Pas de rue Chirac à Grenoble

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Lettre ouverte envoyée aux élu·es de Grenoble.

Mesdames et messieurs les élu.e.s,
Dans la pluie d’hommages suivant le décès de Jacques Chirac, Eric Piolle a proposé qu’"un lieu emblématique de Grenoble porte son nom". Matthieu Chamussy lui a emboîté le pas et la conférence des présidents de groupe du conseil municipal doit aborder la question le 6 décembre prochain. Grenoble pourrait donc se retrouver avec un pont, une bibliothèque, une école Jacques Chirac... qui n’était pourtant pas un modèle d’intégrité, morale ou politique.

Pas de lieu public pour un détrousseur de biens publics !
Faut-il le rappeler ? Après Moudenc à Toulouse, Gaudin à Marseille, Jean-Paul Fournier à Nîmes et Yves Foulon à Arcachon, votre mairie s’apprête à rendre hommage au seul président de la Ve République condamné à deux ans de sursis pour des emplois fictifs par dizaines, reconnu coupable de détournement de fonds publics, d’abus de confiance, de prise illégale d’intérêts et de délit d’ingérence. Sans compter toutes les affaires pour lesquelles il y a eu prescription ! Les frais de bouche du couple Chirac pendant 18 ans à la mairie de Paris s’élevaient par exemple à 1000 euros quotidiens. Il est à peine imaginable de dépenser cette somme en une journée, le faire quotidiennement paraît stupéfiant.

Puisque notre mémoire est décidément bien courte, rappelons encore quelques faits jalonnant la carrière de M. Chirac. C’est lui - dont on a par ailleurs tant vanté les mérites diplomatiques - qui ordonne l’assaut de la grotte d’Ouvéa pendant la présidentielle de 1988. Bilan : 2 militaires et 19 Kanak tués, dont certains de sang-froid après leur reddition, alors qu’il existait une possibilité de résolution pacifique. Souillant la mémoire des indépendantistes kanaks, il osa évoquer "la barbarie de ces hommes, si l’on peut les appeler ainsi". C’est lui également qui, à peine élu en 1995, relance des essais nucléaires à Mururoa, détruisant la vie et la santé de plusieurs milliers de Polynésien·nes.

Véritable parrain de la Françafrique, Chirac n’a pas chômé sur ce continent non plus, où il a toujours su soutenir ses "amis". "Il faut bien que les dictateurs gagnent les élections, sinon ils n’en feront plus !", confiait-il hors-micro à des journalistes en 1999. Le criminel congolais Denis Sassou Nguesso a ainsi bénéficié de coups de main militaires tout au long des guerres civiles de 1997 à 2003. La France de Chirac a également soutenu les mascarades électorales légitimant le général sanguinaire Idriss Déby au pouvoir au Tchad. Il était, enfin, un grand ami des dictateurs Eyadéma au Togo, Biya au Cameroun et Bongo au Gabon. Cerise sur le gâteau, son deuxième mandat est marqué par la déstabilisation de la Côte d’Ivoire, d’abord par le soutien discret d’une rébellion en 2002, puis par l’intervention de l’armée française sur Abidjan, où des dizaines de civils furent tués en 2004.

Pour ce qui est de son action en France enfin, n’oublions pas "le bruit et l’odeur", c’est à dire le paternalisme et le racisme dont il a fait preuve à l’égard des populations immigrées ou héritières de l’immigration.

Souvenons-nous des luttes mémorielles qui agitent Grenoble
Pour beaucoup de Grenoblois·es, nommer un lieu qu’ils fréquentent du nom de cet homme serait une insulte. Vous le savez aussi bien que nous, les noms de rues ne se donnent pas au hasard. Ils confortent le regard des classes dominantes sur l’Histoire. Les élus de la majorité nous l’ont fait remarquer à plusieurs reprises : seuls 3% des rues françaises honorent des femmes, rarement de classe populaire. À Grenoble, les analyses de Contrevent nous l’ont montré : nos rues glorifient l’armée, la science et le progrès. Elles portent le nom de généraux qui ont fait "la grandeur de la France" dans les pays qu’ils colonisaient. Elles honorent de grandes familles industrielles. Elles ignorent ces milliers de femmes ouvrières qui firent la fortune des tanneurs, gantiers et autres usines de la région. Elles effacent l’existence des travailleurs immigrés qui ont dressé, entre autres, les murs de l’Hôtel de ville dans lequel vous travaillez tous les jours. Alors pourquoi un tel empressement ? Et où est passée la volonté de M. Piolle de féminiser les noms de rues ?

Si vous venez à manquer d’inspiration, nous vous rappelons que de nombreuses luttes sont menées à Grenoble à ce sujet depuis des années.

En 2003, huit "contre-plaquistes" remplacent les plaques de la rue Thiers, le boucher de la Semaine Sanglante, par d’autres intitulées "rue de la Commune de Paris".

En 2005, après plusieurs années de lutte et négociations, le Comité Traite Négrière/Esclavage (CTNE) a également obtenu l’apposition d’une plaque Toussaint Louverture, premier chef de la Révolution haïtienne et résistant noir contre l’esclavagisme et la colonisation française, sur le parvis des droits de l’Homme, au Jardin de ville. Aucune rue ne porte son nom.

Plus récemment, en 2017, l’association Survie Isère a symboliquement rebaptisé l’avenue maréchal Randon, administrateur colonial en Algérie, du nom de Djamila Boupacha, la célèbre militante indépendantiste algérienne. Survie Isère a ensuite écrit une lettre à la mairie pour l’interpeller à ce sujet, elle est restée sans réponse.

Enfin, le Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP) grenoblois a proposé de nommer le nouveau gymnase de la Villeneuve Muhammad Ali, après avoir inauguré symboliquement une plaque et organisé plusieurs journées autour de cette figure de l’opposition à la guerre du Vietnam et de l’engagement contre la ségrégation aux États-Unis. L’inauguration du gymnase a eu lieu il y a deux mois... et il a finalement pris le nom de "centre sportif Jean-Philippe Motte", adjoint de Michel Destot qui a porté le projet de rénovation du quartier.

Nous, collectifs et associations mobilisés sur ces questions, n’oublions pas ces luttes : ce sont les nôtres. Nous avons participé à plusieurs balades décoloniales afin de sensibiliser et dénoncer ce que valorisent les noms de nos rues : l’esclavagisme, les guerres de conquête et le colonialisme, le capitalisme et l’hégémonie bourgeoise, la domination masculine, l’appropriation "scientifique" de savoirs-faire populaires et de ressources naturelles – bref, des dominations qu’il nous apparaît nécessaire de désigner comme telles.

Nous continuerons d’être présent·es pour défendre des noms propres, qui ne soient pas imprégnés de racisme, d’impérialisme ou d’abus de bien sociaux.

À Grenoble comme ailleurs : pas de rue Chirac ! Nous avons beaucoup d’autres noms à célébrer.

Collectifs et associations à l’initiative
 : Survie Isère, Comité traite négrière esclavage, Front uni des immigrations et des quartiers populaires Grenoble.

Avec les premiers soutiens de : CIIP (Centre d’Information Inter Peuples) , Contrevent , DAL 38 (Droit Au Logement), ATTAC 38, RLF Isère, OLF38 (Osez Le Féminisme), Antigone, CGT-éducation 38, ACIPASADO.

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