Cameroun : Paul Biya… réélu "triomphalement" depuis 1982 !

Publié le : , par  Jo Briant

Paul Biya, 86 ans, dirige le Cameroun depuis 1982, il vient d’être réélu avec 71,28 % des voix, même si la Commission nationale de recensement des votes a identifié de "très nombreuses erreurs matérielles"… Quant aux membres du Conseil constitutionnel qui ont tranché négativement quant aux réclamations de trois candidats d’opposition… ils ont tous été nommés par Paul Biya. Disons-le clairement : Paul Biya ne tient que par la violence, les prébendes… et le soutien inconditionnel de l’État français. Mais pour comprendre la situation présente remontons dans le passé, précisément à mai 1955 – cinq ans avant l’indépendance - où éclatent des émeutes dans les grandes villes camerounaises sévèrement réprimées par le haut-commissariat français Roland Pré, qui dissout l’UPC (Union des Populations du Cameroun), organisation politique anticolonialiste, et pourchasse ses militants contraints d’entrer en clandestinité. Le 18 décembre 1956, l’UPC, qui a créé un Comité national d’organisation (CND) pour boycotter les élections législatives, lance la lutte armée contre l’occupant colonial qui bloque toute évolution pacifique. Supervisée par le Haut-commissaire Pierre Messmer, la répression s’abat sur l’insurrection, une répression terrible qui fera - déjà - des milliers de victimes. De véritables actions de guerre massacres à l’appui. La stratégie "anti-terroriste" qui avait déjà été employée en Indochine et qui commençait à l’être en Algérie, est appliquée non seulement contre l’UPC mais également à l’encontre des populations locale qui sont regroupées dans des camps. En 1958, le leader de l’UPC, Ruben Um Nyobe, est assassiné par un commando militaire franco-camerounais. Jusqu’en 1960, année de l’indépendance du Cameroun, mais aussi bien au-delà, pratiquement jusqu’aux années 65-68, c’est, avec la complicité du nouveau pouvoir camerounais présidé par le dictateur Ahmadou Ahidjo (président jusqu’en 1982), la multiplication des opérations clandestines, systématisant le recours à la torture et aux disparitions forcées. En effet, au milieu des années 60-70, alors que la France, dans le cadre de la "coopération", conserve toute son emprise économique, politique et militaire, Ahmadou Ahidjo utilise à son tour les techniques de la "guerre révolutionnaire" enseignée par les officiers français, avec un triple objectif : "discipliner" les populations civiles ; écraser les Upécistes (militants de l’UPC) en exil qui lancent des offensives depuis le Congo Brazzaville ; et combattre les groupes armés qui résistent à l’ouest jusqu’au début des années 1970.

Qui a parlé en France de cette guerre cachée, de tous ces crimes de guerre perpétrés principalement par l’armée française au Cameroun, dont le bilan se monte à plusieurs dizaines de milliers de morts, peut-être cent mille ? Encore une page noire totalement occultée par les médias et les auteurs des manuels d’histoire, les responsables politiques, les historiens, les responsables politiques… Le seul ouvrage aussi exhaustif que précis est celui réalisé en 2011 par trois auteurs qu’il faut absolument lire : "Kamerun : une guerre cachée aux origines de la Françafrique", Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsits, La Découverte, 2011 [1].

Biya, un président inamovible… corruption, prédation répression… avec le soutien de l’État français

Précision préalable : le Cameroun est un pays extrêmement morcelé, fragmenté, profondément divisé, entre les Soudanais (Bantous, Peuls, Massas..), les Bamilékés, les francophones et les anglophones (à l’Ouest, région de Douala). Morcèlement, éclatement, division entretenus par le pouvoir. L’État a toujours dominé la société qui éprouve les plus grandes difficultés à faire corps. Les acteurs politiques, surtout les opposants, rencontrent d’innombrables obstacles pour construire des coalitions multiethniques, Aujourd’hui une véritable guerre s’est déclarée entre les anglophones et les francophones… et tout est fait pour maintenir ces divisions que le régime exploite de façon adroite. Paul Biya est parvenu à se maintenir au pouvoir, depuis bientôt trente-sept ans, en utilisant cet éclatement socio-ethnique, et surtout par la brutalité, la violence et la corruption.

"Biya 85 ans, 35 ans de pouvoir : ça suffit !"

Paul Biya a mis les ressources naturelles du pays sous sa coupe directe. A commencer par le pétrole, mais aussi divers minerais, ainsi que le bois. Il a instauré une forme de gouvernement de type concessionnaire qui lui permet de vendre presque à l’encan et directement aux multinationales les ressources du pays. C’est le cas avec Bolloré, Total et bien d’autres. En privatisant les ressources naturelles du pays, il est parvenu avec ses affidés à mettre la main sur l’essentiel des richesses nationales, qu’il redistribue à sa guise sans que quoi que ce soit ne passe par le budget national ! En même temps il laisse une marge de manœuvre relative à ses commissaires qui puisent dans les caisses comme ils veulent… jusqu’au moment où, d’un coup de tête, il les relève de leurs fonctions ou les jette en prison.

L’Afrique centrale - dont fait partie le Cameroun - est devenue ce "ventre mou" de l’Afrique subsaharienne, un laboratoire privilégié de la Françafrique, avec Biya au Cameroun, Bongo père, puis fils au Gabon, Sassou Nguesso au Congo, Deby au Tchad, Oblang Nguema en Guinée équatoriale…Ces pays du Bassin du Congo sont de véritables laboratoires de la régression, en termes économiques comme sur les enjeux démocratiques. C’est là que se concentrent - sous le contrôle permanent de la France - les dictateurs, les plus vieux caciques. C’est aussi l’une des régions les plus exposées au risque de déstabilisation : en Centrafrique, où l’État n’est plus qu’un trou noir ; autour du lac Tchad, avec la poussée de Boko Haram, etc. Ces enjeux géopolitiques régionaux pèsent lourd, ce sont eux, en partie, qui rendent possible au Cameroun la candidature forcément triomphante d’un vieillard de 86 ans dont tout le monde sait qu’il n’a même plus la force physique de gouverner. Avec la complicité et le soutien des multinationales et de l’ex-puissance coloniale. La stratégie d’Emmanuel Macron est à base de cécité et de complicité en laissant ce régime pourrir sur pied .

Selon diverses sources, provenant notamment d’amis africains, les Camerounais ont conscience que ce régime a détruit les perspectives d’avenir de millions de jeunes. Ce sentiment de frustration est surtout perceptible chez les jeunes générations. Nombreux sont ceux qui ne craignent plus de prendre la parole, et cette prise de parole est plus libre et nettement plus radicale qu’auparavant. Chez ces jeunes générations, domine le sentiment qu’il n’y a plus rien à perdre et que tôt ou tard il faudra sans doute répondre à la violence par la violence. Ce pays, peuplé par une majorité de jeunes mais sous la coupe d’une centaine de vieillards, n’est pas loin de se politiser et de se radicaliser. A nous citoyen.nes français.es d’être à leur écoute et de faire pression sur le gouvernement français pour qu’il rompe enfin avec cette complicité honteuse et criminelle avec un régime répressif et corrompu…

Article publié dansInter-Peuples n°270, novembre 2018

Point de vue sur...

AgendaTous les événements