Haïti : un pays perpétuellement sous la pression de dettes iniques !

Publié le : , par  Olivier Potet

Deux fois le premier État anti-esclavagiste d’Amérique a subi des dettes manifestement iniques qui ont entravé son développement et ont pesé principalement sur les plus pauvres. Encore aujourd’hui la dette du pays permet au FMI d’imposer des mesures dont fait les frais la population qui se révolte sans relâche, demandant le départ du président.

En 1825, 21 ans après l’indépendance, Charles X chercha à satisfaire les grands commerçants qui voulaient reprendre leurs trafics fructueux avec "Saint-Domingue", sans s’exposer aux aléas d’une reconquête, le sens des affaires ayant pris le dessus. Il voulut également satisfaire les anciens colons, qui souhaitaient, eux, carrément une reconquête. En échange de la reconnaissance de son indépendance, il imposa à Haïti un paiement de 150 millions de francs-or, somme ramenée à 90 millions en 1838, mais qui restait colossale. Cette transaction était triplement inique : les colons ont été indemnisés pour les revenus de terres volées aux Indiens arawaks massacrés, sur la base de la valeur des fruits du travail volé aux esclaves arrachés à l’Afrique, de plus les bateaux français eurent droit à des frais de douane à mi-tarif. Le président haïtien refusa, mais Charles X avait envoyé une flotte de guerre menaçant le pays de blocus ; exsangue et incapable de résister, Haïti dut s’incliner.

Quatrième scandale : un délai de cinq ans pour payer avait été imposé, il était impossible à tenir et l’État haïtien dut s’endetter... auprès de banques françaises ! L’indemnité a été officiellement payée en 1883, mais le remboursement de la dette auprès des banques françaises et US durera jusqu’en 1952 ! Et les banques françaises contrôleront les finances haïtiennes jusqu’en 1915, date à laquelle les US prirent leur suite. Cette première dette illégitime, combinée avec les interventions US, entravera longtemps le développement de l’économie fragilisée du pays, au détriment en particulier des cultures vivrières. Aujourd’hui de nombreux Haïtiens demandent la restitution de cette "indemnité", estimant que c’est la France qui avait une dette envers Haïti, celle de l’esclavage, et pas l’inverse, mais les gouvernements français refusent obstinément d’envisager cette hypothèse...

À peine cette première dette remboursée une deuxième, tout aussi clairement illégitime, naissait : pendant leur longue dictature (de 1957 à 1986) les Duvalier père et fils ont détourné des millions de dollars, tout en multipliant par 17,5 la dette du pays (puis le dictateur put séjourner tranquillement en France une fois déchu). Ceci se passa encore une fois au détriment de la population, y compris après le départ des Duvalier, puisque les instances financières internationales et la majorité des créanciers n’annulèrent pas sans contrepartie cette dette détournée. C’est seulement en 2009 qu’ils acceptèrent "d’alléger" la dette, pour la rendre "soutenable" pour ce pays parmi les plus pauvres, mais en imposant des mesures d’austérité, de privatisations et d’ouverture aux capitaux étrangers à leurs bénéfices pour des projets qui ne développent pas réellement l’économie du pays. Cette ouverture a rendu le pays très dépendant : 80 % des exportations vont au US et les 3/4 des importations viennent de 3 pays, plus de 50 % de la nourriture est importée. Les produits exportés étant de peu de valeur, la balance commerciale est déficitaire et les emplois créés dans les zones franches sont de la pure exploitation.

Dans ce cadre, le terrible tremblement de terre de 2010, l’épidémie de choléra de 2014 et l’ouragan meurtrier de 2016 ont souvent vu l’aide internationale transformée en une occasion d’accroître la dépendance du pays.

Malgré ces "allègements" le pays reste très endetté et les conditions sociales terribles, et ce n’est pas l’élection de Jovenel Moïse en février 2017 (avec seulement une dizaine de % des inscrits, suite à une abstention massive) qui a changé les choses. Théoriquement ses défis étaient considérables : un·e Haïtien·ne sur trois a moins de 15 ans, deux sur trois vivent sous le seuil de pauvreté, le salaire minimum permet difficilement de survivre, même les paysan·es souffrent souvent de la faim... Le tremblement de terre et les ouragans ont montré la faiblesse des infrastructures qui a fait de ces événements naturels des catastrophes aux conséquences épouvantables et durables. Même en temps "normal" les accès à l’eau potable, à la santé et à l’éducation sont très limités : la part de ces dépenses sociales dans le budget de l’État est la plus faible des Caraïbes, du fait de leurs délégations aux églises, ONG et institutions internationales, ce qui ne garantit pas un accès de qualité à tou·tes, très loin de là. La population est également exposée à la violence et aux gangs. À ces problèmes internes s’ajouta récemment celui des immigré·es en République dominicaine qui sont entré·es par centaines de milliers en Haïti, suite à des politiques racistes, sans que le gouvernement s’y intéresse.

La population défavorisée n’avait rien à attendre du nouveau président et a manifesté sa colère à plusieurs reprises : le gouvernement a fait à chaque fois des promesses, systématiquement non tenues. Le 6 juillet 2018, le gouvernement, en échange d’une "aide" du FMI, soi-disant pour le développement et contre la pauvreté, décidait de ne plus subventionner certains produits de base. Cela entraînait des hausses d’environ 50 % pour des produits indispensables, dont les carburants comme le pétrole pour les lampes dans les quartiers pauvres sans électricité. Aussitôt la population est descendue dans les rues et s’en est pris aux signes de richesse. La capitale a été bloquée et aussi largement la province. Le lendemain le gouvernement annulait ses mesures mais la révolte a continué, entraînant la démission du gouvernement, le président restant en place. La population restait déterminée et en novembre 2018 le pays a encore connu des mobilisations et une grève générale, appelées par la coalition d’opposition le "Secteur démocratique et populaire". Mais la tentative de la prolonger jusqu’à la démission du président a échoué. On peut souligner que plus de 40 mort·es ont été constaté·es par le centre d’analyse en droits humains en octobre et novembre 2018.

Manifestation contre Petrocaribe à Haïti
@Medyalokal (CC 4.0)

Le 7 février 2019, 33e anniversaire de la chute des Duvalier, une partie de l’opposition a voulu dénoncer la misère, demander une réforme de la justice rendant possible un jugement équitable de l’affaire de corruption présumée PetroCaribe et exiger le départ du pouvoir. Les mobilisations, qui ont rassemblé des milliers de manifestant·es, ont duré onze jours et aujourd’hui le calme n’est qu’apparent, car le mécontentement persiste face au gouvernement qui n’a rien lâché, malgré une dizaine de mort·es. Cela a amené les secteurs modérés de l’opposition à réclamer la démission du président Jovenel Moïse et même la Chambre de commerce et d’industrie lui a demandé de mettre en jeu son mandat à travers un dialogue national inter-haïtien, "véritable et transparent".
La communauté internationale plaide pour le dialogue et le règlement par les urnes contre les mobilisations : mais dialoguer sur quelles bases ? Celles "indépassables" du libéralisme et du néocolonialisme ? Du remboursement des dettes ou leur "échange" contre des avantages aux multinationales ? D’un tel dialogue les peuples n’ont rien à attendre… Et en particulier pas l’annulation sans condition des dettes iniques d’Haïti et leurs remboursements ! Dans cette situation les mobilisations du peuple haïtien sont, elles, éminemment légitimes…

le 22 février 2019
Article publié dans Inter-Peuples n°274, février 2019

Pour aller plus loin :

Point de vue sur...

AgendaTous les événements