Silence complice sur Haïti : Un pays et un peuple à la dérive

Publié le : , par  Jo Briant

Haïti : "Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait en son humanité", Hamidou Dia (in Poètes d’Afrique et des Antilles 2002, La Table Ronde). Île des Grandes Antilles, composée de deux États, la République Dominicaine (partie orientale) et la République d’Haïti (partie occidentale) dont la capitale est Port-au-Prince, et dont la population a été littéralement martyrisée tout au long de son histoire. Haïti a en effet été souvent victime de catastrophes naturelles (tremblements de terre, cyclones, inondations…), mais c’est bien le poids écrasant de "sa" dette, des dictatures, installées et appuyées par le grand voisin étatsunien, qui la rend surtout si vulnérable aujourd’hui. Faut-il rappeler que, suite à la révolte des 500 000 esclaves sous la houlette de Toussaint Louverture en août 1791 et à l’indépendance arrachée en 1804, la nouvelle république noire fut aussitôt mise au ban des nations et se vit imposer par la France, puissance coloniale, une dette de 150 millions de francs or, une somme énorme, que la République d’Haïti devra payer pendant un siècle ! Une dette illégitime, infernale qui lui a coupé les ailes au moment de son envol, et ce jusqu’en 1915. Ensuite, ce fut la première occupation militaire par les États-Unis, qui sera suivie par d’autres invasions, le long règne des Duvalier et sa dictature sanguinaire (1957-1986), l’imposition par les États-Unis de Jean-Bertrand Aristide qui eut les pieds et mains liés malgré l’immense espoir qu’il avait suscité. Janvier 2010 : c’est le séisme terrifiant, provoquant la mort de près de 300 000 personnes, la destruction de dizaines de milliers d’habitations et la majorité des infrastructures (routes, ponts, usines, administrations…). Certes les dons affluèrent mais qui ne permirent pas d’asseoir une politique de reconstruction structurante impliquant la participation active de la population.

Et aujourd’hui… le chaos…

et le silence de la communauté internationale
Novembre 2016 : Jovenel Moise est élu à la Présidence. Il trouve les caisses quasiment vides, même si Hugo Chavez, Président du Venezuela, avait fait bénéficier Haïti de son programme d’aide Petrocaraibe en 2008 et les années suivantes, aide très vite dilapidée. Juillet 2018, le gouvernement décide d’augmenter le prix de l’essence de 38%, du diesel de 48% et le kérosène de 51% : trois jours d’émeute suivront. Surtout, le peuple haïtien perd toute confiance face à un président et un pouvoir antisociaux, autoritaires et même brutaux (plusieurs opposants tués..), et de surcroît illégitime : le président et sa majorité parlementaire ne parvenant pas à installer un premier ministre et une équipe capable de définir une politique sociale et économique ! Depuis début septembre l’opposition et la population se voient forcées de recourir à des manifestations et au blocage des activités. Tout est bloqué. Des militants politiques sont assassinés, le dernier en date étant celui de Josemano Victorieux, membre de l’organisation Pitit Desalin. Le président Jovenel Moise s’enferme dans son mutisme et mène une vie de fugitif. Personne ne sait où il dort. La Conférence épiscopale, organe de l’Eglise catholique, la Confédération des pasteurs protestants, les professeurs d’université, des collectifs d’artistes et d’intellectuels, des responsables économiques, des avocats, des personnalités de la société civile, l’opposition politique, tous ces secteurs de la société demandent en vain au président de "tirer les conséquences de ses échecs", plus clairement de démissionner.
Le plus grave : nombreux cas de personnes qui meurent de faim ou de maladies non soignées, manque de soins, femmes décédant ne pouvant accoucher, dyalisés, diabétiques livrés à eux-mêmes.. Une situation anarchique, catastrophique, mortelle qui est la résultante de deux éléments : tout d’abord, un système politique et une structure sociale produisant des inégalités extrêmes, avec un président et des responsables politiques et économiques qui s’approprient les biens de la nation comme bien personnels. Le second élément : la "communauté internationale" a légitimé et soutenu les dérives de ce pouvoir socio-économico-politique, ceci au prétexte du respect de la démocratie formelle. Quant à Emmanuel Macron et son gouvernement : silence complice. Et la presse française : silence, à part quelques journaux comme l’Humanité. Il est plus qu’urgent que ce silence complice soit rompu : s’il est un pays, un État qui a une dette historique, c’est bien la France. A nous citoyen·nes français·es de lever cette chape de silence et de soutenir un peuple en grande souffrance mais toujours en lutte pour ses droits et sa survie… Une extrême urgence.

Article publié dans Inter-Peuples n°280, novembre 2019

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