Où va l’Algérie ? Un an de révolution permanente...

Publié le : , par  Marc Ollivier

Les médias indépendants algériens ont témoigné des fortes manifestations qui ont marqué dans toute l’Algérie le 22 février 2020, premier anniversaire du "Hirak", le puissant mouvement social pacifiste et unitaire qui s’est généralisé au peuple entier. Ce mouvement exige la fin du "système" Bouteflika dans toutes ses dimensions, un régime démocratique instauré par le peuple, un état de droit, et la fin des interventions politiques de l’état-major militaire. Les reportages sur cet anniversaire sont éloquents : "Mobilisation des grands jours à l’ouest", "Démonstration de force à Tizi Ouzou", "Marche intercommunale historique à Bordj Menaïel", "Le Hirak fêté dans l’enthousiasme à Tiaret", À Constantine on ne s’arrêtera pas" etc...
Ajoutons que cet anniversaire a été célébré aussi par la diaspora algérienne, notamment par un grand rassemblement à Paris et dans d’autres villes en France, comme à Grenoble.

La pression de ce Hirak est si forte que le président officiel, A.Tebboune, considéré comme illégitime par les manifestants (rappelons que son élection a été marquée par 60% d’abstentions) a dû déclarer publiquement "Le Hirak est un phénomène salutaire", et qu’il a signé un décret consacrant le 22 février "journée nationale de la fraternité et de la cohésion entre le peuple et son armée pour la démocratie". La réponse des manifestants du Hirak a été immédiate, rapportée par le journal "Liberté" dans un article de Karim Kebir : "En sacralisant la naissance d’un mouvement dont la portée est historique, le pouvoir ne cherche visiblement qu’à l’empêcher de mener à bon port sa revendication principale, le changement radical du système. Les manifestants ont répondu "Nous ne sommes pas sortis pour faire la fête mais pour le départ du système".

Le CIIP vous propose deux approches complémentaires pour comprendre les bouleversements politiques et sociaux qui ont caractérisé cette première année d’existence du mouvement Hirak en Algérie

- d’une part « Objectif Hirak » : une révolution en marche suivie par cinq photographes algériens

"Objectif Hirak" retrace les événements des douze derniers mois à travers les regards croisés de cinq chasseurs d’images algériens : Sofiane Bakouri, Ahmed Ait Issad, Dihia Gaci, Mohamed Bouzidi et Midou Baba Ali. Mediapart s’est associé aux Haut-Parleurs, premier réseau de jeunes reporters francophones partout dans le monde, pour ce film documentaire de trente minutes réalisé par Redha Menassel en Algérie.
"Objectif Hirak" retrace les événements des douze derniers mois de cet incroyable mouvement populaire. Le site de Mediapart permet de nous connecter aux prises de vue de ces véritables témoins de leur époque, ces cinq chasseurs d’images qui étaient présents dès le 22 février 2019 pour immortaliser cette histoire en marche-20200222&M_BT=161737428414]. Parmi ces photos, certaines sont devenues iconiques par leur impact via les réseaux sociaux.

- d’autre part une analyse publiée dans le journal algérien "LIBERTÉ" du 28 janvier 2020 par Hocine Benmedaghene intitulée "L’apport du Hirak révolutionnaire : l’Algérie nouvelle, quelle voie ?"

Ce que le hirak n’est pas et ce dont il est porteur
Ce ne sont pas seulement les ennemis du hirak qui sont exacerbés par sa continuité et sa vigueur, ce sont aussi ceux auxquels il a apporté beaucoup mais qui craignent d’être emportés par le cyclone fait de son inébranlable caractère révolutionnaire.
Chaque semaine, on le dit en fin de cycle et la comparaison boiteuse avec le mouvement des gilets jaunes est appelée à la rescousse comme pour donner de l’assurance à ceux-là dont le souffle court fait craindre le spectre de rues occupées continuellement par le peuple. Pour d’autres, le hirak patine car trop urbain et pas assez rural ou ne tient pas compte de la donne géopolitique... et se laissent aller à des spéculations cérébrales car ce phénomène ne cadre pas suffisamment avec leurs modèles imaginaires ou avec leur émotive impatience.    

Encore une fois, ce n’est pas un mouvement de révolte, de simple contestation ou juste l’expression d’un ras-le-bol d’une jeunesse désabusée, ce n’est pas un mouvement nihiliste qui exige l’abolition de l’État et ce ne sont point des états d’âme qui s’agitent à la recherche de souffre-douleurs.
C’est une lame de fond qui traverse toute la société algérienne, et même au-delà, dont la sève est le hirak mais dont l’essence est le besoin incompressible de transformer radicalement le rapport entre la société et l’État et de mettre ce dernier au niveau des nouvelles exigences de notre époque. 
Exigences intelligemment ressenties et intériorisées par la majorité absolue des Algériens d’ici et d’ailleurs !

En finir avec le hirak ne règle en rien l’impérieuse nécessité de refonder la nature de l’État, non pas en ce qu’il a de meilleur et qui est un patrimoine collectif obtenu par des sacrifices coûteux de plusieurs générations, mais dans ce qu’il a de honni, de retardataire, de pervers et d’injuste et qui le mettent dans l’incapacité de diriger le pays et d’insérer la nation algérienne dans sa modernité.
Réprimer, par des mesures d’emprisonnement, des jeunes filles et des jeunes hommes pour avoir brandi l’emblème amazigh n’a fait qu’accentuer, à travers l’ensemble du pays, le besoin de valoriser une identité ancestrale trop longtemps étouffée pour de basses raisons idéologiques et politiques. 

L’émancipation et le renforcement d’une nation ne peuvent se faire sans le recouvrement intégral de toute son identité et de son histoire. Le hirak n’est pas dans l’exclusion ni dans la négation d’une quelconque dimension identitaire ni dans sa manipulation contrairement aux pouvoirs politiques, mais c’est les bras grands ouverts vers le passé, le présent et l’avenir, vers la Méditerranée, l’Afrique, l’Orient et l’Occident qu’il s’avance. Bâillonner la presse et les médias, les pousser vers les sommets du ridicule n’a fait que rajouter au mépris de ces pratiques des temps révolus, d’une presse servile, d’une communication médiocre et des manipulations honteuses et porteuses d’insulte à l’intelligence du citoyen. Inversement, cela a consolidé le respect et l’admiration pour les organes et les journalistes qui résistent et étalent à longueur de colonnes ou d’ondes leur courage et leur respect de la déontologie professionnelle.
Empêcher l’accès à la capitale chaque vendredi aux centaines de milliers de citoyens ne diminue en rien de la puissance du hirak mais le renforce dans sa certitude que le pouvoir politique est usurpé et illégitime et que ces manifestations pacifiques font mal à ceux qui veulent continuer à vivre et à s’enrichir par la prédation et la servitude.

La libération d’une partie des détenus pour opinion avec le même procédé utilisé pour leur incarcération, bien que saluée, ne rassure en rien quant à la fiabilité du système judiciaire dont la pratique de “l’épée de Damoclès” est assez tristement connue des citoyens.
Par ailleurs, le mot d’ordre d’indépendance de la justice, à lui seul, ne peut contenter ces centaines de milliers de citoyens ayant subi l’arbitraire, la médiocrité et l’intéressement de magistrats véreux ni ceux, attentifs à l’actualité internationale, qui ont suivi l’incarcération injuste de Lula au Brésil et la destitution inqualifiable d’Evoe Morales en Bolivie afin de satisfaire l’appétit des multinationales américaines grâce à la corruption de juges “indépendants”. Le hirak en est bien conscient et se moque de la propagande occidentale et des petits suivistes qui ignorent jusqu’aux véritables enjeux stratégiques et géopolitiques dans un monde en profonde mutation.

Comme il n’ignore pas les dangers potentiels qui guettent l’Algérie le long de ses frontières mais aussi à l’intérieur de ses institutions. Sa dimension patriotique est à la hauteur de son temps et constitue le véritable et premier rempart contre ces menaces rampantes. Le hirak ne veut pas d’une armée affaiblie, car ce sont les enfants du peuple qui en payeront le prix, mais ne cautionne pas les contrats juteux aux profits de pays étrangers. Le hirak ne souhaite pas des services de renseignement rachitiques mais que le renseignement serve le pays et non à la diversion politique et au contrôle des citoyens et de leurs opinions politiques.
Le hirak connaît l’importance de l’ANP dans l’édifice de l’État mais refuse que les états-majors décident en son lieu et place des représentants du peuple. Le hirak n’est pas contre les forces de l’ordre mais ne tolère pas que l’État s’en serve pour bastonner, insulter et emprisonner des manifestants pacifiques, et qui plus est, marchent et scandent dans la joie, la fraternité et la beauté. Le hirak est aujourd’hui la plus grande école du patriotisme. 

Le hirak n’est pas, par principe, contre les partis politiques
Il n’accepte plus que l’État se dote d’appareils politiques à instrumentaliser pour le maintien d’une équipe au pouvoir. Le FLN historique n’aurait jamais dû être rabaissé à cette ignoble tâche et son sigle si malmené. Une justice historique exige de le restituer simplement à l’Histoire et c’est à ce prix qu’il aura sa place dans les livres scolaires. Le hirak n’accepte plus que l’État se dote d’organisations politiques ou syndicales et d’associations ou en accapare la direction par la grâce des financements publics et de l’hégémonie de l’opportunisme et du clientélisme afin de manipuler les élections, de dévoyer la noblesse de l’activité militante et d’empêcher l’émergence d’une société civile si utile à toute la société.    
Le hirak, c’est l’ensemble de la véritable société civile en concentré et dans son étendue, sa richesse et sa variété ; c’est l’antithèse de ces carcans vides qu’on a créés pour sa négation. Qui aurait alors intérêt à faire taire le hirak, à retrouver la mortelle ambiance lugubre des rues le vendredi, à ne plus entendre les voix du peuple, ses chants de combats joyeux, ces youyous et doux cris des femmes qui chaque jour, chaque vendredi et mardi gagnent encore plus en citoyenneté et le droit de ne plus être sous tutelle, détestable transgression de toutes les Constitutions ?   

Pas de chèque en blanc !
Le pouvoir politique plongé dans une crise profonde et historique, mise à nu par le hirak dans un processus salvateur, a cherché l’issue par ses moyens et techniques traditionnels. Il a triché, organisé un semblant d’élection présidentielle et “normalisé” la crise institutionnelle jusqu’à la nomination d’un gouvernement. Espérait-il sortir de cette terrible crise, engendrée non pas par le hirak mais par des décennies d’errements et d’irresponsabilité, par ce simple coup de baguette magique ? L’envoi de “baltaguia” et de meutes de voyous, l’agressivité indigne de certains policiers et officiers zélés contre les marcheurs du vendredi qui a suivi l’installation officielle du nouveau président, les cris de victoire déclamés à tue-tête par les TV anti-hirak, les propos maladroits du président sur le pain et la pomme de terre... le laissent croire. D’un autre côté, la libération d’un grand nombre de détenus d’opinion, l’implication d’intellectuels de valeur et de patriotes militants au sein du gouvernement fraîchement installé, la feuille de route donnée par ce président aux collectifs d’experts qui semble prendre en considération certaines revendications du hirak, les changements qu’on annonce dans l’organisation et les finances de l’armée… peuvent laisser présager une volonté sincère de cette fraction du pouvoir à initier les changements attendus. Ces signes n’ont nullement modifié la ligne du hirak ou influé sur l’état d’esprit général des citoyens. Pouvait-il en être autrement quand on connaît toutes les promesses de lendemains qui chantent non tenues et qui ont même servi d’alibi pour mieux extirper les ressources du pays et le mettre à genoux. Le hirak s’adresse à l’État, et se moque à juste titre des compromis au sein des appareils et des clans. Il aurait tort de donner un quelconque crédit à qui que ce soit et à alimenter des espoirs qui pourraient dégénérer en une désastreuse déception dont nul ne peut escompter ni la portée ni les formes. Nul ne mérite cette confiance anticipée ni au sein du pouvoir, ni en dehors, ni pour le plus beau des ministres, ni pour le plus brillant des “opposants” car il s’agit de casser la machine à fabriquer la corruption et les corrompus et non juste ses produits. Quelles garanties ont eu ces braves intellectuels-militants pour avoir accepté d’aller au charbon dans ces conditions ? Quelles garanties ont eu Boudiaf et Zeroual alors que le premier a été assassiné en plein exercice de ses fonctions, en direct sur toutes les TV, et l’autre s’en est allé démissionner car incapable d’infléchir, en tant que Président de plein droit, les mécanismes de cette infernale machine qu’est le système ?

Des réformes structurelles ou un désastreux replâtrage  
Depuis longtemps il est question de réformes structurelles, celles qui transforment les structures et contenu de l’État pour que ce dernier puisse mener la société “d’une qualité à une autre”, d’un État bureaucratique à un État de droit, autrement dit vers cette “Algérie nouvelle” dont même l’actuel président se réclame. Une Algérie créatrice de richesses et non simplement consommatrice des fruits de la rente pétrolière, une Algérie des libertés, indispensables d’ailleurs à cette transition en question. Le hirak est un mouvement populaire révolutionnaire par excellence, il exige inlassablement le changement radical. Le pouvoir politique ne l’est pas ! D’après les indices cités précédemment, il sera ou réformiste ou réformateur.
Dans le premier cas, il fera du rafistolage, une nouvelle Constitution pour la galerie, maintiendra tel quel l’immonde code de la famille, lâchera du lest sur les libertés un certain temps avant de les resserrer de nouveau, cherchera à remplir les caisses de l’État coûte que coûte, modernisera un peu l’administration et l’économie mais maintiendra son caractère rentier en allant puiser dans le gaz de schiste et autres ressources (même extérieures) et renforcera encore plus les moyens coercitifs et de contrôle de la société. Il consommera sans merci les énergies naïves ou opportunistes qu’il jettera en pâture à l’opinion publique périodiquement à chaque crise. Il continuera à utiliser ses appareils politiques et syndicaux, à avoir recours aux islamistes, le cas échéant, qui contracteront avec bonheur cette alliance, à laquelle ils appellent déjà de toutes leurs forces… Le système se donnera un sursis mais sera dans l’incapacité de refonder l’État en conformité avec les besoins de la société et du pays. La crise n’en sera que plus profonde, plus grave. Évidemment, la tâche politique première de ce pouvoir serait de se débarrasser impérativement du hirak par tous les moyens, par la carotte et le bâton.  

Dans le deuxième cas, le président et son gouvernement s’attelleront à entamer de sérieuses réformes et la tâche sera franchement rude d’autant que le hirak ne se départira pas de sa vigilance et de son sens critique. Mais ne serait-ce pas justement cela qui donnera la garantie, la seule possible, pour que le processus de réforme aille jusqu’à son ultime stade ? N’est-ce pas cette aubaine qui avait manqué si souvent à ceux qui s’étaient aventurés vainement à entamer la refonte de l’État et de l’économie ? Il est admis maintenant que lorsque le système en place est la source du statu quo qui met en péril la société, la raison d’État (nécessitas) se donne la légitimité de “s’imposer” à l’ordre établi et de le refonder en fonction de l’intérêt public. Dans notre cas, le rapport entre révolution et réformes sera assez complexe. Si nous considérons, comme le dit une vieille révolutionnaire, que la révolution est l’acte de création politique de l’Histoire, la réforme ne s’accomplit que sous l’impulsion de la révolution et dans la direction que cette dernière lui indique. Aussi longtemps que cette impulsion se maintiendra, les chances de bousculer les résistances et de prévenir les coups de force seront importantes. En cela, le hirak en est déjà le garant. Vouloir le casser, c’est s’empêcher d’entamer et de mener à bien les transformations nécessaires, c’est se démunir soi-même de la possibilité de débarrasser l’État des appareils politiques et syndicaux trop encombrants et sièges de la résistance du système, c’est se laisser enfermer dans le carcan des rapports de force entre clans, c’est glisser vers un réformisme fatal. Sans le hirak, Madjer serait encore le coach de l’EN et nous ne serions jamais allés à cette CAN ou pour juste une piteuse prestation car une partie des origines du hirak vient des stades. 
C’est pourtant, dans l’essentiel, la même équipe qui a remporté le trophée mais sans Madjer. Le peuple a fait une des plus grandes fêtes de l’histoire de ce pays et n’a applaudi que ceux qui en avaient le mérite. Cette leçon mérite une plus sérieuse méditation.

Entre vœux pieux et caporalisation vaine
N’étant pas un parti politique, le hirak n’aspire pas à prendre le pouvoir, il exige juste des transformations profondes et saura reconnaître celles à applaudir et celles à maudire. En premier, et par-dessus tout, la liberté, les libertés pour tous et le terreau sera assez fertile pour de nouvelles émergences d’où qu’elles viennent mais elles passeront systématiquement par le tamis de la critique populaire, c’est à prendre ou à laisser ! C’est l’abolition immédiate des privilèges qui sont traditionnellement offerts à ceux qui prennent une charge ou une mission publique, c’est l’abus de pouvoir à ce titre et les dépenses démesurées et/ou les fabuleuses caisses noires qui servent à allécher et à insérer dans les circuits de la corruption qui est exigée. C’est cette soif de gagner, de vaincre, de porter haut et encore plus haut l’étendard national qui anime l’inébranlable force du hirak. Le processus décantation-émergence continue et beaucoup d’intellectuels et de politiques y laisseront des plumes au moment où d’autres éclosent. La reconfiguration de “la classe politique”, trop lente pour certains, se fera au rythme de la vie et non en fonction des impatiences et des vues de l’esprit qui ont cru voir, dans les grossières manipulations médiatiques autour des obsèques de l’ancien chef d’état-major de l’armée, la fin du hirak ou, pis encore, son échec. 

Par ailleurs, vouloir fédérer le hirak relève dans certains cas de l’amateurisme politique ou d’une diversion tendant à le dévoyer, à lui imposer des porte-parole et à le réduire à néant dans d’autres. Les nouvelles organisations politiques restent à créer, et si le hirak en est le terreau, il ne sera pas leur “matière première”.
 
Par : Hocine Benmedakhene

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