Contre tous les racismes

Publié le : , par  Jo Briant

21 mars 1960 : une manifestation non-violente de protestation se tient à Sharpeville (Afrique du Sud) contre la loi sur les "laissez-passer", une des institutions les plus honnies de l’Apartheid qui imposait aux Noirs d’avoir en permanence sur eux un document les autorisant à circuler. Bilan : 69 morts parmi les manifestants. Ce massacre de Sharpeville fut un moment décisif dans la lutte contre l’Apartheid. Six ans plus tard, l’Assemblée générale de l’ONU instituait ce 21 mars "Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale". "Les pratiques racistes, les idéologies racistes et les discours déshumanisants doivent être condamnés", disait le secrétaire général des Nations Unies ; "La tolérance, le dialogue interculturel et le respect de la diversité sont plus indispensables que jamais dans un monde où les peuples sont plus interconnectés que jamais".

Rappel : le racisme est une idéologie et une attitude, conscientes ou non, qui partent du postulat de l’existence de races humaines et qui considèrent que certaines sont intrinsèquement supérieures à d’autres. L’un des théoriciens du racisme : Arthur de Gobineau, qui écrivit en 1852 ce que d’aucuns considèrent comme la "bible du racisme", à savoir son Essai sur l’inégalité des races. Alors qu’il a été démontré maintes fois qu’il n’existe pas de races, mais des civilisations, des cultures qui n’ont rien d’inné mais qui sont le produit de l’histoire. Sans remonter aux origines historiques du racisme – il est certain que dans la plupart des groupes humains des phénomènes et des attitudes de rejet de l’autre, de l’étranger, se sont manifestées - , une époque, le XVIe siècle a vu de développer une pratique, une politique raciste massive, à savoir la colonisation des Amériques s’accompagnant de l’esclavage des indiens suivi, après épuisement quasi-total de cette main d’œuvre autochtone, de celui des Noirs d’Afrique. Le fondement du capitalisme, qui a permis ce que Marx a appelé "L’accumulation primitive", c’est bien le travail gratuit des esclaves : c’est sur des rapports de domination comme l’esclavage, puis de la colonisation, expressions extrêmes du racisme, qu’ont émergé et se sont construites les sociétés capitalistes.

Les imaginaires ne sont toujours pas décolonisés : la négrophobie et le racisme anti-immigrés notamment anti-arabe

Un comportement, hélas ! courant, lors des matches de football : lorsqu’un joueur noir de l’équipe adverse touche le ballon on lui lance une banane. Première ministre noire de l’histoire italienne, Cécile Kyengue, en charge de l’intégration, a été souvent victime d’insultes racistes et sexistes – et même d’un appel au viol - provenant notamment d’élus de la ligue du Nord (LN). Elle a été aussi, comme Christiane Taubira, ex-députée guyanaise et Garde des Sceaux, victime de jets de bananes. Fin février 2015, le jour même d’un match de football entre Chelsea et le Paris Saint-Germain, des supporters de l’équipe anglaise ont refoulé brutalement sur le quai un Noir qui voulait monter dans la même rame de métro à Paris, en se proclamant fiers d’être racistes ! La négrophobie remonte à loin et est encore très présente. Il y a un rapport encore très prégnant entre le racisme anti-Noirs d’aujourd’hui et l’histoire esclavagiste et coloniale. Les jets de banane, les discours sur la proximité du corps d’une femme et d’un homme noirs avec celui de l’animal renvoient à une culture populaire très ancienne sur l’image du Noir proche du singe, mais aussi à l’image de la publicité Banania. En 1958 - ce n’est pas si loin - l’un des principaux manuels d’histoire réservait sa dernière page au sujet suivant : "Pourquoi la race blanche gouverne-t-elle le monde ?". Deux citations parmi tant d’autres : "Les nègres sont si naturellement paresseux que ceux qui sont libres ne font rien", Montesquieu. "Les Blancs sont supérieurs à ces nègres, comme les nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres", Voltaire. Plus près de nous, comment oublier l’incroyable discours raciste prononcé par Nicolas Sarkozy le 26 juillet 2007 devant les étudiants de l’université de Dakar, où il osa affirmer que l’Afrique n’était jamais entré dans l’Histoire ! et que dans cet "imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès". Sur le racisme français, notamment anti-Noir, lire absolument l’ouvrage d’Odile Tobner : "Du racisme français- Quatre siècles de négrophobie", ed. Les Arènes, 2007 [disponible au CIIP]

Rappel : dans les années 1970-85, de nombreux Comités Français-Immigrés se sont constitués pour lutter contre le racisme et pour les droits des immigrés face aux marchands de sommeil, aux patrons qui les surexploitaient et face au racisme d’Etat. Faut-il rappeler que dans la seule année 1973, 30 Algériens ont été victimes de meurtres, la majorité dans le sud de la France ? Point culminant de ces mobilisations : la Marche pour l’Égalité et contre le Racisme Marseille-Paris en 1983. Aucune connotation religieuse alors. Le terme "islamophobie" s’est surtout imposé à partir des attentats à New-York du 11 septembre 2001, en Espagne en 2004, à Londres en 2005, et bien sûr en janvier 2015 avec les attentats antisémites contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. C’est alors que s’est imposée une perception religieuse de l’arabité, les immigrés arabes étant définis désormais comme "musulmans" avec une connotation négative. Et la fameuse loi de 2004 interdisant les "signes religieux ostensibles" à l’école, notamment le voile. Une fracture dramatique… Plus récemment ce racisme anti-arabe s’est surtout concrétisé par les multiples discriminations et violences dont sont l’objet les jeunes des quartiers populaires, des jeunes Français mais discriminés, victimes de contrôles au faciès qui les renvoient à l’origine de leurs parents…

"Mon gilet jaune" 12 janvier 2019, face à la Mairie de Marseille
Adama Traoré, Amine Bentounsi Ali Ziri, Wissam El Yamni, Lamine Dieng, Mehdi Bouhouta, Hocine Bourras, Amadou Koumé, Abdoulaye Camara, Babacar Gueye, Morad Touat, Lahoucine Ait-Omghar et tant d’autres… Tous assassinés par la police. 
Tout comme Zineb Redouane, octogénaire marseillaise, décédée après un tir de grenade lacrymogène lors de la manifestation du 1er décembre à Marseille
Photo CC : Hervé Germain

Antisémitisme et antisionisme… à ne pas confondre
Il faudrait rappeler que l’antisémitisme - racisme anti-juifs - a des racines anciennes, que la hiérarchie de l’Église catholique porte notamment une lourde responsabilité dans l’émergence et le développement de l’antisémitisme, en désignant dès le début du Moyen-âge le "peuple juif" comme le peuple "déicide" qui était responsable de la mort du Christ sur la croix. Très rapidement de nombreux métiers furent interdits aux Juifs qui furent souvent confinés dans des ghettos. Une certitude : c’est bien cet antisémitisme séculaire et virulent qui fut la source des multiples persécutions et pogroms qu’ont dû subir les Juifs notamment européens, persécutions et massacres qui ont culminé avec les camps de concentration nazis et les cinq millions de victimes. Les agressions récentes, notamment en 2018 et début 2019, montrent que l’antisémitisme est loin d’être éliminé… et qu’il est perpétré majoritairement, comme l’a montré le chercheur Jean-Yves Camus, par l’extrême-droite.

Mais il faut bien distinguer antisémitisme et antisionisme. L’antisémitisme est un racisme dirigé contre les Juifs. L’antisionisme relève de la démarche idéologique et politique, revendiqué parfois par des Juifs de la Diaspora, consistant à contester aux Juifs le droit de réaliser et d’incarner leur sentiment national, en soi légitime, dans une Terre dénommée Israël déjà occupée alors par les Palestiniens. L’antisionisme est renforcé par la politique de l’État d’Israël qui, depuis sa création, n’a cessé de s’agrandir en colonisant les territoires palestiniens, en contradiction avec les nombreuses Résolutions adoptées par l’Assemblée des Nations-Unies, qui annexe chaque jour de nouvelles terres palestiniennes, emprisonne les enfants, torture les prisonniers palestiniens, tire à balles réelles sur les manifestants à mains nues, et qui n’accorde qu’un statut de seconde zone aux centaines de milliers de Palestiniens vivant en Israël. Cette distinction entre antisémitisme et antisionisme est fondamentale… mais elle n’est pas faite par le pouvoir politique français, Emmanuel Macron aujourd’hui, qui criminalise au moins partiellement l’antisionisme et totalement le BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) qui lutte pour le boycott des produits israéliens fabriqués dans les territoires occupés.

Lutter contre tous les racismes

Il faut essayer de "décommunautariser" les luttes antiracistes. On peut certes voir dans les luttes antiracistes – le racisme anti-Noir, le racisme anti-Arabe et l’Islamophobie, l’antisémitisme - une expression légitime de groupes minoritaires dans la société française. Mais il y a un risque d’émiettement. La lutte antiraciste se doit d’être un combat politique, idéologique et juridique contre toute forme de racisme et de discrimination. On ne pourra jamais vaincre le racisme sans s’attaquer aux fondements d’une société structurellement inégalitaire et discriminatoire.

Article publié dans Inter-Peuples n°275, avril 2019

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