Vanuatu un pays au cœur de ses "kastoms" !

Publié le : , par  Philippe Savoye

Il est des destinations, qui par bien des aspects semble être "d’un autre temps" et interpellent quant à la généralisation de nos fonctionnements sociétaux. Vanuatu fait partie de ces pays qui, sous bien des aspects ne semblent pas en être un ! En effet, comment un État peut-il fonctionner avec une population de moins de 300 000 habitants, répartie sur une cinquantaine d’îles éloignées les unes des autres ? Seules six d’entre elles ont plus de 10 000 habitants.

Les fruits du condominium

Carte du Vanuatu avec la Nouvelle-Calédonie {JPEG}Situé sur la "ceinture de feu de l’Océan Pacifique" les 83 îles s’étirent sur plus d’un millier de kilomètres et nombre d’habitants n’ont jamais quitté leur île natale. Les habitants considèrent leur environnement, riche d’une biodiversité exceptionnelle, comme un monde habité des esprits des ancêtres et des forces surnaturelles ; les forêts recouvrent 76 % du pays et plus de 1300 espèces végétales dont 188 endémiques sont recensées ; environ 90 espèces végétales font partie de l’alimentation des populations rurales [1].

Selon le "World Risk Index 2015" (indice réalisé par l’Université des Nations-Unies pour l’environnement et la sécurité humaine), Vanuatu, est le pays le plus exposé aux conséquences du changement climatique. Déjà en mars 2015 [2], 64 % de la population a été affectée par le cyclone Pam… Bien loin de 2006 où la population du Vanuatu fut classée la plus heureuse sur terre selon "Happy Planet Index" !

Vanuatu : le village de Lakutapunga {JPEG}Dans son histoire récente Vanuatu a la particularité d’avoir subi le condominium franco-anglais jusqu’à son indépendance en 1980. Le pays possède donc une double culture et, même si les services publics ne sont plus doublés, les deux pays se disputent le leadership : double système éducatif, langues, pays présent au sein de l’organisation internationale de la Francophonie et du Commonwealth, etc. Aujourd’hui la présence chinoise s’intensifie et réalise la majorité des infrastructures (voies routières, port en eaux profondes, réseau de télécommunication…). Ces changements dessinent une nouvelle carte géostratégique et il est bien difficile à ce pays d’exister sous forme de "démocratie représentative" avec son environnement, son éclatement, son histoire, les réalités d’une population unie par des valeurs fortes, mais où certaines traditions accentuent (encore) davantage les spécificités des habitants de chacune des îles.

Un Etat malgré tout… au centre de la "kastom"

Dans ce pays sans armée, la coutume (kastom) est l’élément identitaire dont chacun a conscience "si l’on perd les traditions on n’est plus rien". Principe directeur du processus d’édification nationale et, au-delà de la Constitution, les règles coutumières continuent de s’appliquer. Le conseil national des Chefs (Malfatumauri), assemblée consultative pour tous les domaines de la coutume et des traditions, veille à ce qu’il en soit ainsi.

Le Nakamal ("lieu de paix") est le centre de la vie communautaire villageoise où les hommes, se retrouvent en fin de journée pour discuter des affaires du village. Ils y boivent du kava, boisson emblématique, préparé à partir du poivrier [3] : il assure une fonction de lien social, car il rassemble les hommes de toutes conditions sociales, de tous les clans. Les femmes le consomment collectivement, mais à l’écart de la structure.

"Le sang du cochon fertilise la terre Mère et nourrit les âmes humaines". Symbole de paix, le porc est "une monnaie sur pattes, avec une beauté, une âme et une langue qui leur sont propres". Il joue un rôle prépondérant dans l’économie traditionnelle : utilisé pour les échanges, rituels et cérémonies tout en étant un signe de richesse, de pouvoir et de prestige pour le propriétaire.

Les Vanuatais ne croient pas à la mort naturelle. Les décès sont considérés comme liés à un acte personnel ou à de la sorcellerie. "Les sorcières sont craintes et vivent un peu à part, car elles sont en relations avec les esprits. Elles pratiquent le plus souvent la médecine avec des plantes" (Sylvie, une habitante).

Au-delà de ces croyances et coutumes unificatrices, des sociétés traditionnelles propres à chaque île reposent sur des frontières imaginaires qu’il ne faut pas transgresser. Ainsi chaque île a ses propres coutumes et "aujourd’hui le défi majeur posé aux Vanuatais est de dépasser chacune de leurs coutumes spécifiques [4] en les intégrant dans une culture plus largement partagée" (Thomas). Ainsi les dessins géométriques sur le sable dans l’île de Malekula (classés en 2008 au patrimoine mondial immatériel de l’humanité par l’Unesco), le saut du Gaul dans l’île de la Pentecôte (seule île matriarcale), etc.

L’île de Tanna

Cette île, la plus peuplée de la province Taféa, l’une des plus importances du pays avec ses 28 800 habitants, ses cinq langues vernaculaires avec chacune un millier de locuteurs - au-delà des trois langues officielles où "l’anglophonie domine la francophonie" - est en outre connue pour le volcan Yasur en éruption continue depuis (au moins) huit siècles.

La majorité de la population vit en clan dans de petits villages disséminés ici ou là dans la forêt. Jamais plus d’une centaine de personnes. Le nakamal en son cœur. Une école française et une seconde anglaise se disputent l’attractivité des parents. Le long des pistes de petits étals offrent légumes et fruits (patates douces, courges, ananas, papaye, etc.). La terre appartient à la famille, au sens large, incluant les ancêtres,

Thomas, chef du village de Lakutapunga, a deux chèvres, une vache, quelques volailles, un cheval et… une vingtaine de porcs, signe de sa notoriété. Comme tout culte induit la consommation de kava et de cochons, selon les besoins, ils partent à quelques-uns chasser le cochon sauvage. Tous les enfants sont scolarisés en primaire, mais contraints par les réalités locales (le lycée se trouve dans une autre île, à Port-Vila la capitale), seuls les deux ainés des garçons peuvent suivre des études après le collège. Une fois l’an, la population assiste au rituel de passage à l’état d’adulte marqué par le 1er rasage des jeunes hommes de 16 à 17 ans par leur oncle maternel. Bien sûr, kava et cochon sont de la fête ! "Les mariages se font le plus souvent vers 16 ans chez la fille et deux ou trois ans de plus chez l’homme. Les jeunes se choisissent [5]. Les familles restent nombreuses, mais leur nombre se réduit par rapport à la dizaine d’enfants d’il y a deux générations" (Thomas).

Une partie de la population vit au rythme du "culte du cargo" [6] et ses rites hebdomadaires, d’autant que "les esprits occupent le mont Yasur". L’arrivée des américains en 1942 généra une utopie avec l’apport de matériel en tout genre inconnu de la population. Porté par "le prophète" John Frum le culte repose sur l’espoir qu’un jour arrive "le cargo blanc" chargé des produits de valeur et autres signes de richesse.

Cette population, au contact simple et fraternel, cherche à préserver la richesse de sa vie ancestrale, en partageant ses coutumes à qui souhaite les rencontrer…

D’un mythe mélanésien est tiré un proverbe vanuatais : Être tiraillé entre l’arbre et la pirogue.
Tout homme est tiraillé entre deux besoins. Celui de la Pirogue, c’est-à-dire du voyage, de l’arrachement à soi-même, et le besoin de l’Arbre, c’est-à-dire de l’enracinement, de l’identité. Les hommes errent constamment entre ces deux besoins en cédant tantôt à l’un, tantôt à l’autre jusqu’au jour où ils comprennent que c’est avec l’Arbre qu’on fabrique la Pirogue.

Article publié dans Inter-Peuples n°275, avril 2019

[1Ouvrage collectif : 101 mots pour comprendre le Vanuatu

[2Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU

[3D’abord servi aux chefs et aux anciens. Il est bu d’un trait, la dernière gorgée recrachée au sol en offrande aux ancêtres.

[4Parmi les plus emblématiques : les dessins géométriques sur le sable (classés en 2008 au patrimoine mondial immatériel de l’humanité par l’Unesco) dans l’île de Malekula, le saut du Gaul dans l’île de la Pentecôte (seule île matriarcale), etc.

[5"Le couple d’amour" fut reconnu par les chefs des tribus en 1987 après le suicide d’un jeune couple dont la fille était promise à une autre tribu en échange de la paix.

[6Pratiqué uniquement sur cette île de nos jours.

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