Ce que disent les noms de rues

Publié le : , par  Stéphane Garac

Les changements de noms de rues, boulevards, avenues peuvent parfois paraître anodins à qui n’y prêterait guère d’attention. Mais leur portée symbolique et politique est importante et entraîne quelquefois de vives polémiques.

Depuis le 11 mai 2019 les habitants de la "Rue du 19 mars 1962" (fin de la guerre d’Algérie) à Bollène habitent la "Rue Hélie de Saint Marc ". Ce changement de nom à été décidé par la maire, Marie-Claude Bompard, ancienne élue du Front national qui est maintenant membre de la Ligue du sud (extrême-droite). Hélie de Saint Marc à qui Madame Bompard veut rendre hommage est un ancien résistant déporté mais aussi un officier putschiste durant la guerre d’Algérie. Il justifiera des années plus tard l’usage de la torture par le gouvernement militaire en déclarant "accepter certains moyens condamnables pour éviter le pire". Il est néanmoins, par la suite, réhabilité et promu par plusieurs Présidents dans l’Ordre national de la Légion d’honneur.
A Bollène cette décision n’est pas du goût de certains habitants et membres de l’opposition qui parlent de révisionnisme. C’est le cas de Serge Fiori, élu PCF et ancien professeur d’histoire pour qui : "Par cet acte, le maire cherche à effacer des repères historiques". D’autres y voient une manœuvre politique pour satisfaire un électorat bien précis.

Ceci n’est pas sans précédent puisque en 2015 le maire FN de Beaucaire avait rebaptisé la "Rue du 19 mars 1962" en "Rue du 5 juillet 1962" date de ce qui est resté dans l’histoire sous le nom du "massacre d’Oran" perpétré contres des pieds-noirs et Algériens pro-français.

La même année le maire de Béziers proche du FN, Robert Ménard avait fait voter par le conseil municipal le changement de nom de la "Rue du 19 mars 1962 " en "Rue Hélie de Saint Marc", décidément très en vogue… Cela avait entraîné à l’époque une forte polémique à Béziers et à une inauguration pour le moins houleuse de ladite rue. Manuel Walls alors Premier ministre s’en était ému et avait déclaré : "La nostalgie de l’Algérie française, n’apportera rien de bon. Aujourd’hui, on a besoin de regarder l’avenir avec de l’optimisme et le Front national n’aime pas la France".

A Bordeaux en 2018 le conseil municipal votait la dénomination de 2 rues d’un nouveau quartier. Les noms retenus sont ceux de Rosa Parks militante contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis, et Franz Fanon psychiatre et essayiste français membre du FLN (Front de libération national) en Algérie. Si pour la première cette dénomination ne pose pas de problèmes, il n’en est pas de même pour le second. L’opposition RN (Rassemblement National, ex FN) des internautes proches du RN et d’anciens pieds-noirs d’Algérie ont vivement critiqué ce choix.
Devant la polémique, le maire Alain Juppé décidait en février dernier de "surseoir" à cette nomination "dans un souci d’apaisement". De son coté, l’association bordelaise Mémoires et Partage dénonçait cette décision du maire rappelant qu’une vingtaine de rues portaient le nom de personne ayant organisé la traite négrière. L’association a sans doute était entendu puisque le 23 mai dernier une place Victor Schœlcher, initiateur du décret du 27 avril 1848 abolissant définitivement l’esclavage en France a été inauguré dans la commune voisine de Mérignac.

Il n’y a pas qu’a Bordeaux qu’il serait bon de débaptiser certaines rues, ne serait-ce que les nombreuses rue Thiers présentes dans beaucoup de ville françaises (dans notre bonne ville de Grenoble par exemple). Pour rappel, Adolphe Thiers fut un homme politique qui devint en 1871 chef de l’exécutif, son gouvernement ordonna l’écrasement de la commune de Paris qui fit des milliers de morts et de déportés. Ce qui ne l’empêcha pas d’être élu Président de la République le 31 août 1871 (au contraire peut-être).

Ou bien encore le Maréchal Randon qui est originaire de Grenoble et dont une avenue porte le nom. Ce militaire colonialiste participe à de nombreuses campagnes en Algérie avant d’en devenir gouverneur de 1851 à 1858.

Ces noms et d’autres pourraient avantageusement être changé par des noms de femmes ayant marqué leur temps. En effet, selon l’ONG Soroptimist, seulement 2 % des rues françaises portent le nom d’une femme... En ce domaine comme dans d’autres, on est bien loin de la parité.

Article publié dans Inter-Peuples n°277, juin 2019

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