Mas de Granier (Longo Maï) : solidarités avec le peuple malien

Publié le : , par  Marc Ollivier

Nous avons été invités à participer à une conférence-débat organisée le samedi 5 octobre dernier par une des coopératives Longo Maï, le Mas de Granier à Saint Martin de Crau. Le sujet était d’essayer de comprendre la situation au Mali tout en s’interrogeant sur les moyens de manifester notre solidarité avec les populations de ce pays. Les intervenants principaux étaient le sociologue-anthropologue malien Many Camara, professeur à l’université de Bamako, et le journaliste indépendant Rémi Carayol (articles dans le Monde Diplomatique et Médiapart). Ils ont été présentés par l’animateur de la soirée Alex Robin, journaliste à Radio Zinzine (radio locale de Longo Maï à Forcalquier).

Au centre de la vaste région du Sahel, la population du Mali est menacée

Pour Rémi Carayol, le Mali connaît actuellement de graves problèmes d’insécurité, notamment dans le centre du pays où se produisent des massacres entre civils, dans un contexte marqué depuis 2012 par la présence de groupes djihadistes et par les interventions de l’armée française (opérations Serval en 2012 pour reprendre aux djihadistes le contrôle du nord malien ; puis Barkhane depuis 2013, élargie à un ensemble de pays du Sahel comprenant Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad ; une opération qui se poursuit encore aujourd’hui). Selon lui, ces actions militaires ont abouti à un constat d’échec : après 2013 l’État malien s’est beaucoup affaibli, il est devenu défaillant dans les zones rurales, enseignants et fonctionnaires ont abandonné le centre du pays tandis que l’armée malienne se regroupait à Mopti (on parle de milliers d’écoles abandonnées) ; d’autre part il y a toujours des groupes djihadistes au Mali et au Sahel, dont certains ont facilité la création de milices par les populations locales pour défendre leur sécurité, leurs terres ou leur nomadisme.

Mais les expériences des premières années de l’indépendance ne sont pas oubliées

Pour le professeur Many Camara, il faut aussi rappeler l’histoire du Mali depuis son indépendance. À cette époque, dans les anciennes colonies de l’AOF, les partis africains tels le Rassemblement démocratique africain (RDA) souhaitaient créer une fédération entre elles pour les associer à la communauté voulue par de Gaulle. De Gaulle était hostile à ce projet et finalement seule une "Fédération du Mali" groupant l’ex Soudan français (le Mali actuel) et le Sénégal fut créée en avril 1959 et se dota d’un Parlement et d’un gouvernement dirigés par Léopold Sedar Senghor et Modibo Keita. Mais les pressions françaises et l’intérêt personnel de certains dirigeants aboutirent à la faire éclater, le Sénégal décidant de s’en retirer et de prendre son indépendance en août 1960. La fédération du Mali fut donc réduite à cette date au Mali actuel. Il s’y installa une république dont l’héritage est important car elle montra qu’il était possible d’élaborer un programme de développement de type socialiste, dans l’agriculture comme dans l’industrie, avec des coopérations internationales (avec les USA, la Tchécoslovaquie, la République populaire de Chine, la Yougoslavie, Israël, etc.) et de pratiquer une politique internationale caractérisée par le non-alignement et le panafricanisme. Par exemple, en janvier 1961, Modibo Keïta, soutenant les Algériens dans leur guerre d’indépendance, réclama le départ immédiat de toutes les troupes françaises stationnées au Mali, soit 2 200 hommes. Le dernier détachement français quitta Bamako en septembre 1961 ; et le Mali participa à la conférence des non alignés à Belgrade.

Lorsque Modibo Keita fut renversé par un coup d’État militaire en novembre 1968 un régime présidentiel autocratique se mit en place, dirigé par l’ex lieutenant Moussa Traoré qui ramena le Mali dans la Françafrique et suivit les préceptes néolibéraux du FMI et de la Banque Mondiale. Mais le 22 mars 1991, une manifestation à Bamako composée de milliers d’étudiants est réprimée par les armes, faisant une centaine de morts et le 26 mars 1991, un coup d’État militaire mené par le lieutenant colonel Amadou Toumani Touré renverse Moussa Traoré. Un "Comité de transition pour le salut du peuple" est mis en place, suite au renforcement des mouvements populaires, principalement chez les jeunes, désireux de retrouver un régime plus démocratique. Pour Many Camara, cet héritage doit également être pris en compte pour comprendre le Mali actuel.

Que dire de l’émergence des mouvements "djihadistes" ?

Au cours des débats qui ont suivi ces interventions, le phénomène du "djihadisme" est apparu à la fois comme une conséquence des crises du Moyen-Orient, qui ont notamment déstabilisé l’Algérie au cours des années 1990, et de l’intervention de la France et de l’OTAN en Lybie en 2011. Many Camara a insisté sur l’expulsion vers le Mali par le gouvernement algérien des groupes terroristes salafistes venus d’Afghanistan et vaincus en Algérie, ainsi que sur la constitution qui a suivi d’une vaste zone de trafics de drogues et d’armes, de prises d’otages, etc. dans le nord du Mali ; il a également rappelé le retour des mercenaires touaregs maliens embauchés par Khadafi. Finalement s’est ainsi constitué un mouvement "djihadiste" diversifié, capable de s’étendre vers le sud et de menacer Bamako et l’État malien. L’intervention militaire de la France avec l’opération Serval a bloqué ce mouvement, également marqué par une tentative avortée pour créer une région autonome dans le nord du Mali (l’Azawad, avec pour capitale Kidal). Mais l’essentiel est de constater que, depuis ces événements, l’occupation de la zone sahélienne par l’armée française persiste (sans parler de l’intervention Recamp des USA) mais ne parvient pas à mettre un terme aux problèmes de sécurité qui se multiplient, notamment au centre du Mali. On assiste à une imbrication croissante entre certaines tensions sociales traditionnelles au sein de la société malienne (sur la place faite aux Touaregs, sur la coexistence entre pasteurs et agriculteurs, etc.) et une idéologie soi-disant religieuse qui trouve une place nouvelle au sein de ces tensions.

Histoires de solidarité locale et internationale au Mali

Par exemple les amis de Longo Maï (Alex Robin, Hannes Lämmler) ont rappelé que leur protestation en 1986 contre l’expulsion par charter de 101 Maliens du territoire français a été l’occasion de tisser des relations solides avec la société civile malienne à Bamako, notamment pour la création du réseau de radios locales Kayra avec l’appui de radio Zinzine. Ces relations ont aussi abouti à l’histoire de la commune de Faléa, un territoire regroupant 21 villages dans la région où convergent les frontières du Mali, du Sénégal et de la Guinée. Cette commune, dont le professeur Many Camara est originaire, était confrontée au projet d’ouverture d’une mine d’uranium convenu entre les dirigeants maliens et des sociétés minières étrangères. C’est pour s’opposer aux inévitables effets nocifs de ce projet sur la santé des populations, leur environnement, leurs terres agricoles, leurs sources d’eau et leur patrimoine culturel que fut alors créée par Many Camara, avec l’appui de Longo Maï et de plusieurs de ses partenaires en Europe, l’ASFA 21 (Action Solidarité pour les 21 villages de la Commune Rurale de Faléa). Une mobilisation massive des populations concernées fut ainsi rendue possible depuis 2010, notamment par la création d’une radio locale à Faléa, qui reçut le soutien de nombreuses organisations, au Mali et en Europe, pour s’opposer à ce projet de mine d’uranium. Un premier succès fut atteint en 2014, avec le retrait des équipements et matériels d’extraction de minerais qui avaient été installés à Faléa. Et jusqu’à présent, bien que le projet ne soit pas officiellement abandonné, il est au point mort.

Mieux encore, la mobilisation organisée par ASFA 21 a produit des effets d’auto-organisation dans l’ensemble des communautés de Faléa : sous son impulsion et avec l’appui de la GIZ (Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit), d’Helvétas-Suisse-Intercoopération, de la Fondation Rosa Luxembourg et du PNUD ont été mis en place un plan d’aménagement rationnel et un Programme de gouvernance locale démocratique qui a créé un "Comité Citoyen de Suivi de l’exécution et du contrôle du budget communal de Faléa". Parmi les résultats, notons la création de trois coopératives pour développer les techniques non polluantes d’orpaillage artisanal écologique dans la commune de Faléa et les communes rurales voisines.

En conclusion, il faut donc souligner que cette histoire de luttes populaires, de démocratie participative et de réseaux de solidarité internationaux dans la commune de Faléa, montre pour le moment encore la possibilité d’avancées sociales et politiques locales significatives, dans le contexte d’une situation d’ensemble (au Mali et dans les autres pays de la région sahélienne) déstabilisée par les conflits qui se développent en Lybie et au Moyen-Orient et par la poursuite d’une occupation militaire française néocoloniale.

La rencontre au Mas de Granier s’est terminée avec un concert du joueur de Kora Yankouba Diabaté, accompagné de percussions maliennes, qui a fini par entraîner toute l’assistance dans une danse jubilatoire...

Références

Article publié dans Inter-Peuples n°280, novembre 2019

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