Tragédie au Yémen : les responsabilités de la France

Publié le : , par  Catherine Grunwald

Ponctuellement, les médias se font l’écho de la tragédie qui se joue au Yémen. Pourtant, malgré l’ampleur de la crise humanitaire qui ne cesse de s’aggraver, malgré les violations avérées aux droits des personnes, enfants y compris, malgré les crimes de guerre et violations au droit international, aucune partie au conflit ne manifeste de volonté réelle d’y mettre un terme. Silence assourdissant de la communauté internationale... Une indifférence qui parait incompréhensible sauf à considérer la responsabilité des pays occidentaux, Etats-Unis, Grande-Bretagne et France en tête. Quelques éléments d’explication.

Guerre complexe et censure médiatique

Démarré comme une guerre civile en 2014, l’intervention le 25 mars 2015 d’une coalition menée par l’Arabie saoudite a internationalisé le conflit, qui s’éternise depuis plus de trois ans et s’enlise. En plus des frappes aériennes incessantes des forces de la coalition, les différents groupes rivaux s’affrontent au sol. D’un côté se trouvent les Houthis, un groupe armé dont les membres appartiennent à une branche de l’islam chiite connue sous le nom de zaïdisme. Ceux-ci sont alliés aux partisans de l’ancien président du Yémen, Ali Abdullah Saleh. Face à eux, les forces anti-Houthis, alliées au président, Abd Rabbu Mansour Hadi – reconnu par la communauté internationale mais contesté dans son propre camp -, et à la coalition internationale dont les principaux acteurs sont l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis. A cette opposition s’ajoute le développement de mouvements djihadistes - Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) et Organisation de l’État islamique - aujourd’hui bien implantés dans le pays alors que leur présence était encore marginale il y a quatre ans...
Des dissensions apparues dans chaque camp complexifient la lecture de ce conflit. A cela s’ajoute le manque d’informations crédibles parce que l’accès des journalistes étrangers a été rendu particulièrement difficile et dangereux par les belligérants dans une volonté d’écarter les témoins et que les journalistes yéménites sont particulièrement visés, affamés jusqu’à la mort, torturés, utilisés comme boucliers humains...

La France, complice

Aux premiers rangs des Etats fournissant des armements utilisés par la coalition, figurent les Etats-Unis (pour des dizaines de milliards de dollars), la Grande-Bretagne... et la France. Celle-ci a livré en 2017 pour 1.4 milliard d’armes à l’Arabie saoudite - plus que les années précédentes, pour 227 millions d’euros aux Emirats arabes unis et 1.1 milliards d’euros au Koweït. Au-delà même des contrats d’armements, ces pays aident de différentes manières les opérations de la coalition : soutien militaire, soutien logistique, etc. En contrepartie, la France a du ainsi transféré une partie des technologies aux Emirats et partager ses innovations. De fait, les ventes d’armes sont les vecteurs d’une politique de coopération plus large. Des synergies militaro-économiques qui ont des implications géopolitiques allant bien au-delà des seuls pays du Golfe, les alliances avec les Emirats et l’Arabie saoudite générant de nouveaux débouchés pour les sociétés d’armements françaises et l’accès à de nouvelles ressources.

Yémen. La France complice ?
Visuel de la campagne de l’ACAT

Que faire ?

La création d’une commission d’enquête sur le respect des engagements internationaux de la France dans le cadre de ses exportations d’armes aux belligérants du conflit au Yémen serait un premier pas.
Un rapport commandité par Amnesty International et l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture) pointe la responsabilité juridique du gouvernement français et de plusieurs entreprises de défense pour ces ventes d’armes à l’Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis, impliqués tous deux dans la guerre au Yémen où sont commis crimes de guerre et, violations du droit international humanitaire par toutes les parties en conflit. Or, exporter des armes dans un tel contexte, est interdit par les traités signés par la France et l’Union européenne. Une illégalité au regard du droit international qui pourrait impliquer pour les gouvernements et dirigeants des sociétés concernées des poursuites en justice, pouvant entraîner en théorie, des peines de prison et de lourdes amendes…
Au-delà il s’agirait de renforcer le contrôle parlementaire sur les exportations d’armement et surtout de mettre fin à une aberration française : le monopole aux mains du président de la République du pouvoir en matière de politique étrangère et de défense.

Article publié dans Inter-Peuples n°270, novembre 2018

Voir aussi le zoom : "Tragédie au Yémen : les responsabilités occidentales"

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