Turquie : revers électoral pour Erdoğan

Publié le : , par  Marc Ollivier

Le 31 mars 2019 se sont déroulées des élections locales en Turquie. Il s’agissait de renouveler les maires, conseils municipaux, conseils départementaux, délégués de quartiers et de village du pays moins d’un an après les élections législative et présidentielle de juin 2018.

Elections 2019 en Turquie
Photo CC : Congress to observe local elections in Turkey

Les résultats de ces élections sont considérées comme un "camouflet" pour le président Erdogan et la coalition qu’il a formée entre son parti l’AKP (Parti de la Justice Développement), capitaliste-nationaliste-réactionnaire, et son allié du MHP (Parti de l’Action Nationale) de l’extrême droite. En effet cette coalition AKP-MHP a perdu sa majorité dans les plus grandes villes du pays, notamment à Ankara et Istanbul. Comment interpréter ce revers électoral ?

Rappelons que Erdogan a d’abord été élu maire d’Istambul en 1994. Après avoir créé l’AKP en 2001, il a remporté les élections législatives en 2003, 2007 et 2011 en gouvernant comme un champion de l’Islam décidé à réprimer les minorités ethniques du pays, en particulier les Kurdes. Sur ces bases il n’a cessé de renforcer son pouvoir personnel : révision de la Constitution en faveur d’une présidentialisation, prise en main des médias dès 2012, puis première élection présidentielle en 2014. Après l’échec d’un coup d’état militaire en 2016, sa dérive autocratique est devenue un véritable régime dictatorial pour écarter ses opposants : plus de 50 000 arrestations, dont des députés de l’opposition et de nombreux journalistes, licenciement de plus de 100 000 employés du secteur public accusés de complicité (enseignants, magistrats, policiers, etc.), et mise en place de réformes sécuritaires répressives. Réélu lors de l’élection présidentielle anticipée de 2018, il continue à renforcer ce régime autocratique.

Ces dérives islamistes et nationalistes se sont traduites au niveau international : après avoir soutenu ouvertement l’État Islamique de Daech en ouvrant ses frontières aux volontaires venant de nombreux pays pour participer à son soi-disant "djihad", il a facilité l’exportation du pétrole pillé par Daech en Syrie. Et il a joué un jeu opportuniste sur le théâtre irako-syrien : avec Trump, la Turquie étant un membre indispensable de l’OTAN, mais aussi avec Poutine et l’Iran, soutiens de Bachar el Assad. Il a l’obsession de contenir les activités des Kurdes dans le nord de l’Irak ou de la Syrie. Mais en janvier dernier s’est achevée la reconquête des territoires de Daech, dans laquelle les Kurdes du Rojava ont joué un rôle essentiel avec le soutien de la coalition occidentale (dont fait partie la France). Erdogan ne le supporte pas et annonce le projet de créer avec son armée une "zone de sécurité" dans ce territoire du nord syrien. Mais en fait il s’acharne contre les Kurdes, en Syrie et en Irak comme en Turquie.

Son échec aux récentes élections locales va-t-il affaiblir cet autocrate qui rêve de recréer l’empire ottoman ? En tous cas, nous devons être attentifs au réveil des forces démocratiques en Turquie et leur manifester toute notre solidarité. Ce réveil montre qu’une grande partie de la population ne supporte plus ni sa dictature à l’intérieur, ni ses velléités agressives envers les Kurdes en Irak et en Syrie à l’extérieur, qui contribuent à empêcher toute pacification dans cette région dévastée par les guerres.

Article publié dans Inter-Peuples n°276, mai 2019

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