Bouteflika : un 5ème mandat ? Un régime à la dérive…

Publié le : , par  Jo Briant

Algérie, ce pays des "Berbères" depuis la préhistoire, arabisée et islamisée à partir du VIIe siècle, colonisé par la France de 1830 à 1962 – au prix de centaines de milliers de morts, sans doute davantage si l’on inclut les massacres systématiques lors de la Conquête dans les années 1840-1875… et bien sûr durant la guerre d’indépendance (1954-1962), et plus récemment durant la "décennie noire" (1993-2002) et les massacres islamistes. Oui, un pays et un peuple qui ont dû payer un tribut terrifiant du sang jusqu’à pratiquement aujourd’hui. Les centaines de milliers d’Algériens et d’Algériennes qui se sont battu.es - beaucoup au prix de leur vie - pour un pays et une société enfin libérés et pacifiés, et les citoyen.nes français.es qui ont été solidaires de ce combat (objecteurs de conscience, citoyen.nes s’opposant aux convois acheminant des appelés et surtout des rappelés pour participer à la "guerre de pacification"…), espéraient l’avènement et la construction d’une société réconciliée, démocratique, promouvant l’égalité des droits. Question brûlante : comment expliquer que cette Algérie qui promettait tant à ses débuts, porte-flambeau des pays non-alignés, habitée sous Ahmed Ben Bella [1] (1962-1965) par une passionnante effervescence, où le peuple était appelé à la reconstruction de cette nouvelle Algérie, à planter des arbres pour arrêter l’avancée du désert, où les étudiants s’enrôlaient avec enthousiasme pour aller alphabétiser les fellahs, où l’on essayait de définir une voie originale de développement qui ne soit pas basée sur le "tout pétrole", oui, comment expliquer ce premier coup d’État du 19 juin 1965 ? Comment expliquer cette arabisation forcée, toute légitime et nécessaire qu’elle fut dans son principe, mais qui devint très vite le vecteur d’une islamisation incontrôlable ? Comment expliquer l’appropriation exclusive du pouvoir par une élite civilo-militaire qui confisqua très vite la rente pétrolière, s’aliénant une grande partie du peuple algérien exaspéré par ces pratiques et la "hogra" (mépris) dont il fut victime ? Autant de facteurs qui expliquent l’explosion d’octobre 1988 (au moins 500 mort.es), l’émergence du FIS (Front islamique du salut) sur le point de contrôler tout le pouvoir. Et ce fut cette terrifiante "décennie noire" (1993-2002) qui provoqua la mort d’au moins 150 000 Algérien.nes, sinon 200 000. Et comment oublier cette répression terrible des émeutes de Kabylie et du mouvement citoyen des A’rouch (assemblées locales traditionnelles des Kabyles), en 2001 (123 jeunes tué.es) ? Ce fut enfin en 2004 l’élection d’Abdelaziz Bouteflika (85% de voix…), qui proclama la "Concorde civile" au prix de l’oubli de tous les crimes perpétrés de 1993 à 2002 et de l’interdiction de rechercher les nombreux "disparu.es"… Le même Abdellaziz Bouteflika réélu chaque fois "triomphalement", alors que depuis plusieurs années il est littéralement paralysé, sur un fauteuil roulant, instrumentalisé par un entourage pour le moins trouble qui se sert de ce président pour se livrer aux jeux les plus "tordus" et anti-démocratiques.

Boucherie, béton, trafic de cocaïne et lutte des clans

29 mai dernier, Oran : saisie d’une cargaison de 700 kg de cocaïne. Scandale retentissant, digne d’un scénario de polar. Une affaire qui n’en finit plus de secouer le landerneau politico-affairiste algérien. Jusqu’au limogeage du directeur général de la sûreté nationale, Abdelghani Hamel. Des têtes tombent, mais en circuit fermé, sans que le système politico-financier soit menacé en quoi que ce soit. Début novembre 2018 : le climat politique se tend à l’approche de l’élection présidentielle (avril 2019)… alors qu’Abdelaziz Bouteflika est de nouveau annoncé comme candidat alors qu’il est en état d’incapacité totale ! Mais sa candidature arrange le noyau politico-financier qui manipule littéralement et le pouvoir politique, économique et le peuple algérien. Cinq journalistes ont été emprisonnés en dix jours. Arrestations qui sont les dernières d’une longue liste qui a commencé le 22 octobre dernier. Ironie de l’histoire : cette date avait été décrétée "journée nationale de la presse" par les autorités il y a quelques années. Le Syndicat algérien des éditeurs de la presse, notamment électronique, a quant à lui dénoncé le fait que les journalistes aient été traités "comme de grands délinquants dans une procédure d’urgence à charge, dont les motivations, en l’absence de communication de la justice, sont aussi confuses que douteuses". Une véritable rafle, alors que la presse algérienne, connue pour son impertinence, était relativement libre jusqu’à maintenant. Il a fallu une très forte mobilisation de journalistes algériens mais aussi tunisiens pour obtenir leur libération. Le peuple algérien a dans son immense majorité conscience d’être manipulé par un pouvoir politico-financier anti-démocratique. Aucune opposition n’est vraiment possible, en dépit de l’existence d’un pluralisme politique permis depuis les années 1990, avec le président Chadli, mais qui tourne à vide. Certes les révoltes et les rassemblements sont quasi quotidiens pour exiger des logements, des salaires décents, contre la corruption. Et un tissu associatif existe bel et bien, même s’il est surveillé et contrôlé, qui essaie de conscientiser et de mobiliser les citoyen.nes sur des objectifs sociaux et culturels précis. Mais la société algérienne est bloquée, littéralement paralysée par la peur panique d’un nouveau cycle de violence qui l’a traumatisée pour longtemps. Autant de maux et de désespoirs dont témoignent les réfugiés algériens qui fuient encore aujourd’hui leur pays et qu’accueille à Grenoble le Comité de Soutien aux réfugiés algériens. A nous d’être à leur écoute et à celle d’un peuple en grande souffrance.

Article publié dans Inter-Peuples n°271, décembre 2018

[1Même s’il faut rappeler qu’Ahmed Ben Bella, qui dirigeait à Tunis la Délégation extérieure du FLN , s’est heurté violemment à Mohamed Boudiaf et Krim Belkacem avant de prendre le pouvoir fin 1962 selon un processus bien peu démocratique.

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