Les Jacobins noirs note de lecture

Publié le : - Date de modification : , par  Marc Ollivier

Ce titre encore surprenant aujourd’hui est celui d’un ouvrage publié en 1938 en anglais par Cyril Lionel Robert James, écrivain antillais né à Trinidad en 1901. Cet auteur nous donne la clé de son titre dans sa préface :

« Au mois d’août 1791, alors que les répercussions de la révolution française, commencée depuis deux ans, se faisaient sentir à Saint-Domingue, les esclaves entrèrent en révolte. Leur lutte dura douze ans. Ils mirent tour à tour en déroute les Blancs locaux et les soldats de la monarchie française, une invasion espagnole, une expédition britannique de près de soixante mille hommes et un contingent français identique, commandé par le propre beau-frère de Bonaparte. La défaite de ces troupes napoléoniennes, en 1803, permit la création de l’État noir d’Haïti, qui s’est maintenu jusqu’à nos jours.
C’est, de toute l’histoire, la seule révolte d’esclaves qui ait réussi. La transformation des esclaves, qui auparavant tremblaient par centaines face à un seul Blanc, en un peuple capable de s’organiser et de défaire les nations européennes les plus puissantes de l’époque, constitue l’une des grandes épopées de la lutte et des avancées révolutionnaires. »

Quand la prise de la Bastille suscite la révolte des esclaves à Saint-Domingue

Pour nous permettre de comprendre comment de tels événements furent possibles, l’auteur nous rappelle d’abord dans cet ouvrage qu’en 1789, la colonie française de Saint-Domingue constituait le plus grand marché de la traite européenne des esclaves africains, fournissait par ses productions les deux tiers du commerce extérieur de la France et la base économique de sa "bourgeoisie maritime". Elle était la plus grosse colonie du monde et sa richesse était produite par un demi-million d’esclaves africains surexploités mais régulièrement renouvelés par la traite négrière.
Ensuite l’auteur montre, au cours de chapitres bien documentés, qu’à partir de 1791 l’histoire de la révolte des esclaves et des conflits sanglants entre profiteurs et victimes du système esclavagiste fut principalement déterminée par les fractures politiques de la révolution française, attaquée par les monarchies européennes jusqu’à Saint-Domingue elle-même, et, sur le terrain, par le génie d’organisateur, de diplomate et de chef militaire de Toussaint Louverture, lui-même fils d’une famille issue de la traite négrière.

Alors que les monarchies espagnole et britannique tentaient d’envahir Saint-Domingue en 1793 pour profiter des tensions entre les propriétaires des plantations et le nouveau gouvernement républicain à Paris, le cours des événements politiques en France se précipitait avec le renvoi par le peuple parisien du gouvernement des Girondins (favorables aux colons de Saint-Domingue) et son remplacement par les Montagnards et Robespierre. L’abolition de l’esclavage devenait un sujet de politique intérieure (contre les Girondins et les propriétaires d’esclaves) et extérieure (dans le conflit avec l’Angleterre et l’Espagne).

Comment la Convention abolit l’esclavage dans toutes les colonies françaises

Selon l’auteur, les masses populaires, tant à Paris qu’en province, considéraient les Noirs comme des frères et haïssaient les propriétaires d’esclaves, presque tous royalistes et suppôts de la contre-révolution. Dans son livre il raconte ainsi le moment historique vécu dans ce contexte par la Convention :

Saint-Domingue députa trois hommes qui se présentèrent devant la Convention le 3 février 1794 : Bellay, un esclave noir qui avait acheté son affranchissement, Mills, un mulâtre, et Dufay, un Blanc. Le Président du comité des décrets s’adressa à la Convention : "Citoyens, notre comité a trouvé en règle les lettres de créance des députés de Saint-Domingue et propose qu’ils soient admis à siéger à la Convention". Camboulas se leva : "Depuis 1789 l’aristocratie de la naissance et celle de la religion ont été détruites, or l’aristocratie de la peau reste. Mais sa dernière heure aussi est venue et l’égalité a été consacrée. Un homme noir et un homme brun vont se joindre à la Convention au nom des libres citoyens de Saint-Domingue". Le visage noir de Bellay et le visage brun de Mills furent accueillis par de longues salves d’applaudissements.

Le lendemain Bellay, le noir, fit un discours long et enflammé ; il apportait l’adhésion des Noirs à la Révolution et demandait à la Convention de proclamer l’abolition de l’esclavage. Levasseur (de la Sarthe) présenta une résolution :

"Lorsque nous avons tracé le projet de Constitution du peuple français, nous n’avons pas fait attention aux malheureux Nègres. Réparons cette erreur, proclamons la liberté des Nègres. Monsieur le Président, ne souffrez pas que la Convention se déshonore par une discussion".

L’assemblée se leva en l’acclamant.
Lacroix, qui avait parlé la veille, proposa ensuite le projet de décret :

"La Convention nationale déclare l’esclavage aboli dans toutes les colonies. Elle déclare en conséquence que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés aux colonies, sont citoyens français et jouissent de tous les droits garantis par la Constitution"

Comment l’héritage des Jacobins a été maintenu à Saint-Domingue

Dans la suite de son ouvrage, CLR James montre de façon détaillée comment l’adoption de ce décret historique par une Convention que dominait le mouvement jacobin a profondément contribué à l’histoire mouvementée de Saint-Domingue au cours des années suivantes : d’abord en renforçant les esclaves en révolte pour leur libération depuis 1791 et notamment les forces militairement organisées autour de Toussaint Louverture, qui ont pu combattre victorieusement les invasions de l’île par les monarchies britannique et espagnole souhaitant rétablir l’esclavage avec l’appui massif des anciens esclaves noirs. Mais aussi par l’héritage idéologique du jacobinisme associé à ce décret d’abolition de l’esclavage, à savoir les principes d’égalité entre les hommes et l’exigence de la liberté.

C’est en s’appuyant sur ces principes que le mouvement révolutionnaire dirigé par Toussaint Louverture, nommé général par le pouvoir républicain, put surmonter la guerre civile déclenchée par les mouvements mulâtres qui voulaient s’approprier les postes dirigeants à tous les niveaux en écartant les Noirs, avec l’appui des agresseurs britanniques. En août 1800 Toussaint avait réussi à pacifier la colonie ravagée par ces conflits [1], et avait même pris le contrôle de la partie espagnole de Saint-Domingue.

Entre temps les Jacobins perdaient le pouvoir à la Convention et une nouvelle constitution créait le Directoire, bientôt suivi par le Consulat et l’empire. La bourgeoisie française voulut naturellement rétablir l’ordre social ancien à Saint-Domingue. Bonaparte crut possible d’y parvenir en envoyant un corps d’armée pour occuper l’île. Mais cette tentative de reconquête se heurta aux "Jacobins noirs", toute la population étant mobilisée contre ce projet de rétablissement de l’esclavage.

Suite à une traîtrise, Toussaint Louverture fut fait prisonnier durant cette guerre et déporté en France [2]. Mais ses lieutenants, et notamment Dessalines, à la tête de l’insurrection populaire, finirent par vaincre l’armée française au cours de combats et de massacres meurtriers et dévastateurs [3].

Ils purent ainsi proclamer à Saint-Domingue en 1804 la création d’un nouvel Etat indépendant sous le nom d’Haïti

Dessalines se couronna lui-même empereur en octobre 1804 et organisa au début de 1805, pour garantir cette indépendance, le massacre de tous les Blancs restés dans l’île. En une douzaine d’années à peine, dans le contexte des crises sociales et des guerres européennes, les esclaves noirs de Saint-Domingue ont ainsi non seulement obtenu l’abolition de l’esclavage, mais conquis leur liberté et l’indépendance d’Haïti !

CLR James constate à la fin de son ouvrage :

"Haïti souffrit terriblement de l’isolement qui s’en suivit. Le nouveau pays, indépendant mais économiquement ruiné, vit ses difficultés multipliées par ces massacres. Cependant, la nouvelle nation survécut, bien que les Haïtiens fussent dans l’erreur en s’imaginant en avoir fini avec l’impérialisme. » [4]

Référence de la dernière réédition :
Les Jacobins noirs : Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue
JAMES, Cyril Lionel Robert - nouvelle édition Amsterdam, 2017/09, 464 p.

Article publié dans Inter-Peuples n°274, mars 2019

[1À propos de cette défaite anglaise, l’auteur écrit : "Retenue par Toussaint et ses rudes partisans chantant la Marseillaise et le Ça ira, l’Angleterre, pays le plus puissant d’Europe, était incapable de s’attaquer à la Révolution en France. On peut dire que le secret de l’impuissance anglaise durant les six premières années de la guerre résidait dans les deux mots fatals "Saint-Domingue".

[2Napoléon le fit enfermer au fort de Joux, avec la consigne de le priver de chauffage et il y mourut le 7 avril 1803.

[3Des 60 000 soldats et marins qui avaient quitté la France sous le commandement du général Leclerc, beau-frère de Bonaparte, presque tous avaient péri, y compris Leclerc lui-même, dans les combats ou de la fièvre jaune.

[4La traduction française de cet ouvrage a fait l’objet d’une nouvelle édition en 2017 aux éditions d’Amsterdam, après les éditions de 1949 et 1983, tandis que le texte anglais était réédité en 1962, 1980 et 1983.

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