Nous avons marché en Palestine…

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Carte du Sentier d’Abraham

Nous sommes partis une quinzaine de marcheurs et marcheuses de la région Rhône-Alpes du 8 au 20 mars dernier, accompagné·es par Françoise Guyot, responsable de la SGAP [1], coordinatrice du Collectif isérois pour la Palestine, organisatrice de voyages en Palestine/Israël depuis 2005 et maîtrisant bien l’anglais !, et Hijazi, guide palestinien si chaleureux et fièrement imprégné de l’histoire et de la culture de "son" peuple palestinien. Nous avons marché dans l’objectif de parcourir une partie de la terre palestinienne de la Cisjordanie et de rencontrer ses habitants en affirmant notre solidarité, alors même que leur pays (Jérusalem-Est inclus) est occupé par 800 000 colons juifs israéliens et que plus de 40% de leur territoire est annexé si l’on compte les colonies et leurs infrastructures. Des hommes et des femmes fiers d’être palestiniens, qui se tiennent debout, même s’ils sont encerclés, interdits d’aller et de venir où ils veulent, contrôlés en permanence notamment à l’occasion des nombreux checkpoints érigés un peu partout, contraints à de longs déplacements pour contourner les colonies, les routes des colons, sans oublier le Mur de la Honte érigé par Israël en 2002 qui a dépossédé de nombreux Palestiniens de leurs terres. Et qui sont exposés à tout moment, surtout si leur terrain est proche d’une colonie, à une expédition haineuse des colons capables d’arracher leurs oliviers ou autres plantations et de les blesser s’ils protestent, avec la complicité passive de l’armée israélienne. Nous n’allons pas restituer jour par jour, heure par heure tous les villages que nous avons traversés, tous les contacts que nous avons pu nouer. Deux évidences se sont imposées à nous : d’une part, découvrir un pays et un peuple en marchant, avec lenteur, en prenant le temps de regarder et de découvrir les paysages, la flore, les villages traversés, d’échanger même furtivement avec les habitants, de s’arrêter à tout moment pour écouter les informations et les explications de notre guide, ça n’a rien à voir avec un tourisme pressé où les personnes ont souvent comme seule obsession de visiter rapidement les lieux et les monuments répertoriés dans les guides touristiques et de "mitrailler" compulsivement avec leur appareil photo ou leur smartphone le moindre détail.
Depuis les années 2005-2010 le tourisme s’est fortement développé en Cisjordanie, on nous a parlé de 2 millions et demi de touristes en 2018, avec une minorité significative - quelques dizaines de milliers de personnes - de touristes solidaires. Nous avons croisé plusieurs colonnes de "marcheurs" qui effectuaient à peu près les mêmes parcours que nous. Encourageant… 2e évidence : toutes ces colonies, juchées le plus souvent sur des collines qui surplombent les villages palestiniens, constituées d’immeubles bétonnés tous identiques, si étrangères et si artificielles, sont certes menaçantes, mais en même temps nous sont apparues comme totalement extérieures à la réalité palestinienne, à son environnement naturel, à son enracinement historique millénaire.

Nous avons parcouru en moyenne 15 km par jour, à l’exception des journées dédiées à la découverte d’une ville, notamment Bethléem, Naplouse, Jéricho, Hébron et évidemment Jérusalem. Le soir nous avons été hébergés soit dans des familles palestiniennes, avec lesquelles nous avons pu échanger sur la situation, le travail, les déplacements, et quelquefois sur la situation politique et l’Autorité palestinienne dont le siège est à Ramallah et le Président Mahmoud Abbas et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est très mal perçue, trop passive face aux autorités israéliennes, soit dans des guesthouse ou des hôtels, avec un moment exceptionnel, jeudi 14 mars, dans le désert de Rashaida, où nous avons été accueillis, avec quelle chaleur !, par une grande famille de Bédouins et avons dormi sous une grande tente (voir ci-après).

Cisjordanie : quelques repères

Carte de la Cisjordanie
Source : Plateforme des ONG françaises pour la Palestine

La Cisjordanie est un territoire de 5680 km2 (l’équivalent d’un département français ; superficie d’Israël : 20 000 km2) limité au Nord, à l’Ouest et au Sud par la ligne d’armistice suite à la guerre israélo-arabe de 1948-49 et à l’Est par le Jourdain et la Mer Morte (dans laquelle certain·es d’entre nous se sont baigné·es). Jusqu’en 1967, ce territoire était administré par la Jordanie. Rappel : toutes les colonies qui ont commencé à s’implanter par la force à partir de 1967 sont illégales au regard du droit international. Aux 500 000 colons présents en Cisjordanie il faut ajouter les 250 à 300 000 à Jérusalem Est alors que le statut international de Jérusalem rend cette colonisation totalement illégale et que Jérusalem-Est est revendiqué légitimement par les Palestiniens pour en faire la capitale de leur futur État. Les principales villes de la Cisjordanie : Hébron, Bethléem, Ramallah (capitale où est le siège de l’Autorité palestinienne), Naplouse, Tulkarem, Jenine. Suite aux Accords d’Oslo (1995) la Cisjordanie est divisée en trois zones :

  1. zone A : concerne 20% du territoire et 50% de la population. Sous le contrôle civil et militaire de l’Autorité palestinienne. Mais dans les faits l’armée israélienne s’octroie le droit d’intervenir à tout moment, notamment pour arrêter - surtout la nuit - un ou des Palestiniens.
  2. Zone B : concerne 20 % du territoire et 38% de la population. Sous contrôle civil palestinien et sous contrôle militaire israélien.
  3. Zone C : concerne 60 % du territoire. Totalement sous contrôle israélien, administratif et militaire, et comportant la plus grande partie des terres fertiles et des ressources en eau.

Rappel important : L’Autorité palestinienne est née des accords d’Oslo en 1993. Il s’agit du gouvernement composé du président (actuellement Mahmoud Abbas) et d’un conseil législatif dont est issu le Premier ministre nommé par le Président. Le parti principal qui soutient ce gouvernement : l’OLP (Organisation de libération de la Palestine). Principaux partis d’opposition : le FPLP (Front populaire pour la libération de la Palestine) et surtout le Hamas, mouvement de résistance islamique, qui rejette les accords signés avec l’État hébreu et qui détient le pouvoir à Gaza. Un obstacle majeur à l’unité politique des Palestiniens…

Du mur de la honte à Burquin [2] et à Araba-Sanour… et deux nuits dans des familles palestiniennes

Vendredi 8 soir et samedi 9 : Bethléem, nous entrons très vite dans le vif du sujet. On nous projette un film montrant la "vie" au sein du camp de réfugiés d’Aida devant lequel nous passerons ensuite. Un camp d’une superficie de 66 hectares où sont enfermés 3600 réfugiés dans des conditions de promiscuité effrayantes, à proximité de la colonie Gilo, qui subissent régulièrement l’irruption brutale de l’armée israélienne. A proximité : une énorme Clé, sculptée, à l’entrée du camp. Nous longeons ensuite le Mur constellé de messages et de dessins, notamment de l’artiste Bansky. Libres expressions, souvent émouvantes. Ce Mur qui nous fait sentir d’une façon oppressante l’enfermement des Palestiniens. Une visite chaleureuse et réconfortante, celle d’une association palestinienne où nous voyons des enfants s’essayer à gravir un mur d’escalade (en salle !). Une association qui fait la promotion – au-delà de l’escalade - de la marche, des sports de montagne, de la découverte de l’environnement. Et qui diffuse auprès de ces enfants si stressés calme, maîtrise de soi, Avec le soutien de la Ville de Grenoble, du ministère des affaires étrangères et de la SGAP. Samedi soir : accueil chez des familles palestiniennes. Repas copieux et délicieux dans la plupart des familles, échanges souvent approfondis. Ce qui ressort déjà : les difficultés de déplacement, l’interdiction pour nombre d’entre eux d’aller à Jérusalem (il faut un permis spécial réservé à une minorité) pour aller y travailler ou vendre éventuellement quelques productions (huile d’olive, fromage de chèvre…). Défiance quasi généralisée vis-à-vis de l’Autorité palestinienne très peu à l’écoute des besoins des Palestiniens et trop dépendante des autorités israéliennes. Longue marche les 10 et 11 mars de Burquin à Araba-Sanour, cité ancienne, aux si belles sculptures remontant à l’époque ottomane. Champs d’oliviers à perte de vue, troupeaux de moutons, échanges furtifs, chaleureux avec les bergers, immersion dans la Palestine "profonde"… sans pouvoir oublier ces innombrables colonies israéliennes qui surplombent chaque endroit de la Cisjordanie. Dimanche soir : sommes accueillis, avec quelle chaleur, par le propriétaire d’une grande maison relié au Réseau solidaire d’Accueil Paysan. Un résistant depuis longtemps qui a participé à la première intifada, en 2000, qui a été en prison plusieurs années, qui dénonce avec véhémence les Accords d’Oslo de 1993 qui ont scellé pour longtemps l’extrême dépendance des Palestiniens. Et que fait la communauté internationale ? Interpellation qui nous sera renvoyée maintes fois par la suite… Mardi 12 mars : Naplouse, rencontre et échanges émouvants à l’Université avec des étudiant·es palestininen·nes en archéologie fortement motivés pour se réapproprier fièrement leur patrimoine culturel et historique. Rappel : les "ancêtres" des Palestiniens : les Philistins, peuple indo-européen du XIIe siècle av. J.C. Un patrimoine archéologique exceptionnel que nous avons pu découvrir partiellement à Jéricho et Hébron.

L’entrée du camp de réfugié·es d’Aïda

Cet accueil si exceptionnel dans un camp de Bédouins dans le désert de Rashaida
Ces Bédouins de Rashaida : sans doute l’étape la plus attendue par beaucoup d’entre nous. La magie du désert où nous allons passer la nuit - le 14 mars - sous une grande tente, et nous allons marcher le lendemain plusieurs heures… 18H : arrivée par minibus dans le désert, marche pour nous rendre aux tentes de la petite communauté bédouine qui nous attend. Surprise délicieuse : sommes attendus par trois jeunes qui terminent la cuisson - sous terre et de grosses pierres !-, dénommée "Makam", de viande et de légumes (pommes de terre, oignons, tomates, grosses courges). Une pratique très ancienne exercée par d’autres peuples autochtones, notamment par les Amérindiens. Ces membres de la communauté nous accompagnent jusqu’à une grande tente où nous passerons la nuit : matelas, grosses couvertures, oreillers, tout est prévu pour parer au froid (nuits très fraîches). Accueil par toute la grande famille dans une autre tente, dîner copieux, échanges dans un brouhaha où l’on parvient difficilement à parler et à se faire entendre. On nous confirme que leur grande famille – environ 25 personnes - fait partie des quelques dizaines de milliers de Bédouins (sur 400 000 il y a 60 ans) qui ont pu résister jusqu’à aujourd’hui aux expulsions par Israël et aux regroupements dans des camps, en zone urbaine, dans des conditions insupportables de déracinement. Pour se chauffer ils doivent acheter du bois (350 euros la tonne), ils vont à Bethléem pour vendre le fromage de leurs chèvres, plusieurs membres de la famille vont "louer" leur force de travail comme saisonniers en ville. Leurs troupeaux : 350 moutons, 35 chameaux. A la limite de la survie, heureux malgré tout… mais à la merci à tout moment d’une expulsion. 15 mars : marche inoubliable 5 h durant dans le désert, arrêts "explicatifs" - merci à notre guide !- devant des touffes d’herbe à vertu culinaire ou médicinale, rencontre avec des bergers et leurs troupeaux… A jamais inoubliable…

Tente des Nations, Hébron, Jérusalem…

15 mars : nous nous dirigeons, tout près de Bethléem, vers la "Tente des Nations", un lieu exceptionnel de 40 hectares, appartenant depuis l’ère ottomane (les années 1900) à la famille palestinienne Nassar. Notre car est contraint de stopper à 500 m du lieu… car l’armée israélienne a érigé des blocs de pierre interdisant l’accès aux véhicules. Nous y allons à pied. Un lieu et une expérience exceptionnels… entourés de toute part par des dizaines de colonies israéliennes. En 1991, la famille a fondé la "Tente des Nations", une ferme école écologique ; avec pour but de créer des ponts et pour devise : "Nous refusons d’être ennemis". Des dizaines de milliers de sympathisants, de volontaires viennent depuis des dizaines d’années passer quelques jours, une semaine, un mois pour donner vie et des coups de main, pour planter des arbres, cultiver la vigne, échanger sur la résistance non violente mais très déterminée. Du sommet on peut voir le coucher du soleil sur la Méditerranée. Depuis 1991, le gouvernement israélien revendique l’ensemble de la zone dont fait partie le terrain de la famille Nassar… qui conteste farouchement, documents à l’appui, une telle prétention. Aujourd’hui, nous dit Daoud, le procès continue devant la Haute Cour… "Nous voulons convertir notre souffrance en forces constructives" tournées vers un avenir meilleur. Chapeau et merci, Daoud, pour votre hospitalité si chaleureuse et votre résistance si exceptionnelle… et vos bouteilles de votre vin qui nous ont régalés.

Samedi 16 mars : pluie fine, il fait froid… à l’image d’Hébron, la persécutée, ville au patrimoine historique, archéologique si exceptionnel (près de 7 000 sites en Cisjordanie dont au moins 2 500 dans la région d’Hébron), mais dont l’ambiance est sinistre du fait de sa division en deux zones : H1 en territoire palestinien (45 000 Palestiniens) et H2 (3 000 Israéliens) sous contrôle israélien, truffée de check points et interdite en grande partie aux Palestiniens. Rappel : en 1994, Baruch Goldstein, un colon de Kyriat Arba (colonie israélienne au cœur d’Hébron), pénètre à l’intérieur du tombeau des Patriarches, tire sur la foule et tue 29 Palestiniens et en blesse 200 autres. Depuis ce massacre, les autorités israéliennes ont fermé la rue principale qui relie le centre ville à la vieille ville, rue que nous, "touristes", pourrons parcourir. Nous parcourons d’abord la vieille ville, saluons les commerçants et vendeurs d’artisanat et de keffiehs, effectuons nos achats… Visite du magnifique tombeau des patriarches notamment d’Abraham, inhumé avec son épouse, monument à la fois musulman (mosquée) et juif (synagogue). Entrée filtrée par des soldats israéliens… Promenade dans le vieux quartier ottoman, avec de magnifiques demeures, des patios… mais de moins en moins en habité, car clôturé par des grilles d’accès. Tout à coup : une maison avec trois drapeaux israéliens… et un drapeau palestinien. Vieille maison appartenant à des familles palestiniennes mais occupée de force il y a vingt cinq ans par des Israéliens protégés par l’armée israélienne.
Toujours Hébron : rencontre exceptionnelle, chaleureuse, dynamique avec les membres d’une association : "Yes Theatre". Un lien d’expression créatrice, inspirée d’Augusto Boal - écrivain, dramaturge brésilien, créateur du fameux "théâtre de l’opprimé", qui accueille notamment des enfants mais aussi des adultes oppressés, opprimés par la présence obsédante des militaires israéliens, les accompagnant dans leur reconquête d’eux-mêmes, de leur potentiel d’expression et de créativité. A travers le théâtre, les marionnettes, la danse, la musique. Psychodrame, réappropriation de soi, de ses capacités créatrices. Échanges chaleureux avec les animateurs dont certains sont sur la photo de groupe…

Le groupe et des animateurs du "Yes Theatre" à Hébron

La place nous manque pour restituer tous les lieux parcourus, visités, tous les villages et toutes les villes où nous sommes passés : Jéricho, l’une des plus anciennes cités du monde, comme l’attestent les fouilles réalisées à Tell-es-Sultan, qui nous parle de Moïse, de Josué, des Hébreux qui auraient fait s’écrouler les murailles de la ville au son de leurs fameuses trompettes ; Naplouse, au souk si plein de charme, la résistante notamment lors des deux Intifadas en 2000 et 2007, où nous avons pu visiter une savonnerie et un hammam ; et bien sûr Jérusalem – à la fois israélienne et palestinienne - que nous avons pu sillonner et parcourir d’Est à l’Ouest, avec son Esplanade incomparable où sont édifiés le Dôme du Rocher (ou Qoubet Es-Sakhra) et la Mosquée El-Aqsa : lieu somptueux, sobre et aéré, avec ses fontaines, ses portiques, ses dômes… mais avec la présence militaire israélienne obsédante. Nous avons parcouru le souk palestinien, ses échoppes, sa vie débordante jusqu’à la Porte de Damas, mais aussi des maisons occupées de force par les Israéliens avec leurs drapeaux provocants. Rappel : Jérusalem-Est, la palestinienne, serait déjà co-occupée par au moins 250 000 Israéliens.

Une conclusion ? Que faire face à une telle emprise israélienne ? Quelles solidarités développer avec ce peuple opprimé, porteur de toute une histoire et d’un patrimoine naturel, historique, archéologique incomparable ? Les Palestiniens rencontrés nous ont tous dit d’une part qu’ils étaient fiers de la culture et de l’histoire résistante dont ils sont les héritiers ; d’autre part, qu’ils n’ont aucune confiance dans l’Autorité palestinienne ; enfin, qu’ils ont un besoin plus qu’urgent de notre solidarité, des pressions que nous pouvons, devons exercer sur nos gouvernements et l’Union européenne, qu’il faut privilégier l’action du Boycott (BDS), compte tenu du fait que l’Union Européenne a renoncé depuis toujours à exercer une réelle pression sur Israël pour exiger l’arrêt immédiat de la colonisation de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie et la fin du blocus de Gaza. Et… revenir les voir, les visiter… En ce sens nous ne pouvons qu’encourager les personnes qui liront ce compte rendu de s’inscrire à leur tour pour une marche solidaire. Résister, nous solidariser par la marche… A vous tous, toutes de marcher à votre tour.

Jo Briant, André et Colette Bricard, Nicole Dazy, Fatim Ezzahra, Pierre Gineste, Marie-Annick Herbet- Celeste et Pascal Jay, Raymond et Anne-Marie Job, Claude et Claudette Merle, Marie Thé Oukrid, Agnès Rouchouze

[1SGAP 38 : Solidarité avec les groupes d’artisans palestiniens.

[2Burquin : petit village de 6 000 habitants, à l’Ouest de Jenine, au nord de la Cisjordanie.

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