La politique migratoire annoncée : un grand pas en avant vers la barbarie !

Publié le : , par  Roseline Vachetta

Le 6 novembre, Édouard Philippe, premier ministre, présentait 20 propositions "pour reprendre le contrôle de notre politique migratoire". Dès ce titre, le ton est donné. Toutes les propositions ne déclineront qu’un seul objectif, la lutte contre les abus, les dévoiements, les fraudes, l’immigration illégale ou encore la "gestion des flux", soit l’organisation méthodique de la chasse aux migrant·es "non choisi·es". Petite analyse de ces propositions scandaleuses.

Toujours plus de difficultés pour ceux et celles qui veulent quitter leur pays

Les 5 premières propositions concernent les rapports entre la France ou l’UE et les pays d’origine des migrant·es. "Pour répondre au défi migratoire, il s’agit de réduire au maximum l’immigration irrégulière en multipliant les accords de gestion concertée des flux, entre pays d’arrivée et pays de départ, comme cela existe déjà avec la Tunisie ou le Sénégal". Et pour cela la France se propose d’accorder l’aide publique au développement (APD) en fonction de la signature ou non de ces accords. Rappelons que le montant de cette aide est ridiculement bas : il passera de 0,43% de la richesse nationale en 2018 à 0,55% en 2020 (soit une augmentation de 0,12% !). Ce montant sera cependant diminué de 10% pour les pays refusant ces accords. Cela confirme que l’APD doit servir à retenir, voire à enfermer les candidat·es à l’exil dans leur propre pays.

Une autre proposition consiste à "renforcer le pilotage de délivrance des visas afin de prévenir le risque sécuritaire, de maîtriser les flux migratoires et de promouvoir l’attractivité de la France". Trois injures faites aux étrangers dans cette seule proposition : la supposition de leur délinquance ou de leur terrorisme, à priori ils seraient facteurs de risques pour notre sécurité, et le risque d’envahissement (le grand remplacement ?). La promotion de l’attractivité française cela signifie seulement que le gouvernement entend décider que seule in fine l’économie doit dicter qui entre en France selon ses propres intérêts. Si possible des personnes formées dans leur pays. Toujours le pillage des ressources naturelles et humaines des pays plus pauvres, un néo colonialisme qui ne dit pas son nom. Un réel racisme.

Autre proposition : l’UE doit mieux se protéger par la création de nouveaux centres de rétention à ses frontières extérieures, comme ils en existent en Libye par exemple. De plus, l’agence Frontex, dotée de 1000 agents actuellement, en comptera 10 000 en 2024. Une réflexion doit être engagée entre les États sur les frontières intérieures, la remise en cause de Schengen. Une agence européenne sera créée notamment pour relocaliser dans les différents pays européens les personnes secourues en mer.

Remise en cause drastique du droit à la santé

Pour lutter "contre les dévoiements et les abus du droit d’accès à la santé" il faut s’attaquer à l’aide médicale d’état (l’AME). Pour y avoir droit il faudra "3 mois de résidence en France à partir de l’expiration du visa ou du titre de séjour pour éviter que les personnes n’entrent avec un visa pour obtenir dès l’expiration de celui-ci l’AME". Un certain nombre de soins et de traitements non urgents ne seront plus pris en charge, "sauf dérogation s’il y a un risque de conséquences vitales ou de séquelles graves". Quant à l’accès à la protection universelle maladie pour les demandeurs d’asile (PuMA) "pour éviter les détournements de la demande d’asile est mis en place un délai de carence de 3 mois". Enfin, les demandeurs d’asile déboutés n’auront plus que 6 mois au lieu de 12 pour continuer à bénéficier de la PuMA. Celles et ceux qui recevront une OQTF n’auront plus aucun accès à la santé.

Alors que les personnes parviennent en France souvent épuisées physiquement et moralement par leurs périples, ces dispositions vont aggraver encore les détresses, les maladies et faire peu à peu disparaître le droit à se soigner. Les risques d’épidémies risquent de se multiplier entre les personnes souvent entassées dans des hébergements précaires à leur arrivée et avec la population plus largement.

Capter les talents et les compétences

Seront définis des quotas d’immigration par secteur d’activité et par région chaque année. Il s’agit de "répondre aux besoins en ressources humaines de l’économie française pour des compétences rares et recherchées"…
Pour accentuer son attractivité internationale, la France devrait accueillir 500 000 nouveaux étudiants étrangers d’ici 2027.

Cette proposition sur le travail et les études est particulièrement révoltante quand on sait les difficultés d’obtenir le droit de travailler ou celui d’étudier. pour tous ceux et toutes celles qui vivent ici. Des jeunes sont virés de leurs formations scolaires ou professionnelles et de leur logement dès qu’ils deviennent majeurs. Même s’ils veulent rester, finir leurs études et vivre ici ! Et de manière totalement discriminatoires, les inscriptions aux universités sont plus élevées pour les étudiants étrangers. Et pourtant ce sont de ceux-là, de celles-ci dont notre société a besoin !

Pour les mineurs isolés non accompagnés (MNA) il faut lutter contre la fraude et les réévaluations de minorité multiples. Car, absurdité du système, un même jeune peut être déclaré majeur dans un département et mineur dans un autre… Une proposition vise à s’assurer dès 16/17 ans que le mineur pourra obtenir un titre de séjour avant sa majorité pour qu’il n’y ait pas de rupture dans les études. A suivre de près !

La chasse aux "illégaux" !

Cela s’appelle "Assurer la fluidité des dispositifs par la mise à l’abri humanitaire, l’examen rapide des situations administratives et une orientation rapide également conforme au résultat de cet examen". Ce qui signifie plus de rapidité dans la délivrance des OQTF. Les personnes concernées seront donc hébergées plus vite... dans les centres de rétention administratifs (CRA) qui vont être plus nombreux ! 3 nouveaux CRA, soit 389 places supplémentaires, à Lyon, Olivet et Bordeaux. Ces CRA seront construits (et gérés ?) par le secteur privé. Le gouvernement veut éviter le "over-staying", car "les étrangers qui restent après l’expiration de leur visa ou de leur titre de séjour sont ceux qui détournent les voies d’accès légales au territoire français". Du coup, un nouveau système dit "entrée/sortie" va être mis en place qui pourra détecter en temps réel les personnes ayant dépassé le temps de séjour autorisé. Et les orienter vers les … CRA !

Pour les autres, l’État doit créer plus de places d’hébergement et dispatcher davantage les demandeurs d’asile sur l’ensemble du territoire. Il sera créé 16 000 places supplémentaires pour les réfugié·es. Le gouvernement s’est également engagé à virer les campements, comme à La Chapelle à Paris ou à Grenoble près de la gare. Seront-ils tous relogés ?

A toutes ces mesures s’ajoutent un développement et une obligation du renseignement inter services à différents niveaux, ce qui permet fichage et harcèlement. Par exemple les caisses de sécurité sociale peuvent avertir les services de délivrance de visas des pays d’origine pour empêcher les personnes ayant laissé une dette de santé en France d’y revenir. Les SIAO (service intégrés de l’accueil et de l’orientation) qui coordonnent l’hébergement d’urgence dans les départements transmettent des informations à l’OFII qui permettent de suspendre le versement du montant majoré de l’ADA (allocation pour demandeur d’asile)…
Et une multitude de tracasseries administratives rendent la vie ici impossible pour les migrant·es dont ce gouvernement ne veut pas. Par exemple les personnes qui bénéficient de l’ADA n’ont plus de carte de retrait mais seulement une carte de paiement "pour vérifier que l’argent est bien dépensé pour les finalités de l’allocation" ce qui leur complique la vie pour effectuer des achats peu chers mais indispensables à la survie quotidienne et qui ne peuvent être payées par carte de paiement… Ou encore la dématérialisation des procédures, ou encore les voyages mensuels de Grenoble à Lyon pour simplement renouveler un récépissé de demande d’asile… Ou encore les déménagements d’un hébergement à un autre…

Mais de plus en plus des migrant·es sortent de l’invisibilité, s’organisent et résistent ensemble. Avec eux, avec elles, nous détruirons ce monde inhumain, injuste, tourné vers le profit de quelques-uns et nous inventons un monde fraternel et solidaire ! Après de nombreuses manifestations, le 18 décembre, journée internationale des migrant·es, se prépare déjà partout dans les villes et à Paris !

Article publié dans Inter-Peuples n°281, décembre 2019

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