Le Brésil, entre les deux tours de l’élection présidentielle

Publié le : , par  Roseline Vachetta

Les résultats du 1er tour ont fait l’effet d’un tsunami dans cet immense pays, mais également dans le reste du monde. Le "Trump brésilien", candidat du Parti Social Libéral (extrême droite) à la présidentielle, Jair Bolsonaro, a failli être élu au 1er tour, il a remporté 46,03% des suffrages exprimés, représentant 50 millions d’électeurs. Loin devant le candidat du PT, Fernando Haddad qui a obtenu 29,3% des voix. Retour sur quelques raisons qui ont sans doute permis ce résultat inquiétant.

Une immense déception

Lula, qui était donné grand favori de l’élection présidentielle, icône vivante pour des millions de Brésiliens, est en prison. Leader du puissant syndicat des métallos, il avait résisté contre la dictature (1965/1983) et organisé une immense et courageuse grève en 1978. Co-fondateur du parti des travailleurs (PT), soutien permanent du mouvement des sans terre (MST), très présent dans les nombreux quartiers populaires dont il est issu, il devient président du Brésil en 2001. C’est la conquête du pouvoir pour un peuple méprisé, écrasé par une oligarchie très riche, autoritaire et développant un mépris de classe total. Pendant 8 ans, des réformes sociales et politiques seront réalisées en matière de santé publique, d’alphabétisation, du droit des communautés autochtones et de l’agriculture paysanne, de démocratie, notamment avec la mise en place du budget participatif dans plusieurs villes et régions. Une politique progressiste qui pendant un temps a porté ses fruits : mortalité infantile en recul, recul de 80% de la famine, scolarisation des enfants, respect des droits des Indiens et des paysans, participation plus active des habitants, augmentation des communs.

Retour en arrière

Sans changer réellement le fond de l’économie et de la politique brésiliennes, pour conforter son pouvoir, le PT a réalisé des alliances avec la droite et le centre au prix de consensus qui effacent les conflits de classes. Ils ont peu à peu permis un retour sur les acquis et bénéficié aux plus riches. Aujourd’hui, les inégalités sociales se sont creusées : d’après le rapport 2018 de World Inaquality, un tiers des revenus sont dans les mains de 1% de la population, les 6 premiers milliardaires sont aussi riches que les 100 millions les plus pauvres… Les logements n’appartiennent qu’à une poignée de riches, à Sao Paolo par exemple 30% sont la propriété des 1% les plus riches. A nouveau, l’eau manque dans certaines régions, et les réponses en matière de santé, de salubrité, d’éducation et de logement sont largement insuffisantes. La politique fiscale est clairement en faveur des classes possédantes : ni les bénéfices des entreprises, ni les dividendes versés aux actionnaires ne sont imposés. Pas plus que les signes extérieurs de richesse, tels que les jets ou les yachts.

Un réel désespoir

Avec cette insécurité sociale injuste et profonde, le PT et les partis qui se sont succédé au pouvoir ont créé chez les plus pauvres, dans les favelas surtout, un réel désespoir. Certes l’attachement à la personne de Lula, à ce qu’il représente, reste extrêmement fort. Alors que règne un très haut niveau de corruption dans l’ensemble de la classe politique, son incarcération est ressentie par beaucoup de Brésiliens comme une injustice pour empêcher sa candidature à la présidentielle. N’empêche la perte de confiance dans le PT est grande et a pu expliquer que "le remplaçant" Haddad ait réalisé un score aussi faible. Plus globalement tous les grands partis englués à des degrés divers dans la corruption et le népotisme ont été "dégagés" radicalement. Ce qu’a saisi parfaitement Bolsonaro, qui, comme tout représentant d’extrême droite dans n’importe quel pays, s’est présenté d’abord contre "le système pourri".

Par ailleurs, l’agression au couteau dont il a été victime pendant la campagne et qui l’a immobilisé plus de 3 semaines, a peut-être joué de façon anecdotique. Son absence lui a permis d’éviter les débats politiques dans lesquels il aurait sans doute été mis à mal et de faire une "campagne-internet" à coups de petites phrases populistes, de provocations et de fake-news très relayés dans tout le Brésil !

Bolsonaro, le Trump brésilien

Il bénéficie d’une réelle implantation dans la société qui est apparue dans l’ensemble des résultats électoraux. Son parti a progressé à tous les scrutins qui se déroulaient le même jour que la présidentielle. Il gagne 4 sièges de sénateurs, 52 de députés à l’Assemblée des Etats (soit 44 de plus qu’auparavant alors que le PT obtient 56 élus et en a perdu 13 !). Comme pour Trump, ses liens très forts avec le christianisme évangélique, l’ont aidé à devenir populaire, à penser et à financer sa campagne. Le christianisme évangélique, riche et de plus en plus puissant en Amérique du Sud et aux USA, est un christianisme politique engagé avec succès : il tient la mairie de Rio de Janeiro et a 90 députés au Congrès. Il défend une politique réactionnaire, ultra libérale, nostalgique de la dictature, anti LGBQTI, machiste, raciste en particulier contre les Indiens. Ce qui correspond parfaitement aux idées de Bolsonaro.

Florilège de petites phrases du candidat :

  • "je défends ce que certains nomment les excès de la dictature, si celle-ci a fait une erreur c’est d’avoir torturé plutôt que tué".
  • "les gays sont le produit de la consommation de drogues",
  • à une députée de gauche : "tu ne mérites même pas qu’on te viole",
  • "si je dois assumer la présidence, l’Indien n’aura plus un seul cm de terre",
  • "les minorités doivent se plier".

Un programme dangereux

Ses idées machistes, homophobes, racistes tuent déjà : 70 agressions de femmes, d’Indiens, d’homosexuels depuis le 7 octobre ! Ultra sécuritaire, il prône l’armement des propriétaires terriens contre ce qu’il appelle les envahisseurs c’est à dire les Indiens autochtones qui ont un droit original inscrit dans la Constitution de 1988 sur les terres qu’ils occupent traditionnellement même si celles-ci appartiennent à l’Etat propriétaire. Il compte abolir ce droit.

En proposant de placer le ministère de l’environnement sous la tutelle de celui de l’agriculture, il entend soutenir les latifundistes, l’agro-business et encourager la déforestation. Pour mieux relancer une exploitation forestière intensive, il veut faire ré-ouvrir une autoroute de 890 kms qui traverse la partie de l’Amazonie la plus préservée à ce jour. Dans ses projets on trouve l’ouverture des territoires autochtones à l’exploitation minière et la construction d’une centrale hydraulique géante. Il veut sortir de l’accord de Paris. Il projette de réduire la dette de 20% en privatisant tous les services publics. Il compte reprendre en main la sécurité publique par la restauration d’une autorité forte qui passe par l’augmentation du nombre de policiers fortement armés, l’armement des citoyens les plus riches, le renforcement des peines pénales, la majorité pénale réelle à 16 ans par la suppression de l’excuse de minorité civile.

Des résistances s’organisent

"Les femmes contre le fascisme"
29/09/2018 - Photo CC : Sâmia Bomfim

Le 2e tour de la présidentielle est le 28 octobre, et les militant.es de gauche s’activent dans tout le Brésil, en particulier dans les communautés autochtones, dans les associations de femmes et de personnes LGBTQI, dans les syndicats mais aussi dans les favelas (qui ont voté majoritairement Bolsonaro). Dans de nombreuses capitales les solidarités s’organisent. Comme à Paris, extrait de l’appel signé de nombreuses organisations dont FAL et la LDH : "Reste l’union, la force de nos valeurs, du vivre ensemble, de l’environnement et des peuples autochtones, de la lutte des femmes, des résistances des travailleurs, des mouvements sociaux et des paysans, des personnes LGBTQI. Répliquons par notre combat contre le néo libéralisme !"

Article publié dans Inter-Peuples n°270, novembre 2018

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