Mentawaï… un peuple en sursis ?

Publié le : , par  Philippe Savoye

Parmi les 18 306 îles recensées par le gouvernement indonésien, l’archipel des îles Mentawaï constitue un groupe de quatre îles principales - Siberut, Pagai Utara, Pagai Selatan et Sipura capitale des îles - et d’ilots situés à environ 150 kilomètres au large des côtes de Sumatra. Il fait partie de la province de Sumatra occidental, dont il constitue depuis 1999 un kabupaten (subdivision administrative).

Les îles Mentawaï abritent de nombreuses espèces endémiques dont le gibbon de Kloss ou le macaque de Mentawaï. Les îles sont une destination touristique réputées pour le surf... Bien éloigné des réalités que vivent les Mentawaï sur l’île de Siberut.

Carte des îles Mentawaï
Sadalmelik - CC BY-SA 3.0

La Jungle pour racines

L’île de Siberut (capitale : Muarasiberut), où habitent les Mentawaï depuis plus de 3 000 ans, s’étend sur plus de 100 km de long et 40 km de large. Elle a été reconnue réserve de biosphère par l’UNESCO en 1981. Le gouvernement a créé en 1993, le parc national de Siberut, qui couvre la moitié de l’île (1 905 km² sur 4 030 km²) et contient quelque peu la déforestation. En 1990, une étude ethnobotanique de Batyawan Sunito et Wanda Ave a permis d’identifier plus de 1000 plantes médicinales, dont 15 % endémiques. Selon le bureau central de la statistique de Jakarta, l’île comptait 35 091 habitants en 2010 (soit une densité de 9,21 habitants au km²). 17 clans et environ 400 chamans, nombre en diminution, résident sur l’île. Les Mentawaï ont leur propre langue, de la branche malayo-polynésienne. Vivant en autarcie durant des millénaires, en symbiose avec la jungle, ils en sont devenus en quelque sorte les gardiens. La plupart des Mentawaï ne connaissent pas leur île dans leur intégralité et la majorité n’a jamais quitté l’île de Siberut.

Une histoire douloureuse

Quelques décennies après s’être installés à Sumatra, en 1864, les Néerlandais établissent un contrôle sur les îles Mentawaï. Sur l’île de Siberut, "ces forces d’occupation tombent, dès leur arrivée, sous les flèches empoisonnées des Mentawaï qui, en réponse, sont décimés sous les "massues de feu" des soldats" [1].

Après avoir proclamé l’indépendance du pays (17 août 1945), le président Soekarno et son gouvernement mettent au point une politique d’assimilation des peuples dits "isolés", au nom de la modernisation, afin d’éradiquer les cultures traditionnelles. Politique amplifiée sous la dictature de Soeharto (1965 - 1998).

Concrètement, pour les Mentawaï, à partir de 1965, cette politique s’est caractérisée par le regroupement forcé de cette population vivant dans la jungle, présentée comme "arriérée", ayant un mode de vie "de sauvage", dans des villages gouvernementaux équipés d’écoles, de centres de soins, d’une église, d’une mosquée. Chaque famille bénéficie d’une maison individuelle, offerte gratuitement, construite à l’identique, en lieu et place des maisons communautaires au cœur des liens sociaux et des rites chamaniques. Les clans sont divisés, les maisons traditionnelles brûlées, les tatouages et l’habit traditionnel interdits, l’élevage des cochons défendu. Les chamans sont les premiers visés : l’animisme et le chamanisme sont déclarés non grata et chacun·e doit choisir l’une des six religions constitutionnelles afin de la faire figurer sur sa carte d’identité.
Une sédentarisation faite de "barbelés mentaux" pour les contrôler et interdire leurs pratiques. Les autorités tentent de briser les liens de solidarité ancrés dans l’identité locale. Le mot d’ordre est unique comme la pensée qui le sous-tend : assimilation !

L’armée indonésienne aura fait tout son possible pour tenter d’éradiquer ce peuple, trop nomade, trop libre politiquement et spirituellement. A l’acculturation imposée par le gouvernement s’ajoute la déforestation, alors que ce milieu est riche d’une biodiversité indispensable à leur vie traditionnelle. Des milliers d’hectares sont donnés en licence d’exploitation à des compagnies forestières.

Ce déplacement forcé est une violence physique, une rupture totale du mode de vie de ce peuple, mais également un "exil spirituel et mental". Comment vivre au quotidien quand la jungle n’est plus son environnement, quand le sagou est remplacé par le riz, quand on ne peut plus chasser, quand la boîte de conserve fait son apparition, quand son habit est proscrit, quand sa maison n’offre plus d’espace aux ancêtres, quand l’argent est le système d’échange, quand les tatouages doivent être cachés, etc. ?
Souffrance indélébile pour les anciens. Au fil du temps, les jeunes vivent un "entre-deux", n’ayant pas ou peu connu la vie dans la jungle, appréciant le confort et le mode de vie où les biens matériels prennent une place grandissante (électricité, moto, téléphone portable, etc.). Ils se trouvent écartelés, entre une culture fruit de leurs racines et un mieux-être matériel source d’un mode de vie ouvert à d’autres perspectives.

Après avoir recherché, des années durant, à maintenir leur culture ancestrale, à la chute de Soeharto, en 1998, un millier de Mentawaï retournent vivre dans la jungle. Ils reconstruisent leur "uma" (maison traditionnelle communautaire en bois) et retrouvent leur mode de vie ancestral. Aujourd’hui encore, les Mentawaï doivent se battre pour préserver leur culture et dans les villages, le gouvernement poursuit sa démarche d’assimilation.

De quelles valeurs se nourrissent les Mentawaï ?

La foi des Mentawaï les amène à être en harmonie avec la nature, les esprits, tous les êtres vivants ; ils vouent un culte aux quatre principaux esprits de la nature : le Ciel, la Mer, la Terre et la Jungle (Sibulgan). Pour ce peuple animiste, tout a une âme : l’harmonie de l’ensemble des composantes est fondamentale pour le bien-être de tous, aussi se considèrent-ils comme les gardiens du monde qui les entoure et ne font qu’un avec la nature. L’âme habite chaque être humain, animal, végétal et même tout objet. Pour le bien-être de l’âme, la beauté du corps est recherchée : l’âme doit être séduite pour y demeurer. Des rituels et cérémonies sont organisés régulièrement, orchestrés par les chamans, pour maintenir cet équilibre et éviter la présence de mauvais esprits. L’âme des cochons sauvages ou gibbons tués pour le bien des humains rejoint celle des animaux au cœur de la forêt pour qu’à l’avenir la chasse soit féconde et l’âme des arbres abattus enrichit le cœur de la forêt.

Ce peuple autochtone se nourrit des richesses de la forêt, vit en autosuffisance, ne prenant que ce dont il a besoin dans le monde qui l’entoure. L’équilibre de son écosystème est essentiel et la perte de cet équilibre entraine la maladie ou la mort. Ainsi ils veillent-ils à rendre à la nature l’équivalent de ce qu’ils prennent, à travers des cérémonies. Les médicaments sont produits à partir d’éléments végétaux selon des rituels chamaniques, les pagnes sont fabriqués avec une écorce, l’eau est recueillie pour préparer le sagou, pour la chasse le poison des flèches est confectionné par un mélange de plantes, les toits sont réalisés en feuilles de sagoutiers, etc. En quelque sorte, s’applique pour eux le principe "vivre caché c’est vivre libre", une garantie de tranquillité et d’indépendance, un gage de survie.

Tatouage et dents affutées…

Les tatouages de Cooki {JPEG}De tout temps, au cœur de leurs traditions animistes, les Mentawaï se tatouent le corps. Chaque étape fait l’objet de rituels, de sacrifices. Elles ont plusieurs significations. Le fondement premier est lié à aux croyances animistes où tout élément a une âme capable de sortir de son enveloppe physique. La beauté apportée par les tatouages amène l’âme a rester dans le corps. Par ailleurs, les légères différences d’un clan à l’autre indiquent leur appartenance familiale mais également leur position sociale (chaman, expert de la pêche ou de la chasse, etc.).

Les tatouages remplacent les vêtements, protègent le corps et s’inscrivent dans un équilibre naturel avec leur milieu. Les recherches d’Ady Rosa [2], enseignant à l’université de Padang, ont montré que les Mentawaï, les plus anciens au monde à pratiquer le tatouage, ont 160 motifs.

Les tatouages des femmes et des hommes Mentawaï se réalisent progressivement au fil des années et leur corps peut en être presque recouvert, représentant l’arbre de vie. Constitués de courbes et de lignes qui suivent la tradition, ils sont réalisés par un mélange de noir de fumée et de jus de canne à sucre, avec une aiguille.

Chaque étape se pratique au cours de rituels et tabous à respecter (et couteux), selon des formes et un ordre précis. Le soleil, symbole de la vie est le premier à être réalisé sur le devant des épaules. Les traits sur les bras symbolisent le rotin, sur le dos un os de cochon… Le dernier sera sur le visage.

Dans les villages, jusque dans les années 1990, ils étaient interdits sous peine de prison. Certains jeunes Mentawaï ont aboli cette pratique, d’autres mixent tatouages traditionnels et modernes…

Bay Janot : ses dents sont taillées en pointe {JPEG}Dans le même esprit, pour parfaire leur beauté les femmes se taillaient les dents en pointe, action très douloureuse ; ce rite s’estompe.
En signe distinctif, nombre de Mentawaï porte des fleurs d’hibiscus sur leur tête (ce qui a amené les Occidentaux à les surnommer "hommes-fleurs").

Un monde chamanique

Chaque famille Mentawaï possède à sa tête un chaman. Une uma ne peut exister sans l’un d’entre eux. Il structure la vie sociale, soigne ; chef spirituel il communique avec les divinités : "gardien de l’héritage chargé d’énergie vitale et grand ordonnateur des cérémonies" [3]. Il est le propriétaire du territoire de l’uma, non pas au sens matériel, mais afin que ce territoire profite au mieux à l’ensemble des membres qui y vivent ; il est garant de son bon usage. Autorité culturelle, aucun chaman ne dispose d’une autorité "supérieure" sur ses confrères. Il possède une connaissance savante des plantes, maîtrise les rituels invoquant les esprits. Lors des rituels, cochons et gibbons sont sacrifiés. Les crânes fièrement accrochés en soulignent le souvenir.

L’initiation dure trois ans et coûte chère pour l’apprenti chaman. Il doit acheter des cochons, des sagoutiers, du tabac, payer le tatoueur afin d’aller au bout des rites d’initiation et respecter la volonté des esprits. Deux fils d’un chaman peuvent devenir chamans, mais devront construire une nouvelle maison car ils ne peuvent vivre sous le même toit. Le chaman n’est vêtu que d’un pagne, cache-sexe. Le pagne est réalisé à partir de l’écorce de baikok. Une fois l’arbre abattu, l’écorce est découpée sur la moitié de sa circonférence. Seule les fibres de la partie interne sont conservées, écrasées avec une taloche en bois pour leur donner de la souplesse. Elle sera ensuite trempée dans la rivière, puis séchée…

A la tête de la résistance pour maintenir leur mode de vie et leur culture, des années durant, ils ont cherché à maintenir (parfois au risque de leur vie) les pratiques des ancêtres, les gestes du quotidien.

L’uma : l’habitat communautaire

L'uma de Aman Janot {JPEG}Construite ici où là dans la jungle, maison isolée, la vie des Mentawaï se conçoit de façon collective dans l’uma (la "grande maison") en bois sur pilotis qui regroupe les familles d’un même clan, se reconnaissant dans un ancêtre commun, sous l’autorité d’un chaman. Si le quotidien semble prédominer (manger, dormir, préparer les repas, etc.), le sacré et le spirituel sont omniprésents et la communion avec les ancêtres incarnée. Une uma ne peut exister sans un chaman à sa tête. Si à la mort de l’un d’entre eux, aucun membre de la famille ne peut prendre sa succession, elle sera vouée à disparaître.

Intérieur d'une uma {JPEG}Dans ce vaste espace, les lieux sont différenciés : espace pour le couchage, la cuisine, les rencontres (en fumant… l’une des principales activités !). Cependant, l’uma constitue un univers à elle seule, clé de voûte de la culture qui abrite son esprit fondateur. Rien n’est laissé au hasard, au-dessus des portes de chaque uma sont alignés les crânes des cochons tués depuis sa création, puis une guirlande de feuilles de palmiers ornée de bouquets de plumes de calao. En d’autres lieux des crânes de gibbons, de daims, des décorations à l’effigie de ces animaux (tortue, gibbon…) des oiseaux finement sculptés qui "survolent" l’espace supérieur.

L’uma n’offre aucune intimité, pour mari et femme y dormir ensemble est tabou, aussi, officiellement pour la chasse, de petites maisons ("sapo") sont construites dan la jungle et permet aux couples de se retrouver…

Chaque uma a un territoire délimité, le plus souvent par des rivières. Certains lieux, notamment en altitude ne sont pas "privatisés". La richesse d’une famille se compte en cochons. 25 cochons est un minimum pour une certaine reconnaissance.

Une immersion au cœur de ce peuple

Le village de Montei

L’arrivée sur l’île de Siberut se situe au petit port de Muarasiberut, où trois fois par semaine, un bateau fait le lien avec le port de Padang à Sumatra. La petite ville, capitale de l’île, principalement habitée par des Minangkabau, offre l’ensemble des services d’une ville "moderne" : hôpital, banques, commissariat de police, écoles maternelles, collège, terrains de sport, magasins en nombre, etc.

A une poignée de kilomètres se trouve le village de Montei créé par le gouvernement pour accueillir les Mentawaï délogés de force de la jungle, il y a quelques décennies. Il a à sa tête un chef de village élu.
Le village de Monteï {JPEG}Le village est traversé par une rue cimentée le long de laquelle les maisons sont alignées. Des panneaux indiquent les directions (sur le fleuve, maisons accueillant des gens de passage, itinéraire à prendre en cas de tsunami…) et un plan en dresse la physionomie. Une église (le catholicisme est largement majoritaire dans le village), une mosquée, une école primaire, une "salle des fêtes" en plein air, un commerce bien achalandé…

Initialement, à leur arrivée, les familles Mentawaï ont bénéficié gracieusement d’une maison et d’un jardin situé à la limite du village pour y pratiquer leurs cultures. Aujourd’hui beaucoup ont reconstruit une maison en lieu et place de celle qui leur fut offerte. Elles demeurent, majoritairement traditionnelles en bois ressemblant à une uma. Cependant des matériaux évoluent, par exemple, les toits de tôles se disputent avec les feuilles de sagoutiers. D’autres ont cessé de la surélever, comme dans l’uma où les cochons dorment en dessous. Les maisons peuvent se vendre, mais Aman Agusse y a renoncé : "ici personne ne veut acheter la maison d’une autre famille. Sans doute un signe de notre histoire : une uma ne peut se vendre". Toute nouvelle construction nécessite une autorisation administrative ; l’hébergement de touristes doit être déclaré.

La majorité des habitants travaillent quotidiennement dans leur jardin, pour leur consommation personnelle, mais également pour vendre le surplus (la culture de noix d’arec est une activité pratiquée par beaucoup : vendues à un grossiste qui les transportera à Padang). Certains sont recrutés pour les services villageois et nombreux sont ceux qui "offrent des services", comme louer sa pirogue, car seuls les rivières permettent de se déplacer, transporter personne ou matériel sur sa moto, aider à la construction d’une maison, etc. L’activité économique n’est pas souterraine, mais faite le plus souvent de "petits boulots du quotidien".

L’école primaire
Une classe de l'école de Monteï {JPEG}Cette école du village semble un modèle au regard de nombre d’autres aux moyens limités. 230 élèves (119 garçons et 111 filles) répartis en six classes. Les enfants sont répertoriés par religions (islam 45 – catholique 173 – protestant 12) car ils suivent hebdomadairement un cours selon leur croyance. 24 enseignants (!), une bibliothèque, une salle des professeurs… Comme partout ailleurs, les enfants portent un uniforme, mais ici il est payé par l’État, à la différence des autres écoles publiques du territoire. Preuve qu’aujourd’hui encore, la démarche d’assimilation est bien présente.

Chez Aman Agusse
Nous sommes hébergés chez Robertus qui tient à maintenir au maximum les aspects symboliques, la ressemblance avec l’uma, sa décoration. Avec le couple réside la Mama (80 ans) aux bras et jambes tatoués, ce qui n’est pas le cas de sa fille et de son gendre. Les deux ainés vivent sur l’île de Sumatra pour leurs études et une fille, maman d’un enfant de deux ans, quotidiennement chez ses parents, vit à une centaine de mètres.

Aman Agusse est catholique comme la majorité des villageois [4]. De son nom de baptême il se prénomme Robertus. Il n’existe pas de nom de famille à proprement parlé. A la naissance de son premier enfant, son nom "habituel" s’est transformé en "Aman Agusse" ce qui signifie "père d’Agusse", prénom donné à l’ainé (qu’il s’agisse d’une fille ou d’un garçon). Sa femme devient "Bay Agusse" (maman d’Agusse). Si cet enfant décède avant lui, il redeviendra "Robertus".

La maison d'Aman Raguse à Monteï {JPEG}Il a construit sa maison il y a trois ans, en quittant celle qu’on lui avait attribuée lors de son arrivée dans le village. Véritable "uma en miniature" sa maison traditionnelle est en bois, surélevée pour éviter l’intrusion des animaux ; on y accède par une courte échelle faite d’un tronc aux marches sculptées. Aman Agusse précise : "Je souhaite conserver mon identité, même si une autre vie m’est offerte. Je veux vivre au présent, mais avec mes racines. Elles sont aussi bien matérielles - j’ai voulu conserver une toiture en feuilles de sagoutier, même si cela est moins pratique car il faut la refaire tous les cinq ans - que symboliques par ses ornements".

Le premier espace est ouvert à tout vent et permet de se retrouver, le pourtour servant de banc. Au-dessus de l’entrée sont accrochées les têtes des cochons tués depuis la construction de la maison. Au milieu de la pièce est suspendu un fil de guirlandes de feuilles de palmiers avec ici ou là des bouquets de plumes de calao et deux sculptures de calao. Sur les murs, face à l’entrée, des représentations de gibbon, tortue, calao, lézard. A l’intérieur un (seul) crane de gibbon accroché au-dessus de la seconde porte (il est de plus en plus difficile de les chasser). La seconde pièce est consacrée à l’accueil des gens de passage (hébergement référencé). Espace sobre, sans élément particulier affecté à leur coucher. Puis vient la pièce "à vivre" pour la famille, d’environ 8 mètres sur 8. Sur les côtés la vaisselle et quelques affaires et au fond une découpe du plancher pour un espace bétonné qui constitue le coin cuisine. Au-dessus une réserve de bois : bambou d’un côté, bois de l’autre impeccablement stockés. Sur la droite deux chambres : une pour le couple et une seconde pour la Mama. En temps normal, les enfants dorment dans cette pièce centrale. A l’extérieur un coin sanitaire.

Ils possèdent l’électricité depuis deux ans. Un "luxe" qu’ils ne sont pas prêts à se défaire pour l’uma et ses lampes à pétrole et torches. Dans l’espace extérieur bien entretenu, non clos, se promènent poules et canards… sans compter les chiens et chats. Les cochons sont "dans le jardin" que l’on ne peut rejoindre qu’en pirogue.Comme pour les autres habitants l’essentiel de l’activité repose sur la culture du jardin, les travaux sur la maison, la location de sa pirogue…

La Jungle

Sur l’île de Siberut, les uma de Cooki et Aman Janot se trouvent à Dorougot dans la région de Rorougot qui regroupe huit uma. Elles se situent au cœur de la réserve naturelle Taman national Siberut dont l’entrée nécessite un laisser-passer. La canopée offre un écosystème dans cette jungle tropicale particulièrement riche en biodiversité.

L’uma de Cooki
Le chemin pour aller à l'uma de Cooki {JPEG}Pour aller chez Cooki en partant de Montei, nous remontons, en pirogue, la rivière Reireket qui serpente dans une végétation très dense. Arrivés à une sorte d’embarcadère miniature, quatre membres de l’uma nous attendent afin de porter les ravitaillements (eau et nourriture) que nous transportons pour notre séjour. Sac au dos, une heure de marche dans la jungle épaisse, véritable muraille végétale. La marche ? Des troncs sont parfois mis au sol pour marcher, ailleurs, de la boue où l’on s’enfonce de cinq ou vingt centimètres, des ruisseaux à traverser. Au rythme soutenu de Dominicus, j’essaie de le suivre : heureusement il m’attend régulièrement et me taille un bâton qui m’est fort utile pour maintenir un minimum d’équilibre, surtout avec 15 kilos sur le dos…

Cooki est le chaman le plus âgé de la région, sans qu’il connaisse son âge (80 ? 85 ans ?), comme la plupart des Mentawaï. Initialement il s’appelait Salepet. A la naissance de son fils il est devenu "Aman Soromut", nom de son fils. A la mort de celui-ci, comme la situation était trop lourde à porter, il a refusé de reprendre son nom antérieur comme il est de coutume. Il a saisi l’opportunité que quelqu’un de passage parle de "Cooki" pour prendre ce nom. Cooki a eu deux enfants : une fille qui vit au village et ce fils décédé, marié à Maria (sa bru) qui réside dans l’uma ; ils eurent 8 enfants qui vivent au village, à une exception près : Pungkaik 19 ans, marié depuis peu avec Tangaman, 18 ans, une fille du village avec laquelle il était en classe. Après le mariage imposé par les familles car la grossesse arrivait à son terme (Taiko, leur petite fille est née il y a deux mois) ils durent rejoindre l’uma, faute d’une autre solution. Elle a donc arrêté ses études (et lui aussi car il faut gagner un peu d’argent). La vie dans l’uma constitue un choc pour cette jeune femme habituée à la vie villageoise. Dans l’uma, quatre générations, soit une dizaine de personnes.

L’uma a 12 ans, la précédente s’étant écroulée. Elle fut construite par le chaman et sa famille. Longue d’une quarantaine de mètres et large d’une douzaine, elle est entièrement en bois recouverte de feuilles de sagoutier. La maison est surélevée, on y accède par un tronc taillé de marches. En-dessous, vivent les cochons ; poules et canards y accèdent aussi… Le sol est fait de planches et de bambou non fixés sur les traverses. Le toit est confectionné de feuilles de sagoutier, repliées sur un bambou et attachées par du rotin. L’ensemble des éléments de la construction est issu de la jungle.

Au-dessus de l’entrée trônent les crânes de cochons, alignés en signe de trophées. Le pourtour du premier espace sert de banc. Le second a au centre un foyer, "c’est pour la cuisine des personnes de passage", avec une grande guirlande de crânes de singes, daims, de sculptures, de feuilles de sagoutier, de plumes de calao. Le chaman dort dans cette partie, sur un lit protégé par une moustiquaire.
La troisième, est réservée à la famille ; deux foyers sont au fond. La famille dort là, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Le bébé a un petit hamac, auquel sont attachés des grigris. L’éclairage s’effectue par des lampes de poche et une faible lampe à huile. Pour le quotidien, il faut se rendre à la rivière (petite rivière de moins de deux mètres de large… mais véritable torrent de boue après les grosses pluies) : "allez à gauche, en amont, pour faire votre toilette et à droite pour vos besoins (dans la rivière)". Au cœur de la jungle, son pourtour immédiat n’est que boue, mais la densité de la végétation est omniprésente passé ce pourtour de quelques mètres.

L’uma d’Aman Janot
La venue chez Aman Janot, nécessite une nouvelle fois, une longue marche sur les troncs posés au sol, la boue, la traversée de rivières, sous la pluie dans une chaleur moite et… avec une attention soutenue pour éviter les sangsues friandes du passage humain… Aman Janot et bay Janot, âgés respectivement de 62 et 55 ans ont deux enfants qui vivent au village. Ils habitent seuls dans leur uma depuis une douzaine d’années, plus petite et en phase d’agrandissement. Aman Janot n’est chaman que depuis quelques années et ses tatouages sont en nombre limité : "Chaque tatouage nécessite des rituels, de chasser le gibbon, des dépenses conséquentes. Ils se feront le temps voulu. La vie est longue". En moyenne, il reçoit deux fois par semaine des personnes qui viennent le voir pour des soins. "C’est gratuit pour la famille et les autres offrent le plus souvent poulet ou sagou en remerciement". Il a aménagé à une centaine de mètres un enclos et une case légère pour l’élevage des cochons et poules.

Vie quotidienne dans l’uma
Le rythme du quotidien est relativement lent et marqué par d’interminables échanges avec les gens de passage, bien sûr, cigarettes à la bouche pour toutes et tous (tabac cultivé dans un jardin, fumé seul ou mélangé avec des clous de girofle dans une pellicule de feuille de bananier). Ces conversations favorisent la mémoire collective et la transmission d’informations.
Hormis la préparation du sagou pour l’alimentation du jour, les tâches sont "permanentes et variées". Cueillir des feuilles de sagoutier, récupérer du rotin dans la jungle, partir à la chasse ou à la pêche, concevoir des panneaux pour la toiture, planter de nouveaux arbres en remplacement de ceux abattus, faire une cage à poule, s’occuper de son jardin (quelques mètres carrés de tarot, canne à sucre, patates douces, tabac...), cueillir du durian ("le roi des fruits" à l’odeur exécrable pour nous... mais un délice pour tout asiatique), confectionner du poison pour la chasse, soigner les animaux, confectionner un pagne à partir d’une écorce, se creuser une pirogue dans un tronc de merantih (comme actuellement Dominicus… une dizaine de jours de travail), confectionner des remèdes avec des plantes, etc.

Chasse et pêche
Pour chasser, Cooki enduit ses flèches de poison {JPEG}La chasse, aux cochons sauvages et aux singes, est uniquement l’affaire des hommes. Elle se fait principalement par des flèches précédemment enduites de poison (réalisé par un mélange de racine toxique, feuille, raclure de tronc et de piment). De nos jours certains hommes possèdent un fusil, "pétoire d’un autre temps". La chasse est le plus souvent organisée après un rituel où les hommes demandent aux esprits de la forêt de leur accorder de la chance. Celle des gibbons nécessite un rituel spécifique la veille et le chaman indique la direction à suivre. Lorsqu’ils tuent un animal, afin de préserver l’équilibre de leur univers spirituel, ils en remercient l’âme qui leur permet de se nourrir. Aujourd’hui, les hommes sont obligés d’aller toujours plus loin pour chasser et nourrir leur clan.
Femme en train de pêcher {JPEG}Les femmes pêchent des petites crevettes et des petits poissons avec une épuisette dans les nombreuses rivières du territoire. La femme se plie et cherche à provoquer du mouvement sur le bas côté de la rivière, recueillant dans son épuisette poissons et crevettes qui seront mis dans du bambou pour la cuisson.
Par ailleurs, les Mentawaï élèvent des porcs et des poulets, qu’ils nourrissent avec le sagou. Ils les utilisent lors des sacrifices, lors des rituels ou comme "monnaie d’échange" lors de trocs ou de services rendus.

Le sagoutier
Cet arbre emblématique avec le durian est surnommé "l’arbre de vie" car en quelque sorte il symbolise leur rapport à la jungle. Il ne peut être abattu sans une "permission" car il est vivant et on en plante systématiquement un autre. Réalisé à partir de cet arbre, le sagou est la principale alimentation. La pulpe, très nutritive, confectionnée à partir de l’intérieur du tronc est lavée, filtrée afin d’en donner de la farine qui sera cuite dans du bambou ou en galette. Parfois le sagou est agrémenté de poulet ou de poissons. L’arbre peut être abattu afin de pourrir au fil des années, ses fibres seront alors une alimentation pour les bêtes… et les vers qui y seront récoltés, un délice alimentaire, surtout vivants.

Les Mentawaï vivent en quasi autarcie. La principale dépense concerne l’achat de piles pour les lampes de poches, l’huile pour les lampes, du pétrole pour la pirogue, etc. Pour gagner un peu d’argent les gens de l’uma vendent au village (travail surtout dévolu aux jeunes) des produits de la forêt : noix d’arec, sagou, durians, copra…

La vie sociale

Le mariage
De nos jours, les jeunes, qui maintenant se choisissent, se marient le plus souvent entre 18 et 20 ans. La cérémonie dure trois jours : le premier est consacré à la négociation du montant de la dot qui sera versée par la famille du jeune homme "en compensation de l’échange d’enfants", en cochons, sagoutiers, voire pirogue… Le second est marquée par la rencontre entre les deux familles et le troisième est l’occasion d’une grande fête avec les familles, les habitants des autres uma, des amis. La cérémonie, dirigée par un (des) chaman(s), se déroule dans l’uma de l’homme que la jeune femme rejoindra après le mariage. Lorsque la jeune femme est enceinte, il y a "obligation" de se marier. La tradition (même si elle se perd un peu) veut que l’enfant à la naissance soit "d’une union scellée par les familles, les chamans". La femme accouche dans l’uma, assistée des femmes qui y vivent, mais "le chaman n’est jamais bien loin". Le nom d’un bébé est donné 4 ou 5 jours après la naissance, par le père.

L’éducation
Il n’y a pas d’école dans la jungle. L’éducation s’effectue par le clan et dès leurs plus jeunes années, les enfants sont initiés à la vie en harmonie dans la forêt. Ils apprennent ainsi à la fois à respecter cette jungle source de vie, mais également à savoir profiter de cet environnement riche pour subvenir à leurs besoins.

Le décès
Il est difficile de connaître avec précision les rites actuels liés à la mort : "lors d’un décès on vêt la personne de ses plus beaux habits et des objets auxquels elle tenait beaucoup, on met la personne dans une boîte que l’on va déposer sur la terre. Les boites sont déposées dans un même lieu…" (Réno). Interdite par les autorités gouvernementales dans les années 1960, pour des raisons sanitaires, précédemment "on plaçait le corps d’une personne décédée dans un couffin de bois ou une civière en écorce que l’on plaçait dans un arbre. A mesure que le corps se décomposait un des membres de la famille était chargé d’enlever les chairs putrides et de nettoyer les os. Cette purification achevée, on inhumait les ossements dans la forêt…" [5]. L’héritage se fait en parts égales entre les fils. Si le couple n’a que des filles, les biens sont dévolus aux neveux.

Et l’actualité ?
Durant ce séjour se déroule la campagne électorale pour les élections présidentielles opposant JokoWidodo, président sortant, et l’ancien général Prabowo Subianto au passé trouble. Que pensez-vous de ces élections ?
Cooki : pour voter il faut d’abord s’inscrire (ce qu’il n’a pas fait). Je ne connais pas les candidats : qui est riche, qui est pauvre, ce qu’ils veulent faire. Pour voter il faut payer du gasoil pour la pirogue, aller dans le village (et sans le dire, s’habiller "à l’occidental") ; je préfère rester avec mes cochons ! »

Et la religion ?
Cooki : "des prêtres et des imams sont venus me voir dans la jungle. Ils ont essayé de me convertir en me proposant des cadeaux. Je leur ai dit que j’étais d’accord pour être de toutes les religions, mais que je resterai vivre dans la jungle… Bien sûr ce n’était pas la réponse qu’ils attendaient, alors ils sont repartis...".

Relation au monde extérieur
En 1968, Aurélio Cannizzaro, missionnaire, publiait l’ouvrage "Aventure en Indonésie chez les primitifs des Mentawaï". Tout un symbole ! Dans les années qui suivent, leur installation contrainte dans des villages gouvernementaux a mis à mal leur mode de vie, favorisé le désœuvrement mais également a altéré leur identité, leurs valeurs. Dès les années 1990, ethnologues, touristes, ONG s’intéressent à cette minorité, séduits par leur culture et leur aspect physique alors qu’elle survit dans les villages. Cet intérêt international eut un effet bénéfique en leur permettant de préserver leur reste de croyances et traditions. Le gouvernement y trouva également un intérêt économique par les devises que ces venues engendraient. Le retour d’un millier d’entre eux dans la jungle à l’aube d’une libéralisation politique les encourage d’autant plus à reconstruire leur uma, à retrouver (au moins pour partie) l’organisation sociale, les rituels et cérémonies. Se développe ainsi un "ethno tourisme" apprécié car il leur apporte un revenu tout en s’inscrivant dans leur milieu de vie traditionnel. Cependant après avoir été confronté des années durant à une vie villageoise, ce retour introduit le pouvoir de l’argent, loin de l’autosuffisance au milieu de la jungle et du troc pratiqués antérieurement.
Cette équilibre précaire se trouve battu en brèche par la venue de télévisions, car si elles leur apportent une forme de reconnaissance mondiale qui peut être salutaire, elle induit des moyens matériels et financiers qui déstabilisent durablement cette société, à commencer par les jeunes, écartelés entre deux mondes. La culture est folklorisée pour un audimat exotique par l’organisation de rituels financés et adaptés à la demande, de chasses aux gibbons, de démonstrations de tatouages, etc. Déstabilisation grandissante des uma tout en complexifiant les relations entre Mentawaï en fonction de ceux qui bénéficient de la manne financière ou pas (montants négligeables pour une télévision, mais exceptionnels pour les bénéficiaires).

Tout différencie (voire oppose) la vie dans la Jungle et celle du village

Dans le village, la population Mentawaï dispose d’un ensemble de prestations et services qui la poussent à modifier son mode de vie, à intégrer progressivement une réalité différente de celle vécue dans l’uma (qu’une très grande majorité n’a jamais réellement connue), à adopter de nouvelles pratiques adaptées à son environnement, au "confort" du quotidien, tels que l’accès à l’électricité ou à l’école gratuite, par exemple. L’environnement avec lieux de culte, lieu de spectacle, l’usage de la moto et du téléphone portable, voire de la télévision et autre élément de la vie moderne est en rupture totale avec la vie dans la jungle. Assimilation progressive qui entraîne "une vie meilleure".

Dans l’uma, 90 % des produits proviennent directement de la Jungle, sans coût financier (alimentation, soins, matériaux, etc.). Dans le village, l’essentiel découle des commerces (le reste est récolté dans le jardin). En arrivant au village on voudrait conserver ces "90 %", mais la réalité est là : le potentiel qu’offre la Jungle est loin, il faut s’adapter. Aussi on passe rapidement à une activité permettant un revenu financier nécessaire pour assurer le quotidien (accueil chez soi, emploi dans l’administration, commerce, vente des produits de son potager et des forêts alentours - clous de girofles, tarot, canne à sucre, choux chinois -, de volailles…).

Dans le village, les habitants vivent, chacun à côté de l’autre, comme classiquement dans la très grande majorité des villes. Les maisons sont alignées, un voisin à gauche, un autre à droite, un en face. Chacun dans ses (mêmes) réalités, dans ses (mêmes) questionnements. Moins de services rendus dans le cadre vital des tâches du quotidien. Changement radical avec l’uma où le "vivre ensemble" signifie être collectivement dans le quotidien, partager les tâches, les activités (ex : hommes comme femmes participent à la cuisine, même si généralement la femme prépare le sagou). Dans l’uma on est seul dans la jungle, sans voisin immédiat, mais au mieux à quelques dizaines de minutes de marche.

Les maisons ont un petit jardin (pelouse parfois) bien entretenu autour de la maison, avec des plantations (arbustes, fleurs)… Rien à voir avec la végétation sauvage autour de l’uma. En jungle, hors les terrains privatifs (jardins) et clairement définis autour de l’uma et à l’usage exclusif d’un membre de la famille, l’espace du territoire est la propriété du chaman. Non une propriété au sens matériel du terme, mais dans le sens d’une responsabilité pour qu’elle réponde aux besoins du clan et de l’avenir.

Le rythme du quotidien évolue ; on part travailler au jardin, on prépare les enfants pour l’école, on rentre le soir du jardin ou de son travail : activité invariable inscrite dans un mode classique. Là encore elle est en décalage avec celui de la Jungle où en fonction des besoins elle peut être de nature différente : "avec une semaine de travail sur le sagou on peut avoir une réserve alimentaire de six mois" (Cooki), on cueille les feuilles de sagou pour refaire son toit, on part à la chasse (hommes) ou à la pêche (femmes), etc. Sans oublier les temps de rencontres de parlotes en passant d’une uma à l’autre entre thé ou café, un partage "enfumé" tabac.

Les pieds nus ont trouvé "chaussures à leurs pieds". Les vêtements couvrent tout le corps. L’électricité est là pour maintenir une activité le soir, bien loin de "la pile" ou lampe à huile dont il faut modérer l’usage vu son coût. L’eau coule directement dans la maison. Les parents cherchent à maintenir un lien de proximité avec les enfants qui vivent dans le même village (puisqu’il n’y a plus de vie commune). Il n’est pas rare que la fille vienne dormir avec ses enfants, pendant que le mari fera la fête "entre hommes".

La volonté est forte pour les habitants de maintenir la tradition : de nombreuses maisons intègrent en leur intérieur les formes ornementales et symboliques de l’uma. Pour les plus aisés, la maison est une uma en miniature. L’eau coule en permanence une fois canalisée. Accepter le confort, la normalisation, la rupture, mais chercher en permanence à faire lien (voire unité) entre ces deux approches, ces deux mondes, son histoire… et le devenir de sa famille. Marque d’appartenance, marque identitaire, marque d’une histoire qui doit se poursuivre sans renier le passé, tout en se tournant résolument vers les réalités du monde moderne que l’on a intégrées et que l’on apprécie.

Les uns et les autres se rendent visites, mais le chaman doit oublier ses pratiques vestimentaires quand il se rend au village, car cela est mal vu de se promener les fesses à l’air (et fut l‘objet d’arrestation). Momentanément, le pantalon est de la partie, "déguisement" insupportable pour rencontrer enfants ou petits enfants. Les visites maintiennent le lien mais marquent en même temps un renforcement de l’identité des uns et des autres.

Les jeunes
Si la vie navigue entre mieux-être et rupture de la vie ancestrale, vie interrompue, voire totalement brisée pour les plus anciens, les jeunes vivent dans ce monde bien loin de l’uma et de ses réalités, avec des services à disposition, dans une immersion totale dans le monde moderne : moto, téléphone, ordinateur, etc. qu’il faut payer et entretenir et donc, avoir une activité rémunératrice qui le permette.
La nouvelle génération n’a pas vécu la vie en tribu, au-delà de passages plus ou moins fréquents dans la famille. Pas de séjour durable où le quotidien s’inscrit profondément dans le mode de vie, mais dans un "ailleurs" de "vacances", de retrouvailles, en total décalage avec son quotidien. Cet écartèlement entre deux mondes s’illustre chez nombre d’entre eux à travers les tatouages où sont mixés tatouages traditionnels et tatouages "à la mode" de dessins "décoratifs", voire colorés.
Si les liens se maintiennent avec la famille retournée dans la Jungle, naturellement ils se distendent et la culture traditionnelle s’évanouit progressivement. Cooki n’a plus son fils. Aucun de ses petits-fils n’a à ce jour accepté de suivre la formation de chaman. Cela l’ennuie fortement. Les jeunes se tâtent, souhaitant à la fois que la tradition perdure sans modifier pour autant fondamentalement leur mode de vie (quitter définitivement le village, s’habiller comme le chaman, ne plus passer la soirée à boire de la bière et faire la fête, etc.). Ils hésitent… la décision peut être tardive (certains la commencent à 30 ans, voire plus), mais si la formation avait lieu durant la vie de Cooki, elle serait essentiellement réalisée par lui (donc gratuite), alors que plus tard elle sera très coûteuse.

En guise de "conclusion" interrogative…

Les Mentawaï sont animistes, reliés aux esprits de la nature, et vivent en symbiose avec la jungle dont ils ne retirent que le strict nécessaire. La vie d’un animal, d’un arbre ou d’une plante étant sacrée, ils en demandent toujours l’autorisation avant de les tuer ou abattre, afin que les esprits demeurent bienveillants. L’ornement dans l’uma illustre ce lien, le rend omniprésent dans la quotidienneté. La pression du monde extérieur est démesurée, les jeunes désertent petit à petit le monde ancestral de la jungle et veulent s’inscrire dans un progrès matériel ; de quel droit devrait-on le leur refuser ? Des résistances s’affinent et s’organisent, certaines familles repliées au cœur de la jungle préfèrent la liberté à la dépendance du "bien-être" matériel. Les Mentawaï possèdent d’ultimes "coins de paradis". La jungle est leur demeure tout autant que celle des esprits. Les Mentawaï, "derniers des Mohicans" des mondes modernes, ont appris à perpétuer la vie depuis des millénaires dans ce milieu à la fois hostile et riche d’un monde qui les fait vivre, ils perpétuent la vie des ancêtres.

Aujourd’hui la jungle, espace végétal à la biodiversité luxuriante, se trouve confrontée à la jungle d’une mondialisation sans scrupules, engloutissant les minorités dans le moule moderne d’un asservissement mental. Le peuple Mentawaï est menacé de disparaître ou de devenir une attraction folklorique. La réponse ne peut venir que des Mentawaï eux-mêmes en maintenant vivantes leurs valeurs, leurs pratiques, leurs coutumes, dans le but de vivre selon leur choix, d’en montrer la beauté et ainsi encourager le monde à la préserver.

[1"Au pays des hommes-fleurs : Avec les chamans des îles Mentawai" - FIGUERAS, Raymond - Paris : TRANSBOREAL (Sillages) ; 2010/11, 360 p.

[2Surnommé : le général indonésien du tatouage

[3Au pays des hommes-fleurs... op. cité

[4Dans son ouvrage "Aventures en Indonésie : chez les primitifs des Mentawaï" (NOUVELLES EDITIONS LATINE (NEL), 1968, 250 p.), Aurelio Cannizzaro, premier missionnaire catholique intervenant dans l’île de Siberut dès 1953, précise : "Ce que j’éprouvais en cette première rencontre fut comme une sensation proche de l’évanouissement, et je me demandais en moi-même si ces gens que j’avais devant moi pouvaient être considérés comme des êtres de mon espèce". (p 30)

[5"Aventures en Indonésie : chez les primitifs des Mentawaï", op. cit.

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