Biodiversité : notre planète en grand danger… changer de système de production et de consommation !

Publié le : , par  Jo Briant

Rendu public début mai 2019, le Rapport de l’ONU sur les écosystèmes est le plus vaste état des lieux du vivant jamais opéré. Après trois ans de travail et des milliers de travaux d’observation et de recherche disséqués, les expert·es de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les écosystèmes ont finalisé un Rapport (1700 pages) dont les constats et les conclusions sont tout simplement terrifiantes. "Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, de nos moyens de subsistance, de la sécurité alimentaire, de la santé et de la qualité de vie dans le monde entier", résume sir Robert Watson qui a présidé ce travail.

Un million d’espèces animales et végétales pourraient disparaître

Oui, un million d’espèces pourraient disparaître dans les prochaines décennies, à cause de l’activité humaine et d’un certain type de développement, agricole et industriel, productiviste et consumériste. Plus de 40% des espèces d’amphibiens, près de 33% des récifs coralliens (ce qui provoque dès maintenant des inondations destructrices et meurtrières), et plus d’un tiers de tous les mammifères marins sont menacés, selon ce Rapport. Environ 10% des espèces d’insectes seraient sur le point de disparaître. Côté vertébrés, au moins 680 espèces se sont éteintes depuis le XVIe siècle et plus de 9 % de toutes les races domestiques de mammifères utilisées pour l’alimentation et l’agriculture avaient disparu en 2016. Mille races supplémentaires risquent également l’extinction. "La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine et le taux d’extinction des espèces s’accélère dramatiquement, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier", souligne le Rapport. Près de la moitié des espèces d’insectes, pourtant indispensables, sont en déclin rapide, Dire que la nature est essentielle à l’existence humaine et à sa qualité de vie n’est pas une révélation, mais les logiques productivistes et extractivistes, au nom du profit des multinationales et du "progrès" présenté comme indispensable, contribuent à nous le faire oublier. Le décryptage des services que la nature nous rend doit être rappelé. L’alimentation, bien sûr, qui ne dépend pas seulement des produits que nous dispense la nature - ceux de la pêche par exemple - mais aussi de ce qu’elle assure pour nous sans même que l’on intervienne : 75% des cultures vivrières mondiales, incluant les productions de fruits, de légumes ou encore de café, dépendent de la pollinisation par les animaux, notamment les insectes, les abeilles… dont de nombreuses espèces ont d’ores et déjà disparu. Plus de 2 milliards de personnes dépendent du bois pour se chauffer, pour cuire leurs aliments, pour satisfaire leurs besoins en énergie primaire, et 4 milliards dépendent fortement des médicaments naturels pour leur santé. Dans la même veine, le Rapport estime que 70% des médicaments employés contre le cancer utilisent des molécules naturelles ou inspirées par la nature quoique synthétisées. En résumé : 75% du milieu terrestre et 66% du milieu sous-marin est "sévèrement altéré" par les activités humaines, Si rien n’est fait, conclut le Rapport, 40% des amphibiens, 33 % des mammifères marins, 13,5% des oiseaux et 16 à 63 % des végétaux pourraient être menacés d’extinction, dont certains à moyen terme (15 à 20 ans). C’est tout simplement terrifiant.

"There Is No Planet B"

Pouvons-nous encore sauver le monde ?

Tout cela ne se passe pas seulement là-bas, aux pôles où la glace fond à toute vitesse, en Amazonie où des milliers d’hectares de forêts sont abattus pour faire la place aux bovins, pour répondre à notre surconsommation de viande, ou au fond des océans où le vivant s’éteint, sans oublier nos déchets plastiques qui sont la cause de la disparition d’au moins 267 espèces, dont 86 % des tortues. Ecoutons le grondement des tempêtes, le silence des printemps sans oiseaux dans les plaines, l’agonie des arbres dévorés par des incendies de plus en plus incontrôlables, écoutons la détresse de centaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants pris dans la montée des eaux, la toux des enfants malades dans nos villes polluées. C’est la plainte des agriculteurs contre ceux - les Monsanto, les Bayer - qui ont empoisonné leur terre et leurs corps avec le Round up et le glyphosate - la voix forte mais désespérée des peuples autochtones qui assistent impuissants à l’empoisonnement de leur environnement, de leurs rivières. La terre nous chasse, elle n’en peut plus. Mais soyons clairs : les hommes et femmes ne sont pas tous également responsables. Les pays "développés" consomment beaucoup plus, toujours plus, souvent en pillant et en important les ressources du reste du monde, et ce par leurs multinationales qui surexploitent les ressources minières et agricoles des pays du Sud. Comme le souligne le Rapport, la consommation des ressources naturelles en Europe est cinq fois plus élevée que celle d’un·e habitant·e de l’Afrique de l’Ouest. Aujourd’hui, 40% de la population mondiale n’a pas accès à l’eau potable et 821 millions de personnes sont confrontées à l’insécurité alimentaire.

Oui, la terrifiante réalité est là : en un siècle d’accélération industrielle, productiviste, consommatrice nous avons capturé tant d’énergies, tant de ressources que nous avons changé l’équilibre de la planète au point de la détruire définitivement si un sursaut gigantesque n’est pas entrepris dès maintenant. Sans entrer dans la grandiloquence, il faut être lucide : ce Rapport souligne tout simplement que nous sommes la dernière génération, la dernière chance donnée au monde. Ce monde, la nature, l’humanité ont été confisqués sur l’autel d’une spoliation, d’une surexploitation qui laissent un monde épuisé, désolé, pillé, en guerre, sous antidépresseurs, sous somnifères, dopé à la performance depuis ses sportifs, ses traders, ses milliardaires, ses obsédés du rendement et des profits.

Alors, que faire ? Quelles priorités ? Quelles mesures d’urgence et à moyen terme exiger de nos "décideurs" ? Le rapport onusien appelle à un "changement radical, maintenant et à tous les niveaux, du local au mondial". Pas moins, mais comment, en instaurant quels rapports de force ? Cela passe à l’évidence par une évolution du modèle agricole dominant vers l’agroécologie, la transformation de l’économie et de son caractère productiviste, extractiviste, consumériste. Il est plus qu’urgent de diminuer de plus en plus l’extraction du charbon et du pétrole, d’exiger une nouvelle politique énergétique en direction des énergies renouvelables, de laisser de plus en plus sa voiture au garage, ce qui implique l’alternative des transports en commun, de substituer le transport ferroviaire aux camions et aux autoroutes, de taxer le kérosène des avions, de renoncer de plus en plus aux déplacements en avion (notamment à l’intérieur des pays) ; de renoncer aux grands complexes commerciaux (comme l’ont obtenu, arraché les militants de l’Ïle-de-France contre le projet d’un hyper complexe commercial prévu non loin de Paris, même si la décision n’est pas encore définitive). Sobriété, oui, mille fois oui, mais en l’articulant avec la lutte pour la justice sociale. Défense du climat et des droits sociaux : un même combat. Il faut par exemple instaurer des tarifs sociaux pour des besoins vitaux comme l’énergie ou l’eau.

Il faut que la peur change de camp, accentuer la pression, pression déjà sensible de la part des jeunes, des lycéen·nes qui s’organisent en Belgique, en Suisse, en France, en Australie. Nous savons qui détient la richesse, qui pille les ressources, qui finance l’extraction du charbon, du pétrole, des minerais (ces fameuses "terres rares") si nécessaires à la fabrication de nos ordinateurs, de nos portables et smartphones (et si nous y renoncions au moins partiellement ?). Nous pouvons avec nos amis d’Attac retourner voler des chaises dans les succursales des banques qui pratiquent l’évasion fiscale et nourrissent la destruction planétaire. Nous devons tout simplement entrer en rébellion. Il en va tout simplement au-delà de notre survie de la survie de la planète, des forêts, des océans, de tous les êtres vivants. Pouvons-nous encore sauver le vivant, nous-mêmes, les océans, les forêts, tout ce qui vit encore… pour combien de temps ?

Article publié dans Inter-Peuples n°278, été 2019

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