En Algérie, Bouteflika renonce à un cinquième mandat présidentiel mais les manifestations continuent

Publié le : , par  Marc Ollivier

Immenses manifestations depuis le 20 février dernier

Les observateurs évaluent à plusieurs millions dans tout le territoire algérien les participants à cette mobilisation exceptionnelle, pacifique et enthousiaste, et parlent de tournant historique de la part d’une jeunesse, tant filles que garçons, qui n’a connu que "dix ans de terrorisme et vingt ans de Bouteflika". Une jeunesse capable, grâce à internet et aux réseaux sociaux, de se mobiliser et de s’exprimer massivement à l’échelle nationale, avec la volonté d’éviter toute violence et de maîtriser toute forme de provocation à l’égard de la police.

C’est le dépôt de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat présidentiel qui a déclenché ces réactions populaires. Elles expriment l’exaspération du peuple algérien de se voir représenté depuis plusieurs années par un homme malade, victime d’un AVC en 2013 et incapable depuis de se présenter et de s’exprimer en public. Et qui a organisé sa gouvernance avec un système de clans gangrenés par le clientélisme (sa famille, les chefs de l’armée, de la police et de la gendarmerie, quelques leaders syndicaux et des politiciens à son service, ainsi qu’une brochette de grands patrons privés) qui gèrent à leur profit la rente pétrolière et gazière de l’Algérie. C’est pourquoi les manifestations actuelles affichent avec force deux objectifs : d’une part, le refus d’un cinquième mandat présidentiel pour Bouteflika, et d’autre part le rejet du système autocratique et corrompu qui gouverne l’Algérie. Le peuple algérien veut prendre démocratiquement le contrôle de son avenir.

Voici ce que raconte la jeune Lamia à Adlène Meddi, correspondante du Point :

On a crié aussi fort qu’on pouvait, contre le système, le cinquième mandat, la censure des médias, les atteintes aux libertés. Autour de moi, mes camarades riaient, chantaient, drapeaux algériens déployés au dessus de nos têtes... Nous étions pleins d’amour et de force. [...] Il n’y avait plus de peur, on n’avait plus peur de rien, ni des agents de sécurité, ni du rectorat, ni de Ouyahia [1], ni de ses menaces de retomber dans la décennie noire. [...] Aujourd’hui, face au pouvoir, on est tous là : les barbus, les familles, les étudiants,les riches, les pauvres, les gens d’Alger, ceux d’ailleurs...

Les gouvernants dépassés...

Face à cette insurrection populaire pacifique et maîtrisée, les gouvernants algériens ont sans doute pris conscience que recourir à une répression serait mettre de l’huile sur le feu et créer un chaos dont ils seraient eux mêmes victimes. Partout manifestants et policiers sont restés calmes, parfois même ils se sont congratulés. Le pouvoir a tenté de prendre quelques mesures administratives comme l’avancement de deux semaines des vacances scolaires pour éloigner les étudiants des campus, ou l’annonce d’une concertation nationale sur les institutions en déposant la candidature de Bouteflika au prochain mandat présidentiel. Il a aussi remplacé le Premier ministre Ouyahia, détesté des Algériens, par un autre de ses affidés, mais cela n’a pas réussi à affaiblir les manifestations, au contraire.

C’est pourquoi le président de la République Abdelaziz Bouteflika a adressé le 11 mars 2019 un message à la nation dans lequel il a annoncé le report de l’élection présidentielle du 18 avril 2019, et sa décision de ne pas briguer un cinquième mandat à la magistrature suprême (voir ci-dessous). C’est donc un premier succès pour les manifestants.

Mais en même temps, il a également annoncé la création d’une "Conférence Nationale inclusive et indépendante" chargée de préparer une nouvelle Constitution, ainsi que la formation d’un gouvernement de compétences nationales pour la durée de ses travaux, qui selon lui devraient s’achever avant décembre 2019. Dans son message, il ajoute que l’élection présidentielle est ainsi reportée et sera fixée par cette Conférence Nationale après adoption de la nouvelle Constitution par référendum. Ces annonces, si elles se réalisent, fourniraient au système actuel de gouvernance quelques mois de répit pour préserver ses privilèges et se préparer à d’éventuels changements constitutionnels en 2020.

Quelles perspectives d’avenir ?

En Algérie, tout le monde a compris qu’en reportant cette élection présidentielle, Bouteflika prolongeait en fait son quatrième mandat au lieu de candidater pour un cinquième, si bien que les manifestations populaires continuent de plus belle pour réclamer une démocratisation réelle du système.
C’est sans doute un autre printemps arabe qui s’annonce en Algérie, qui va certainement entraîner des réactions pour le moins contrastées dans le champ social et politique en France, où déjà le Président Emmanuel Macron a cru bon de féliciter le Président algérien pour ses décisions. Pour notre part au CIIP, c’est à une solidarité totale avec les objectifs des manifestations du peuple algérien que nous sommes attachés, pour la paix, la démocratie, et pour une autre politique de développement au profit du bien commun.

Texte intégral du message à la nation d’Abdelaziz Bouteflika, publié sur le site du journal Al Watan

Chères concitoyennes, Chers concitoyens
L’Algérie traverse une étape sensible de son Histoire. Ce 8 mars, pour le troisième vendredi consécutif, d’importantes marches populaires ont eu lieu à travers le pays. J’ai suivi ces développements et, comme je vous l’ai déjà annoncé le 3 de ce mois, je comprends les motivations des nombreux compatriotes qui ont choisi ce mode d’expression dont je tiens, une fois de plus, à saluer le caractère pacifique.
Je comprends tout particulièrement le message porté par les jeunes en termes, à la fois, d’angoisse et d’ambition pour leur avenir propre et pour celui du pays. Je comprends aussi le décalage qui a pu être source de préoccupation entre, d’un côté, la tenue de l’élection présidentielle à une date techniquement appropriée en tant que jalon de gouvernance dans la vie institutionnelle et politique et, de l’autre, l’ouverture, sans délai indu, du vaste chantier, politiquement hautement prioritaire, de conception et de conduite de réformes profondes dans les domaines politique, institutionnel, économique et social, avec la participation la plus large possible et la plus représentative de la société algérienne, y compris la juste part devant revenir aux femmes et aux jeunes.
Je comprends enfin que le projet rénovateur de notre État-nation, dont je vous ai annoncé les principales articulations, gagnerait à bénéficier d’un surcroit de clarifications et être préparé, pour chasser tout doute des esprits, par la réunion des conditions de son appropriation par toutes les couches sociales et les composantes de la Nation algérienne.
En toute fidélité au serment que j’ai fait devant le peuple algérien de protéger et de promouvoir en toutes circonstances les intérêts bien compris de notre Patrie, et après les consultations institutionnelles requises par la Constitution, j’invoque la grâce et le soutien de Dieu Tout-Puissant pour me prévaloir des valeurs supérieures de notre peuple dont nos glorieux martyrs et nos valeureux moudjahidine ont consacré l’immortalité pour présenter à l’adresse de vos cœurs et à vos consciences les décisions suivantes :

Premièrement : Il n’y aura pas de cinquième mandat et il n’en a jamais été question pour moi, mon état de santé et mon âge ne m’assignant comme ultime devoir envers le peuple algérien que la contribution à l’assise des fondations d’une nouvelle République en tant que cadre du nouveau système algérien que nous appelons de tous nos vœux. Cette nouvelle République et ce nouveau système seront entre les mains des nouvelles générations d’Algériennes et d’Algériens qui seront tout naturellement les principaux acteurs et bénéficiaires de la vie publique et du développement durable dans l’Algérie de demain.

Deuxièmement : Il n’y aura pas d’élection présidentielle le 18 avril prochain . Il s’agit ainsi de satisfaire une demande pressante que vous avez été nombreux à m’adresser dans votre souci de lever tout malentendu quant à l’opportunité et à l’irréversibilité de la transmission générationnelle à laquelle je me suis engagé. Il s’agit aussi de faire prévaloir la noble finalité des dispositifs juridiques qui réside dans une saine régulation de la vie institutionnelle et dans l’harmonie des interactions socio-politiques, sur une observation rigide d’échéances pré-établies. Le report de l’élection présidentielle qui a été réclamé vient donc pour apaiser les appréhensions qui ont été manifestées afin d’ouvrir la voie à la généralisation de la sérénité, de la quiétude et de la sécurité publique, dans l’objectif d’entreprendre ensemble les actions d’importance historique qui permettront de préparer le plus rapidement possible l’avènement d’une nouvelle ère en Algérie.

Troisièmement  : Dans la perspective d’une mobilisation accrue des pouvoirs publics et du rehaussement de l’efficacité de l’action de l’État dans tous les domaines, j’ai décidé de procéder tout prochainement à des changements importants au sein du Gouvernement. Ces changements constitueront une réponse adéquate aux attentes dont vous m’avez saisi, ainsi qu’une illustration de ma réceptivité à l’exigence de reddition de comptes et d’évaluation rigoureuse dans l’exercice des responsabilités à tous les niveaux et dans tous les secteurs.

Quatrièmement : La Conférence nationale inclusive et indépendante sera une enceinte dotée de tous les pouvoirs nécessaires à la discussion, l’élaboration et l’adoption de tous types de réformes devant constituer le socle du nouveau système que porte le lancement du processus de transformation de notre État-nation, que j’estime être ma mission ultime en parachèvement de l’œuvre dont Dieu Tout-Puissant m’a accordé la capacité et pour laquelle le peuple algérien m’a donné l’opportunité.
Cette conférence sera équitablement représentative de la société algérienne comme des sensibilités qui la parcourent. organisera librement ses travaux, sous la direction d’une instance présidentielle plurielle, avec à sa tête un président qui sera une personnalité nationale indépendante, consensuelle et expérimentée. La conférence doit s’efforcer de compléter son mandat avant la fin de l’année 2019.
Le projet de Constitution qui émanera de la Conférence sera soumis à un référendum populaire. La Conférence nationale indépendante fixera souverainement la date de l’élection présidentielle à laquelle je ne serai en aucun cas candidat.

Point de vue sur...

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