10 mai 2019 : commémoration de l’abolition de l’esclavage Discours de Juanita Peronet, Présidente du Comité Traite négrière Esclavage

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Monsieur le Préfet, Monsieur le Maire,
Messieurs Mesdames les élus, les membres d’associations,
Bonjour.
Avant de commencer je voudrais remercier, tous et chacun(e), pour votre présence en ce jour important, journée de la commémoration de l’abolition de l’esclavage et de la traite négrière.

Esclavage ! Quel mot fort !

Et pourtant tel était la réalité quotidienne d’hommes, de femmes, d’enfants, appelés des "bien-meubles" selon les lois de l’époque. Esclaves de leurs couleurs, esclaves de leurs positions, esclaves de leurs statuts, esclaves de leurs conditions, esclaves de leurs propriétaires.
Ils étaient esclaves et n’ont jamais reçu pour leur travail, que coups, humiliations, haines, mauvais traitements, viols, vols, séparations, insultes et indécences.

Traite ! Quel mot dur !

Des forces vives arrachés de leurs terres natales pour venir enrichir et travailler les terres de leurs bourreaux. Parfois la chance leur donnait droit à quelques avantages si leur couleur était moins foncée que celle des autres... Une couleur moins abrupte, une couleur moins problématique. Là voilà où était la chance. Et quels avantages... Moins abîmés que les autres, moins durement corrigés.
Un commerce, rien de plus qu’un commerce, justifié par l’esclavage, motivé par le racisme, encouragé par l’État, soutenue par le clergé !

Colonialisme ! Quel mot triste !

Deux abolitions ! Deux abolitions de l’esclavage ! Deux abolitions de la traite négrière ! Deux ! Première abolition en 1794, comme prise de conscience de la réalité, de l’horreur que représente la traite négrière et l’esclavage, mais pas assez ! Il aura fallu 6 ans, 6 petites années pour qu’en 1802 soit remis en place l’esclavage par ce Monsieur Bonaparte, celui-là même dont on vente les mérites, dont on clame les louanges. Et nous revoilà, enchaînés-désenchaînés-renchaînés jusqu’en 1848, date de la deuxième abolition de l’esclavage. Abolition arrachée à coups de rébellion, de refus, de marronnage des populations asservies. L’abolition n’a pas été donnée, non, n’a pas été offerte, non plus, elle a été gagnée au prix de sacrifices, par Belgrade, par la mulâtresse Solitude, par l’esclave Romain, par les Marrons, par chaque résistant et résistante dont les nom sont tus.

Racisme ! Quel mot actuel !

Saviez-vous qu’un journal tel que Le Télégramme a publié un article sur un événement organisé par des parents d’élèves, une soirée "Antillaise" le 01 Mai en Bretagne ? Jusque là, tout va bien, mais saviez-vous que dans cet article, les photos affichaient des personnes arborant fièrement des Black Faces. On commence à devenir un peu limite mais lisons l’article, peut-être dénonce-t-il cet acte et qu’une chute sous forme de prise de conscience arrive ? Non, aucun caractère exprimant le choc de cet acte raciste et déplacé. Bon, passons. Les internautes, choqués, font remontés l’information et le journal supprime l’article et s’excuse d’avoir participé à cette insulte envers les populations représentées, même si nous nous attendions à un minimum d’attention lors des relectures de leurs productions, nous acceptons ces excuses et tentons de passer à autre chose, mais, c’était sans compter le message de la présidente de l’APPEL (les organisateurs de la soirée) qui ne voit pas spécialement d’inconvénient puisque je cite "ces gens étaient juste déguisés", d’ailleurs, elle rajoute même "Vous l’avez interprété à votre mode de racisme ambiant". Alors aujourd’hui, je vous le demande ? Quelle est la mode la plus acceptable ? La manifestation du racisme ? Ou bien la dénonciation de celui-ci ? Quelles répercussions pour ce genre de propos ? Quels répercussions pour ce genre d’acte ?

Pourra-t-on parler de "mode de racisme ambiant" lorsque nos enfants ont 4 fois moins de chance de trouver un travail en adéquation avec leur formation et donc à compétences égales vis à vis de la population non racisée ?
Pourra-t-on parler de "mode de racisme ambiant" quand nos enfants noirs ont 10 fois plus de chances de se faire contrôler dans la rue sans raison apparente ?
Pourra-t-on parler de "mode de racisme ambiant" quand dans nos écoles, on oublie que les forces économiques de la France se sont bâtis sur le sang, la force et la sueur des populations afro-descendantes ?
Pourra-t-on parler de "mode de racisme ambiant" quand la qualité des soins prodigués aux populations racisées est largement inférieure ?
Pensez-vous qu’il soit nécessaire de préciser que ce ne sont que des exemples de "mode de racisme ambiant" de la vaste étendue offerte dans notre monde actuel.

Réparations ! Quel mot brutal !

Devons-nous remercier alors que le 10 Mai, bien que cette date soit essentielle pour notre identité ne soit pas un jour férié comme il le devrait, au même titre que l’armistice de 14/18 ? Notre histoire est commune, l’histoire de l’esclavage n’est pas l’histoire des noirs, mais bel et bien notre histoire à tous. Alors 171 ans plus tard, que disons-nous ? Où en sommes nous ? Quel chemin avons-nous parcouru et surtout quel grand pays sommes-nous en train de construire ensemble sur la base de cette histoire commune ?
Parlons réparations. Comment se sont développer des villes telles que Bordeaux, Nantes, le Havre, et bien d’autres... Comment la France est-elle devenue et restée 2ème puissance maritime mondiale ? Comment expliquer et justifier que 90% des richesses des territoires d’Outre-Mer soit détenus par seulement 0,1 % de la population autochtone ? Tout en sachant que ces richesses sont l’héritage de l’indemnisation directement donnée par l’État aux colons ? Comment expliquer que les réflexions autour de la problématique que sont les réparations ne soit même pas entamées ?

Je vais finir par ces quelques mots de ma composition.
Le matin au réveil, je suis une humaine. Ma journée est chargée de tâches d’humaine, et puis, dès que mon premier pied est posé sur le seuil de ma porte, je deviens noire, pas à mes yeux, mais je deviens noire. J’essaie nécessairement de redevenir humaine, mais je reste noire. Alors, j’espère... J’espère simplement que mes enfants soient juste des humains.
Je vous remercie.

Grenoble, Commémoration 10 mai 2019
La présidente du Comité Traite négrière Esclavage à la tribune
Photo CTNE

Grenoble, Parvis des Droits de l’Homme, 10 mai 2019

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