Kanaky 44 % - Nouvelle-Calédonie 56 % ?

Publié le : , par  Philippe Savoye

"Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?" Telle est la question référendaire posée à la population de "Kanaky – Nouvelle-Calédonie", territoire toujours considéré "non-autonome" par l’Onu.

Un petit retour en arrière…

Moins de deux mois après l’assaut sanglant de la grotte d’Ouvéa où 19 Kanak et 2 militaires furent tués, le 26 juin 1988, les accords dits "de Matignon" sont conclus entre Jean-Marie Tjibaou (FLNKS, indépendantiste), Jacques Lafleur (RPCR, anti-indépendantiste) et Michel Rocard Premier ministre. Ils sont ratifiés à hauteur de 74 % des votants lors d’un référendum cinq mois plus tard. Ces accords prévoient l’organisation d’un scrutin d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie dans les dix ans.

1998, l’accord dit de "Matignon-Oudinot" prolonge en quelque sorte ce premier accord. "Les accords de Matignon signés en juin 1988 ont manifesté la volonté des habitants de Nouvelle-Calédonie de tourner la page de la violence et du mépris pour écrire ensemble des pages de paix, de solidarité et de prospérité…Le passé a été le temps de la colonisation. Le présent est le temps du partage, par le rééquilibrage. L’avenir doit être le temps de l’identité, dans un destin commun". En outre l’accord précise… "Au terme d’une période de vingt années, le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes, l’accès à un statut international de pleine responsabilité et l’organisation de la citoyenneté en nationalité seront proposés au vote des populations intéressées. Leur approbation équivaudrait à la pleine souveraineté de la Nouvelle-Calédonie". En cas de résultat négatif, deux autres référendums peuvent être organisés, sur le même texte, à deux années d’intervalle, à la demande du tiers des membres du congrès de Nouvelle-Calédonie (loi organique du 19 mars 1999).

Des résultats

Les sondages durant les semaines précédant le scrutin donnent le "non" gagnant à hauteur de 63 à 72 %. L’argumentaire des partisans du "non" s’appuie sur : une dépendance de la France pour la sécurité (95%), l’économie (94%) et la volonté de maintenir le niveau de vie (92%). Les partisans du "oui", évoquent à 97% la reconnaissance de l’identité kanak, à 94% le renforcement du vivre-ensemble et à 93% l’occasion de commencer une nouvelle phase du développement de l’île, qui deviendrait "Kanaky – Nouvelle-Calédonie".

Campagne pour le référendum du 4 novembre 2018
Panneaux électoraux

La participation a été forte (80,63 %) et le résultat déjoue ces pronostics, car si le non l’emporte, il ne réalise "que" de 56,40 %, loin des prévisions. Les mouvements indépendantistes en sortent grandies, d’autant que le Parti Travailliste (autonomiste) a appelé au boycott.

L’étude de ce résultat marque une fracture forte au sein de la population…

  • La province du Sud comprenant le grand Nouméa et ses environs : non 74,1 % - oui 25,9 %.
    A Nouméa, le "non" l’emporte très largement -80,5 % - mais les observateurs font remarquer que lors des provinciales de 2014, les anti indépendantistes obtenaient 89 % des voix (à noter qu’il s’agit d’une liste électorale spécifique nécessitant une présence durable sur l’île).
  • La province Nord, la plus étendue géographiquement : non 22,5 % - oui 77,5 %.
    Sur les 17 communes, le "oui" l’emporte à plus de 70 % dans 11 d’entre elles.
  • La province des Iles (Ouvéa, Maré, Lifou) : non 17,8 % - oui 82,2 %
    Vote homogène des trois îles : entre 79,9 % et 84,2 % pour le "oui", avec une participation de 61,3 %, suite à l’appel au boycott.
Banderole
"Le 4 novembre
Rassemblement du pays Kanak, Pour un OUI
C’est possible, Ensemble"

Sur l’ensemble du territoire, une seule commune a moins de 10 % d’écart entre les deux votes (Pouembout : non 46,5 %, oui 53,5 %)

Ce qui ressort des débats à l’issue de ce scrutin :
Les indépendantistes (à commencer par le FLNKS) se félicitent du résultat qui montre que "l’indépendance ne fait plus peur". Ils soulignent également la mobilisation importante des jeunes "qui avaient trop tendance à ne pas se situer au regard des anciens, de leurs règles, de leur expression, aujourd’hui ils ont voté en masse et voté unanimement "oui"".
Ils se disent confiants quant aux deux autres échéances prévues par l’accord de Nouméa (2020 et 2022) : "nous sommes sur la bonne voix… La mobilisation existe, nous avançons" (France info Nouvelle Calédonie le soir du scrutin).
Les anti indépendantistes, regrettent en privé le score "étriqué", mais affirment que "vu l’écart, les référendums n’auront aucun sens : cela ne pourrait que mettre en danger l’économie de l’île".

Pour conclure, je laisse la parole à Ernest, Kanak, qui lors de son intervention à la soirée de Survie consacrée à son pays : "Pour nous Kanak, l’indépendance est une notion de dignité !"…

Banderole
"Indépendance Décolonisation
Des consciences"

Article publié dans Inter-Peuples n°271, décembre 2018

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