France : créancière odieuse Haïti... Grèce...

Publié le : , par  Jo Briant

Certes nous avons perdu une place, nous ne sommes plus que la 6ème puissance mondiale. Mais bon, la France reste l’une des grandes puissances économiques mondiales. Elle pèse de tout son poids dans les orientations du FMI, de la Banque mondiale, des institutions européennes qu’elles soient politiques, économiques, financières. Et c’est aussi l’un des principaux États créanciers de la planète. Ses créances bilatérales représentaient fin 2016 plus de 41 milliards d’euros. Et si on y regardait de plus près, en évoquant Haïti et la Grèce…

Rappelons en préalable que le mécanisme de la dette s’est manifesté surtout à partir des années 1970 aux dépens des pays et des peuples du Sud dont beaucoup étaient devenus indépendants dans les années 1960. Dans les années 1960-1970, les pays du Sud – notamment d’Afrique et d’Asie - ont un fort besoin de liquidités pour leur développement et leurs projets d’infrastructures (routes, construction, assainissement, ports…). Ils empruntent massivement pour se développer, profitant des taux d’intérêts encore bas (3 à 5%) avec des remboursements à longue durée. Ressources parfois gaspillées pour des projets faramineux ou détournées par des chefs d’Etat corrompus, souvent mis en place et soutenus par les anciennes puissances coloniales. Mais à partir des années 73-75, avec notamment la crise pétrolière, les taux d’intérêt explosent, jusqu’à 15 à 20% ! Et l’endettement des pays du Sud est très vite multiplié par 2, 3 ou 4. Le Mexique annonce son incapacité à assumer le service de sa dette extérieure, les pays d’Afrique doivent très rapidement consacrer jusqu’à 35 voire 40% de leur budget à rembourser leur dette… et seulement 15% pour la santé et l’éducation réunies ! On a été jusqu’à parler de "génocide silencieux" (Jean Ziegler). Tout un mécanisme d’ajustement structurel, de contrôle des économies s’est mis en route… et a concerné les pays du Nord surtout à partir de 2008, année où éclata une crise bancaire terrifiante… Avec des mécanismes similaires : mise en place de plans d’ajustement structurel, politiques d’austérité imposées par les institutions financières, bancaires européennes, mondiales… mécanismes approuvés et co-pilotés par l’Etat français.

Haïti : la rançon des pirates…

Toussaint Louverture {JPEG}Rappel : jusqu’au XVe siècle le futur Haïti – habité par les Arawaks - aurait vécu des jours paisibles. Première catastrophe : l’arrivée de Christophe Colomb et des colons hispaniques, la population "indigène" est massacrée, décimée, disparaît littéralement. Seconde catastrophe : la colonisation française au XVIIe siècle. Les colons français "importent" par cargaisons entières, dans des conditions d’entassement effroyables, des esclaves noirs pour cultiver - dans des conditions également effroyables - le sucre, le café, le coton… 1794 : révolte des 500 000 esclaves sous la houlette de Toussaint Louverture que Napoléon Bonaparte fera arrêter et déporter en France. Mais les Noirs finissent par arracher leur indépendance en 1804. Evénement et victoire inouïs : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité surgit une République noire arrachée de haute lutte ! Mais Haïti est mise aussitôt au ban des nations et se voit imposer – sous la menace des canonnières de dizaines de bateaux - une dette colossale… pour dédommager les colons de la perte de leurs plantations. Une dette de 150 millions de francs or, que la République d’Haïti devra payer pendant un siècle. Une dette odieuse, illégitime, infernale qui lui a coupé les ailes au moment de son envol, jusqu’en 1915. 1957 : commence le long règne sanguinaire des Duvalier. La dette croît exponentiellement : elle est multipliée par 17,5 entre 1970 et 1986, date à laquelle Jean-Claude Duvalier doit partir. Le montant de la dette est alors de 950 millions de dollars. Aujourd’hui il est environ de 750 millions de dollars, dette toujours aussi odieuse, dette permanente au fil des siècles qui a empêché et paralysé littéralement tout développement… Les dirigeants haïtiens actuels ont fait leurs calculs : réactualisé, le montant de ce qu’ils ont payé correspond à 21 milliards de dollars. Dont ils demandent le remboursement.. 

Grèce : l’arnaque, le vol insoutenables…

La crise de la dette publique grecque est une crise financière ayant débuté en 2008, parallèlement à la très grave crise financière qui a éclaté sur l’ensemble du globe. Mai 2010 : les Etats européens, notamment l’Etat français, et institutions européennes, sortent l’artillerie lourde, déclarant vouloir "aider" la Grèce. La France octroie en mai 2010 un prêt bilatéral de 11,4 milliards d’euros aux Grecs, soit la créance la plus importante détenue sur un pays étranger. Comme toute peine mérite salaire, le taux d’intérêt atteint 4% fin 2011… alors que la France elle-même empruntait autour de 1,8% ! Fin 2013, Bercy avait déjà perçu 729 millions d’euros d’intérêts sur ce seul prêt. A partir d’avril 2014, la Grèce doit s’acquitter d’intérêts à 6% auprès des banques européennes. Entre 2012 et 2017, la Banque de France a engrangé 2,3 milliards d’euros grâce à ces rachats de dette ! Précision capitale : les sommes dues à la Grèce ne lui seront reversées que si elle satisfait aux exigences d’austérité imposées par la Troïka (Banque centrale européenne, Commission européenne, Fonds Monétaire international). En effet, les contributions financières des Etats et des banques sont conditionnées à l’application d’une austérité féroce. Le peuple grec n’a pas vu la couleur de cet argent, mais a dû rembourser en coupant dans ses allocations chômage, ses retraites, ses services publics, ses droits sociaux. Sur fond de privatisation à outrance de biens publics, de ports, d’aéroports…
On ne dénoncera jamais assez les effets dévastateurs de cette crise sur la vie quotidienne des Grecs : baisse des salaires de 35 voire de 40%, doublement des suicides, hausse des homicides, augmentation de 50% des infections au virus HIV, fermeture d’hôpitaux, augmentation jusqu’à 40 voire 60% du prix des médicaments, chômage jusqu’à 35%. En juillet 2015, des médecins grecs ont publié une lettre pour exprimer leur profonde préoccupation quant à la "dégradation profonde de l’état de santé de la population grecque".
En ce mois d’août 2018, la Grèce, dirigée depuis 2015 par Alexis Tsipras, en a fini officiellement avec les "plans d’aide" qui ont imposé l’austérité. Mais dans la population l’amertume est générale, accentuée par les tragiques incendies qui ont fait près de 100 morts dans l’Attique. Le peuple grec a le sentiment très fort d’avoir été puni pour une crise dont la responsabilité est essentiellement due à tout un système financier, bancaire, économico-politique européen, mondial. Et l’Union européenne - via Pierre Moscovici, commissaire européen - a rappelé, approuvé par Bercy, que la Grèce restait sous surveillance… Nous citoyen.nes français.es devons soutenir le peuple grec dans son effort de redressement et de reconquête de ses droits sociaux. Plus jamais ça ! Aidons la Grèce à se reconstruire…

Article publié dans Inter-Peuples n°269, octobre 2018

Point de vue sur...

AgendaTous les événements

octobre 2018 :

septembre 2018 | novembre 2018