Algérie : Gaïd Salah défie le "Hirak"

Publié le : , par  Marc Ollivier

C’est le 15 septembre dernier que Gaïd Salah [1] et son président intérimaire [2] (sans pouvoirs réels) ont annoncé qu’une élection présidentielle serait organisée en Algérie le 12 décembre prochain. Une vingtaine de candidats se sont manifestés au cours des semaines qui ont suivi et finalement le Conseil constitutionnel a validé cinq de ces présidents potentiels. Tous sont d’anciens politiciens de l’époque Bouteflika qui ne peuvent donc trouver de soutiens en dehors des profiteurs de ce régime encore tenu à bout de bras par l’État-major. Cette élection du 12 décembre, si elle a vraiment lieu, sera donc incapable de fournir une issue positive à la crise politique actuelle de l’Algérie. On constate en effet que les manifestations massives du Hirak, qui exigent dans toute l’Algérie la liquidation du "système" politique actuel et l’ouverture d’une transition vers un régime réellement démocratique, refusent catégoriquement ce projet d’élection présidentielle et n’accepteront donc pas ses résultats, quels qu’ils soient. L’issue de cette confrontation entre les manifestant·es pacifistes du peuple algérien et l’état-major de l’armée, qui multiplie les arrestations sans motifs réels, reste incertaine, mais il est clair que les conditions d’une élection présidentielle dans deux semaines ne sont pas réunies.
Pour mieux faire ressentir à nos lecteurs et lectrices l’atmosphère qui règne en Algérie à ce moment crucial, nous leur présentons quelques extraits choisis dans la presse algérienne francophone.

  • Entretien de Samir Bendjafer (14 novembre 2019, El Watan) avec Omar Aktouf. Professeur en management à HEC Montréal : "L’Algérie ‘‘des clans entre soi’’ est définitivement révolue".

Après avoir participé aux manifestations du Hirak en Algérie, qu’avez-vous retenu en rentrant au Canada ?
[...] A vrai dire, je n’arrive pas à trouver les vrais bons mots pour exprimer toute la gamme d’émotions qui m’a envahi, jour après jour, et bien sûr plus particulièrement lors de mon premier vendredi – le 25 octobre – de marche avec le Hirak. Du haut de la rue Didouche Mourad jusqu’à la Grande-Poste et retour, entre environ 13h30 et 17h30, j’ai vu, larmes aux yeux le plus souvent, ce peuple algérien que je croyais disparu à jamais [...] J’y ai vu des familles entières – bébés et poussettes comprises, des gens de toutes conditions, de toutes apparences, parfois bien bigarrées pour ne pas dire excentriques. Mais qu’importait ! Tout ce monde était Algérien ou Algérienne et tellement fier de l’être, au diable toutes les formes de distinctions ! Chacun a le droit d’être Algérien à sa manière. J’ai ressenti un peuple tellement uni et monolithique, tout en affichant toutes ses "variantes", que j’eus la nette conviction que rien ni personne ne pourra y trouver la moindre brèche de division. […]

  • Article de Karim Ameur (1er novembre, Le Soir d’Algérie) : "Les exigences indiscutables" des Forces de l’alternative démocratique [3]

[...] Elles estiment qu’une période de transition démocratique s’impose dans cette conjoncture que traverse le pays, "afin de permettre au peuple algérien, à travers un processus constituant souverain, de décider librement du socle institutionnel qu’il souhaite mettre en place dans l’Algérie de demain. Cela passera inévitablement par l’élaboration et l’adoption d’une nouvelle Constitution qui traduira ses aspirations démocratiques et sociales", ont expliqué les membres de cette coalition en affirmant :
"La majorité du peuple algérien rejette clairement et sans la moindre ambiguïté le régime autoritaire et corrompu ainsi que ses résidus qui forment le pouvoir de fait actuel et inspirent le simulacre de scrutin du 12 décembre prochain".

  • Article de Madjid Makedhi (10 novembre, El Watan) : "Cinq candidats pour une élection incertaine".

[…] Après l’annonce, il y a sept jours, de la liste des candidats retenus pour la prochaine présidentielle par l’Autorité indépendante des élections (ANIE), le Conseil constitutionnel a rendu, lui aussi, son verdict définitif. L’institution que préside Kamel Fenniche a validé les cinq candidatures déjà connues.
Il s’agit de celles d’ Abdelaziz Belaïd, d’Ali Benflis, d’Abdelkader Bengrina, de l’ancien Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, et d’Azzedine Mihoubi. […] Ainsi, la prochaine joute électorale ne verra que la participation d’un personnel politique qui a servi, durant ces 20 dernières années, sous les ordres du régime du président déchu, Abdelaziz Bouteflika. En tant que Premier ministre, chef de gouvernement, ministre ou membre influent d’organisations évoluant à la périphérie du même pouvoir, les cinq prétendants au palais d’El Mouradia [4] sont perçus, par l’opinion nationale, comme des symboles de la continuité du même système qui tient en otage tout un pays. Point de changement ! Même si chaque concurrent tente de convaincre qu’il sera "l’artisan d’une vraie transition démocratique", ses arguments peinent à trouver un écho auprès des foules imposantes des participants au mouvement populaire, rejetant "une élection organisée par les îssabate (bandes)".

  • Article de Mustapha Benfodil (20 novembre, El Watan) : 39e marche hebdomadaire des étudiants : ils ont manifestement à cœur de profiter de cette sortie pour exprimer une nouvelle fois leur rejet de la "fumisterie électorale" du 12 décembre.

On note d’emblée qu’il y a plus de monde, plus d’intensité, au démarrage de la manif, et le contexte électoral justement n’y est sûrement pas étranger. […] Avant même d’entonner Qassaman comme à l’entame de chaque marche du mardi, des voix ont commencé à marteler : "Makache intikhabate yal îssabate !" (Pas d’élections avec la bande). La tendance anti-élection est appuyée par ce refrain : "Isqate el vote wadjb watani" (Faire échec aux élections est un devoir national). Un leitmotiv suivi de ces mots : "lli y voti khayen watani !" (Celui qui vote est un traître à la patrie). Un monsieur d’un certain âge charge à son tour le pouvoir en place en notant : "Un pouvoir illégitime usant de répression et d’atteinte aux libertés n’est pas crédible pour mener des élections".
Le thème de la libération des détenus intervient très tôt dans le répertoire des mots d’ordre formulés. Les étudiants et leurs supporters scandent ainsi dès les premiers pas : "Harrirou el moutaqaline !" (Libérez les détenus) [...]

  • Article de Makhlouf Mehenni (Tout sur l’Algérie, 23 novembre) 40e vendredi : ce qu’il faut retenir après 9 mois de Hirak.

À moins de trois semaines du scrutin, la mobilisation est intacte comme on l’a constaté lors du "quarantième vendredi" qui a vu les Algériens marcher encore sous la pluie et en grand nombre. Comme chaque vendredi, les images ont été fortes, expressives. Comme celle des manifestants de Tlemcen qui sont allés devant la prison de la ville faire "l’appel" de leurs camarades lourdement condamnés lundi dernier pour avoir chahuté un meeting du candidat Ali Benflis. Les condamnations et les arrestations se sont en effet intensifiées durant la semaine. Le Hirak est désormais quotidien : depuis quelques jours, des groupes de jeunes sortent chaque soir à Alger et dans d’autres villes, scandant les slogans habituels hostiles aux élections et aux symboles du régime. Les dizaines d’arrestations effectuées mercredi soir dans la capitale n’ont pas dissuadé les manifestants de revenir à la charge le lendemain et, surtout, n’ont pas empêché ce nouveau mode de contestation de faire tâche d’huile. [...]
Au vu de la multiplication des rassemblements nocturnes et des actions anti-élections, rien ne permet d’entrevoir une ambiance plus sereine dans les deux semaines qui restent. La tendance est même à l’escalade, d’autant que la répression a encore une fois montré toutes ses limites. Neuf mois après, la mobilisation est toujours intacte et le caractère pacifique des marches maintenu. […] Comme lors des neuf derniers mois, le Hirak a gardé le cap sur l’objectif du moment qui est, depuis septembre, de faire échec à l’élection.

Le 24 novembre 2019

Article publié dans Inter-Peuples n°281, décembre 2019

[1Ahmed Gaïd Salah est chef d’État-major de l’armée algérienne depuis sa nomination par Bouteflika en 2004.

[2Abdelkader Ben Salah, ancien président de l’Assemblée nationale, a été nommé président de la République intérimaire après la démission forcée de Bouteflika en avril dernier.

[3Groupement de partis et de personnalités soutenant un Pacte pour une Alternative Démocratique (PAD) prévoyant l’élection d’une assemblée constituante pour élaborer une nouvelle constitution.

[4Siège de la Présidence de la République.

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