Cameroun : une guerre occultée… Le calvaire des déplacés anglophones

Publié le : , par  Etamé M’bappé, Jo Briant

Quels médias français parlent du conflit sanglant qui dévaste le Cameroun depuis deux ans, Médiapart, L’Humanité, Le Monde mis à part ? Dans les régions occidentales du Cameroun anglophone se déroule un conflit d’une extrême brutalité, sanglant que Yaoundé - la capitale du Cameroun - et le régime de Paul Biya, Président depuis 1982, tentent d’étouffer. Au moins 2 000 morts, sans doute davantage, 600 000 déplacés survivant dans la forêt dans des conditions effroyables. D’après les Nations Unies, 4 millions de personnes ont été en réalité déplacées… Comment en est-on arrivé là ? Essayons de comprendre les racines de cette situation dramatique.

Après la défaite de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, le "Kamerun" a été confié sous statut de "mandat" à la France et au Royaume-Uni, qui ont plaqué des identités séparées sur les habitants de la région : aux habitants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (régions situées au nord et au sud de Douala, la seconde ville du pays) la langue et le droit anglais, au reste du pays - les ¾ du Cameroun - la langue et l’administration françaises. Mais lors de l’accession à l’indépendance en 1960, les populations du Cameroun britannique ont dû choisir : rejoindre le Nigeria voisin de langue anglaise ou rallier le Cameroun francophone. Alors que le bilinguisme est formellement affirmé dans la Constitution du pays (titre premier alinéa 3 : la République du Cameroun adopte l’anglais et le français comme langues officielles d’égale valeur. Elle garantit la promotion du bilinguisme sur toute l’étendue du territoire), le pouvoir central rogne cette dualité. Au niveau économique, le pouvoir central confisque dès le début de l’indépendance les engins de chantier, le matériel municipal, le pétrole, dépossédant les régions anglophones de leurs richesses. Le 20 mai 1972, un plébiscite manipulé, avec le soutien du gouvernement français, supprime le fédéralisme et rebaptise le pays "République Unie du Cameroun". Le centralisme jacobin et donc francophone s’impose, le gouvernement nomme dans les deux régions anglophones des fonctionnaires, des enseignants et des juges qui ne sont pas bilingues ; les examens nationaux et la majorité des textes de lois ne sont rédigés qu’en français, et 80 à 90% des programmes de chaînes de télévision sont diffusés en langue française. Dès les années 60 les citoyens anglophones se sont plaints sans effet. Ils refusent d’être "assimilés". Ils veulent continuer à préserver les spécificités qu’ils estiment constitutives de leur identité.

Cameroun anglophone
Source : cases-rebelles.org-

Une répression terrifiante : stratégie de la terre brûlée…

En octobre 2016, les avocats anglophones descendent dans la rue pour se plaindre et demander qu’ils puissent plaider en anglais lorsqu’ils défendent un accusé anglophone et que les jugent soient bilingues. Ils sont bientôt rejoints par des étudiants, des enseignants, et tout un pan de la population qui se sent stigmatisée et mise à part. Durant des semaines, puis des mois le gouvernement a feint d’ignorer la situation, a coupé l’Internet et a fini par envoyer les militaires pour réprimer brutalement. Les manifestants qui, au départ, réclamaient seulement de la considération et la reconnaissance de leurs cultures propres, en sont venus à demander, pour certains le retour au fédéralisme et, pour d’autres, la création d’un État indépendant, l’Ambazonie (nom inspiré par la baie d’Ambas, située au pied du mont Cameroun). De jeunes anglophones qui survivent difficilement de petits boulots, quelques militaires anglophones désertent, gagnent les forêts de l’ouest camerounais : les "Amba boys" sont nés. Ils sont désorganisés, n’ont pas de commandement unifié, mais ont la hargne des guérillas et rien à perdre sauf la vie. Mais le plus dramatique ce sont les violations extrêmes des droits humains perpétrées par les forces armées (police et armée) qui procèdent à des arrestations massives, qui n’hésitent pas à brûler maisons et villages, à rançonner les populations, à violer, à piller… La plupart des écoles en zone anglophone sont fermées depuis deux ans, de même que de nombreux commerces et entreprises. Des dizaines de villages ont été rasées. Selon l’UNHCR, depuis 2018, environ 26 000 civils camerounais sont en fuite au Nigeria (dont quatre cinquièmes de femmes et enfants). Certains sont accueillis dans quatre Etats du sud-est du Nigeria : Akwa Ibom, Benue, Taraba, Cross River. Deux d’entre elles témoignent : Loveline (39 ans, mère de 4 enfants) "Je n’ai pu emporter aucun vêtement. Il y avait des coups de feu. Ils ont tué mon oncle et ont tiré sur mon cousin". Myriam (22 ans) "On pouvait voir les balles siffler devant nous".

Manifestation contre la "marginalisation" des régions anglophones
22 septembre 2017 à Bameda

Des méthodes de punition collective et de véritable terreur qui rappellent étonnamment celles employées puis transmises par l’armée française lors de la guerre d’indépendance menée dès les années 1954 – six ans avant l’indépendance - par l’UPC (Union des Populations du Cameroun) et qui fut l’objet d’une répression terrifiante (au moins 20 000 morts), et ce jusqu’aux années 1965 [1].

Et le gouvernement camerounais ? Et le rôle de la France ?

Paul Biya, le président du Cameroun depuis le 6 novembre 1982, n’a jamais voulu résoudre cette crise en reconnaissant ne serait-ce que le bilinguisme, car elle touche à la forme de l’État camerounais. S’il introduit une once de décentralisation ou de fédéralisme, il perdra le pouvoir absolu qu’il s’est arrogé. Sentant le risque de perdre ne serait-ce qu’une parcelle de son pouvoir, Biya et son clan ont très vite radicalisé la situation et la répression, signifiant à la minorité anglophone le refus absolu de toute concession.
En 2016, les revendications étaient modestes, et le projet autonomiste et/ou sécessionniste était encore un projet fumeux. Désormais, face au refus absolu du pouvoir camerounais de reconnaître le bien fondé des revendications légitimes et en partie constitutionnelles - même les plus modestes - de la minorité anglophone. Biya et son clan ont contribué à radicaliser la situation, risquant ainsi de tout perdre.
Le Cameroun se trouve aujourd’hui, à la croisée des chemins, menacé à l’intérieur par cette crise de ses régions anglophones du Sud-Ouest et du Nord-Ouest. A cela, il faut ajouter les effets désastreux à maints égards, de Boko-Haram dans le Nord et l’Extrême Nord, sans compter les groupes armés centrafricains qui sévissent et désorganisent la région Est frontalière avec la Centrafrique. Dans ces conditions, le Cameroun doit s’organiser pour trouver une issue favorable à cette crise dite d’Ambazonie au risque de favoriser les germes de sa balkanisation à terme. Une conférence nationale souveraine sur l’organisation institutionnelle du pays couronnée par un référendum ne pourrait-elle pas calmer les esprits et offrir un champ de débats citoyens où chaque Camerounais·e peut s’exprimer librement sur le sujet ?
Yaoundé et le clan de Biya demeurent désespérément obtus, arc-boutés sur la vision centraliste imposée par la France qui, elle-même, préfère continuer à soutenir un vassal pauvre plutôt que d’appuyer un État "progressiste", démocratique. Comme si le Cameroun n’avait jamais été décolonisé…
Les Nations Unies (ONU) et la communauté internationale ont un rôle à jouer. Il est encore temps pour le faire. Il ne faut pas attendre plus longtemps car la situation risque de basculer dans l’insoutenable.

Article publié dans Inter-Peuples n°279, octobre 2019

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