plus sournoise et on peut parler d’une politique de colonisation. A l’avènement du Pakistan en 1947 la roupie s’impose comme base des échanges. Habitués au troc et ne connaissant pas la valeur de la monnaie, des Kalash cèdent pour quelques roupies leurs meilleures terres à des musulmans avides de s’installer. Aujourd’hui, ceux-ci sont majoritaires.

La conversion à l’islam, le mariage avec un musulman marquent une rupture familiale, brisent la notion familiale. Afin de préparer la 28ème session de "l’Examen Périodique Universel du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies" en mars 2017, Cultural Survival, réalise une observation sur l’état des droits de l’Homme autochtone au Pakistan [2]. Cette étude très complète fait "la part belle" au peuple kalash… "Kalasha, en tant que religion, est constamment menacée alors que des tentatives sont faites pour convertir volontairement et de force les Kalash à l’Islam. Des érudits islamiques itinérants se rendent parfois dans les villages de Kalash et les jeunes filles sont parfois forcées de se convertir à l’islam.". Il recommande notamment de reconnaître les peuples autochtones dans la Constitution du Pakistan, de demander que le Kalash soit ajouté à la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, de prendre des mesures concrètes pour s’assurer que les Kalash ne souffrent pas de conversion forcée, veiller à ce que les enfants kalash aient accès à l’éducation primaire en Kalasha, etc.
Lors des festivals aux sources religieuses, la population "indigène" sert d’attraction, pour des "pendjabis" en nombre, voyeurs et irrespectueux.

Et aujourd’hui ?

La culture kalash, préservée grâce à l’isolement et au strict respect des traditions, est aujourd’hui menacée par le prosélytisme musulman mais également par l’évolution sociétale. La culture est un espace protecteur dans lequel une communauté coexiste et perpétue son mode de vie. Hier l’environnement se limitait aux trois vallées. Aujourd’hui, il est devenu "mondial" ; le peuple kalash doit affirmer ses valeurs, ses croyances, ses coutumes pour affermir son identité et maîtriser son développement comme l’affirme Zarin de l’office du tourisme. Cependant, pour être vivant et éviter qu’il ne devienne "un folklore inoffensif et rentable", il est essentiel que les jeunes générations prennent le témoin des mains des anciens pour faire perdurer leurs racines, préserver leur mode de vie et conforter générosité et tolérance qui fondent la réputation Kalash, richesses qui ne se paient pas en roupie… mais en identité individuelle et collective !

Article publié dans Inter-Peuples n°268, été 2018

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