Congo-Brazzaville, chronique d’un peuple écrasé par la Françafrique

Publié le : , par  Mfoutou Malanda

Lors d’une tournée en France, Martial Pa’nucci, artiste rappeur-activiste et poète urbain congolais, s’est produit le 20 janvier dernier à Grenoble, soirée au cours de laquelle, ce membre-fondateur du mouvement citoyen Ras-le-bol, avec son verbe affuté contre la Françafrique, a apporté un témoignage poignant sur son pays le Congo-Brazza. L’occasion pour Mfoutou Malanda de retracer la triste réalité du règne sans fin de Sassou Nguesso, avec le soutien indéfectible de la France…

L’ensemble des pays d’Afrique noire ex-colonies françaises entrent dans une phase mémorielle collective : celle de la célébration des 60 ans des indépendances africaines. Un paramètre singulier ne peut se dérober à l’observation tant il s’avère saillant : dans plusieurs de ces pays, ces décennies ont été largement phagocytées par le règne d’un seul, autocrate ou dictateur. Le Congo-Brazzaville illustre la triste réalité du règne sans fin de Denis Sassou Nguesso, totalisant 36 années au pouvoir ! Autant le dire tout de suite : sous son règne, l’indépendance politique artificiellement acquise a fermement pris les allures d’un braquage intérieur avec une caste politique puissamment soutenue, armée et protégée par la Françafrique. Il suffit donc de suivre le parcours de cet homme, dictateur de son Etat et sorte de Saturne dévorant le temps, le destin et même la vie des fils et filles de son pays, pour découvrir les enjeux politico-financiers à l’œuvre à côté des réalités sociales inhumaines endurées par les Congolais et les Congolaises au cours de ces vingt dernières années.

D’abord un aperçu sur le pays

La population du Congo-Brazzaville compte à peine 5 millions d’âmes inégalement réparties sur un pays aussi grand que l’Allemagne (son grand cousin le Congo RDC, ex-Zaïre, fait 7 fois plus). Situé à cheval sur l’équateur, il est doté de deux bassins fluviaux importants qui font sa richesse hydrographique (dont le fameux fleuve Congo) et forestière (or vert). Il a une ouverture sur la mer au Sud à côté de l’Angola, région dont l’activité économique est dominée par l’exploitation pétrolière, élevant le Congo depuis quelques années parmi les six premiers producteurs de pétrole en Afrique. Autres ressources : 6% des réserves mondiales de fer ; du cuivre, de l’or, du diamant, la potasse…
L’économie congolaise repose principalement sur l’exploitation des hydrocarbures le long de la côte Atlantique ; cette activité représente environ 90 % des exportations du pays. La production est de l’ordre de 240 000 barils par jour, dont la plus grande partie est assurée par les sociétés Total, ENI, etc., en partenariat avec la Société nationale des pétroles du Congo aux mains des proches du pouvoir et source de détournements financiers massifs de type mafieux révélés par les Panama papers. En outre, la république du Congo est très soumise à l’accaparement des terres avec 664 000 hectares réservées à des investisseurs étrangers.

1997. Le retour sanglant de Sassou Nguesso au pouvoir

Denis Sassou Nguesso a d’abord été au pouvoir de 1979 à 1992. La chute du mur de Berlin a eu un impact géopolitique important en Afrique. Au Congo-Brazzaville, en 1991 une conférence nationale souveraine est organisée. Elle mit fin au système du parti unique et installa la démocratie. Suite à des grèves générales, Sassou Nguesso cède. Des élections sont organisées. Pascal Lissouba est élu président de la République en 1992 pour un mandat de 5 ans dont la fin est marquée par une guerre civile provoquée par Sassou Nguesso de retour de sa résidence et de ses combines en France. Vomi par le peuple congolais, il n’avait aucune chance de revenir au pouvoir par les urnes, il y revint par un coup d’Etat qui a causé des massacres, des viols, des villages rasés et au moins 200 000 morts et des dizaines de milliers d’exilé·es.

1998. Le soutien net de Jacques Chirac et le financement de Total (Elf) à Sassou Nguesso

Denis Sassou Nguesso fut soutenu entre autres par des contingents angolais et tchadiens ainsi que des mercenaires de diverses nationalités y compris française ; et la logistique de guerre fut en partie financée par la compagnie française Elf devenue Total. Son président d’alors, Philippe Jaffré, félicita aussitôt l’imposteur. Il est prouvé que les navires de la compagnie avaient servi au transport d’armes depuis l’Angola. Jacques Chirac quant à lui, soutien de Denis Sassou Nguesso depuis toujours, s’était même réjouit publiquement, lors d’une visite à Luanda, de l’intervention militaire angolaise en appui au dictateur congolais. Le Canard enchaîné du 9 juillet 1997 avait révélé que des chiraquiens en lien avec Elf-Total avaient procuré des armes à Nguesso. De même, Chirac couvrira plus tard les sbires de Sassou Nguesso arrêtés et mis en examen en France dans le cadre de l’abominable affaire des 353 disparus du Beach [1] au mépris total de la justice française.

2002. Adoption d’une nouvelle constitution

Sassou Nguesso fait adopter une nouvelle constitution avec un régime de type présidentiel. La durée du mandat est fixée à sept ans, renouvelable une fois. L’âge limite pour se présenter à l’élection présidentielle est fixé à 70 ans. Ayant tout verrouillé par l’exercice martial du pouvoir, il se fera réélire sans enjeu en 2002 et en 2009 grâce à des mascarades électorales dont les républiques bananières ont le secret. Très massivement boycottées par la population, ce genre d’élections ne sont destinées qu’à légitimer l’accaparement du pouvoir. Dans le microcosme interlope de la Françafrique, la chiraquie est remplacée par le cercle sarkozien et consorts. Tout le monde, les Dati, les Copé, les francs-maçons… font des virées chez l’ami Nguesso pour des conférences de deux heures payées 100 000 € tandis que la crise économique étreint davantage la population. C’est que Sassou Nguesso, ne pouvant en principe se représenter aux élections de 2016 (à plus de 70 ans et déjà deux mandats), engraissait ainsi son lobby français pour qu’on soutienne ou qu’on laisse faire le coup de force qu’il allait engager : réviser la constitution.

2016. François Hollande se dégonfle face à l’entourloupe constitutionnelle de Nguesso

Les Congolais.es n’osaient imaginer au moins deux choses : que Nguesso ait la désinvolture de s’asseoir sur sa propre constitution de la même façon qu’il méprisait son peuple ; et que François Hollande, à ce moment président de la France, les lâcherait au milieu du guet par des propos… lâches. Hollande déclara comprendre la volonté de Sassou ! Colère des Congolais.es contre Hollande et contre la France.
Le 20 mars 2016 Sassou Nguesso se fit réélire à sa guise dès le premier tour à l’issue d’une élection dont tous les observateurs sont prompts à dire qu’il l’avait largement perdue. Internet coupé, proclamation des résultats après minuit, couvre feu, soldats aussitôt lâchés dans la ville. Deux choses s’ensuivirent : les arrestations en cours d’année, suivies plus tard de procès arbitraires, des deux principaux candidats de l’opposition qui avaient affronté Sassou et osé contester sa ‘’victoire’’ électorale : MM. Ekombi Salissa et Jean Marie Michel Mokoko. Puis la persécution d’un autre contestataire, le Pasteur Ntumi, accusé subitement d’attentat à la sûreté de l’Etat ; il fut traqué militairement dans le maquis, enclenchant dans la région du Pool une guerre atroce pendant près de deux ans, et dont la population civile bombardée a encore payé un triste et lourd tribut.

Depuis 2016. Le Congo a fini de manger son pain blanc.

Les autorités du pays ont longtemps caché l’étendue de la dette publique, trompé les organismes financiers pour obtenir davantage de crédits, puis détourné une partie de l’aide et des ressources du pays via des banques françaises complices entre autres. Avec la chute des cours du pétrole, le roi du pétrole est nu. Les autorités se plient de mauvaise grâce à l’exercice de la transparence financière et brouillent les pistes. La dette extérieure du pays n’a de cesse d’être réévaluée à la hausse, elle serait à ce jour de 158 % environ du PIB, et même le FMI berné y perd son latin et s’emmêle. Il manque près de 10 milliards de dollars : tiens, tiens, presque le même montant que tout l’argent détourné et les biens mal acquis accumulés à tour de bras ! Tel est le règne criminel de la mafia politique au Congo-brazza, installée, soutenue, protégée par la Françafrique… et en prime totale impunité !
Totale misère en revanche pour le peuple : six mois cumulés d’impayés de salaires et de pensions de retraite, des hôpitaux moribonds et le principal CHU avait été brusquement fermé fin 2017, espérance de vie à 48%, salles de classe bondées jusqu’à 250 élèves, société gangrenée par la corruption, violences policières, fuite continue des jeunes à l’étranger… Silence on tue un pays !

Article publié dans Inter-Peuples n°274, mars 2019

[1Tuerie collective orchestrée par des hauts responsables d’État (5-14 mai 1999), Plus de 350 réfugié.es disparu.es lors de leur retour de RDC (cf. article sur Wikipédia).

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