"Images" tanzaniennes

Publié le : , par  Philippe Savoye

Ce séjour dans ce pays de l’Afrique de l’est, est conçu par MVIWATA association de petits producteurs tanzaniens, membre de Via Campésina, en lien avec l’association française Tamadi. Hébergement chez l’habitant, partage du quotidien, usage des transports en commun, rencontres variées tournées vers l’échange, la connaissance mutuelle, l’importance du lien à travers les frontières...

Un pays d’une stabilité remarquable

La Tanzanie est un pays récent puisqu’il est né en 1964.
Démarche en douceur qui a associé le Tanganyika ancienne colonie allemande puis britannique devenu indépendant en 1961 et Zanzibar, archipel formé de trois îles principales (Unguja, Mafia et Pemba), indépendant en 1963 après avoir été occupé par le sultanat d’Oman, puis être sous protectorat britannique.

Julius Kambarage Nyerere est considéré comme le père de l’indépendance. Premier Ministre, il devient le premier président de la République du Tanganyika, puis de la République de Tanzanie, jusqu’en 1985 où il se retire de la vie publique.
Afin de favoriser l’unité du pays composé de plus de 120 groupes ethniques [1], dont 95 % d’origine bantoue, aux langues et structures sociales variées (mais avec des similitudes), il promeut le swahili comme langue nationale qui trouve ses racines, notamment, dans la diversité des peuples du pays. Ainsi, la population parle sa langue vernaculaire et, pour majorité d’entre elle, le swahili, langue d’enseignement dans les écoles publiques primaires. L’anglais s’y substitue dans le secondaire. Cette approche est un élément central d’une intégration harmonieuse et de l’absence d’affrontements violents depuis l’indépendance, alors que certaines tensions demeurent entre la partie continentale à majorité chrétienne et Zanzibar à 95 % musulmane. Sa population très jeune (les moins de 15 ans représentent 43,4 % de la population et l’âge médian se situe à 17,9 ans en 2017), agricole aux deux tiers, vit pour moitié sous le seuil de pauvreté. Fortement dépendant des bailleurs internationaux, le tourisme (Kilimandjaro, Zanzibar) représente 15 % du PIB. Dans ce pays peu urbanisé les terres appartiennent à l’État, mais seul un quart des terres cultivables est mis en valeur. La déforestation semble aujourd’hui relativement endigué par une politique qui veut que tout arbre coupé entraîne une plantation.

Des orientations qui interpellent

Dès sa prise de fonction en octobre 2015, le président Magufuli impose un nouveau style, donnant la priorité à "la lutte contre la corruption, l’amélioration des services publics, la réduction des dépenses de l’État". Ses premières mesures (visites inopinées au sein de services publics, interdiction des déplacements des fonctionnaires à l’étranger, création d’une juridiction spéciale pour les délits de grande corruption, etc.) lui valent une grande popularité… et le surnom de "bulldozer". Si la démocratie semble bien installée dans une société relativement apaisée, dans son dernier rapport Amnesty international pointe des problématiques inquiétantes : "Les autorités ont restreint le droit à la liberté d’expression et d’association et n’ont pas pris les mesures nécessaires pour combattre les discriminations fondées sur le genre et l’orientation sexuelle."

Concrètement, "le gouvernement a poursuivi sa répression contre les personnes LGBTI en fermant des centres de santé, menaçant d’annuler l’agrément des organisations qui les soutenaient, d’expulser tout étranger ou de poursuivre toute personne œuvrant pour la protection des droits des LGBTI [2].
Des députés de l’opposition considérés comme critiques envers le régime ont été la cible d’actes de harcèlement et d’intimidation, et certains ont été arrêtés. Trois journaux ont été fermés ou temporairement interdits de publication en raison d’articles "contraires à l’éthique" ou "incitant à la violence". La Réglementation sur les communications postales et électroniques porte atteinte à la liberté sur Internet.
Par ailleurs, le président John Magufuli a publié une déclaration excluant les filles enceintes des écoles publiques. Il a également affirmé que, tant qu’il serait président, aucune élève enceinte ne serait autorisée à reprendre sa scolarité dans l’enseignement public classique.
"

MVIWATA : une démarche exemplaire

Mtandao wa Vikundi vya Wakulima Tanzania (MVIWATA) regroupe trois millions de petits paysans du pays. Son objectif premier est "d’avoir une voix commune pour défendre leurs intérêts économiques, sociaux, culturels et politiques". Soutenue par l’Université d’agriculture de Sokoine, elle fut fondée en 1993 par 22 agriculteurs. Son slogan "Mtetezi wa Mkulima ni Mkulima Mwenyewe", signifie que le défenseur d’un agriculteur est l’agriculteur.

Théodora, cheffe de l’information nous en explique les fondements : "le réseau se base sur une motivation collective : la parole est celle des petits paysans ; le national permet de s’exprimer d’une seule voix". Dans le cadre du plan 2017/2021, cinq objectifs sont définis :

  1. Permettre aux paysans de vivre en sécurité par l’obtention d’un titre de propriété, et ainsi éviter leur expulsion au profit de familles riches ou ayant des relations.
  2. Lutter contre les produits chimiques et valoriser les cultures traditionnelles qu’elle soient biologiques ou agroécologiques par exemple.
  3. Développer le microcrédit au niveau des villages, géré directement par les groupements locaux.
  4. Accéder aux marchés. "Cela ne sert à rien de produire si, au-delà de la production vivrière, les paysans n’arrivent pas à vendre leur production et à en vivre. Nous avons déjà construit 11 marchés sur cette période. A un autre niveau, favoriser le regroupement afin d’accéder au marché national et international."
  5. "Faire grandir l’association" afin d’avoir un poids plus grand et une parole plus forte.
    L’accueil d’étrangers enrichit les approches locales, fournit un petit revenu complémentaire et ainsi développe l’organisation collective villageoise.
    L’adhésion annuel est de 5 000 shillings (2 €… Ce qui fait un budget de 6 millions d’euros !). Son impact se situe au niveau national (avancée d’idées, concrétisation de revendications, etc.) et au niveau local où la réflexion commune, la dynamique collective, permettent des avancées au-delà de l’agriculture, comme le microcrédit, l’émergence de leaders, etc.

Et sur le terrain ?

Dans le village de Kwalei, ethnie Samba, l’association regroupe des cultivateurs, éleveurs, pêcheurs et producteurs de lait réunis en groupements villageois au nombre de 24 et de 30 adhérents, membres d’un groupement, moteur de cette dynamique. L’association organise des formations : culture biologique, santé des animaux, etc., favorise la constitution de coopératives ("à l’exception du thé, monopole des Indiens" !).

Travail de la canne à sucre à Kwaley

Dans le village de Luguru perché sur les sommets non loin de Morogoro. Hadj, animateur local explique la démarche. "Pour motiver la population nous avons réalisé un jardin expérimental aux multiples facettes : élevage de chèvres, poules, lapins, plantation de deux variétés de maïs qui ne maturent pas au même rythme, mixage sur quelques dizaine de mètres carrés du manioc et du maïs qui s’enrichissent mutuellement, culture de champignons, élevage de tilapias et poissons chat dans deux bassins, plantation expérimentale de vanille, corossol, fruits de la passion, canne à sucre, ananas… sans oublier plantes médicinales et herbes aromatiques, etc. Cette démarche amène les gens à s’interroger, à regarder, à préciser les types de production qu’ils souhaitent privilégier".

Une rencontre estudiantine

Durant ce séjour, une rencontre fut organisée afin de créer un échange avec les étudiants en formation de guide. Parmi les questions de tous ordres (Peut-on apprendre le swahili en France ? Pourquoi souhaitez-vous rencontrer des minorités et être hébergés chez l’habitant ? En France, les migrants qui viennent chercher du travail sont-ils bien accueillis ?) l’une d’entre elles, posée par une jeune mère, a mérité une attention particulière et une réponse "ciblée" (cf. le chapitre Amnesty international) : se marie-t-on en France ? Elle me permit d’apporter un éclairage sur le mariage homosexuel et de relativiser son importance quantitative quand se véhicule dans le pays l’idée que les nations européennes privilégient le mariage de personnes de même sexe au détriment des unions hétérosexuelles.

Un autre thème fut dès plus surprenant. Dans le revue Géo du mois de février, un dossier est consacré à la Tanzanie. Un article intitulé "La fin des "sherpas" du Kilimandjaro ? - Sans eux, jusqu’ici, impossible de réussir l’ascension. L’avenir des porteurs est cependant menacé par un projet de téléphérique, voulu par les autorités pour faciliter l’accès au toit de l’Afrique". Or nous sommes à Arusha, à deux pas de ce sommet mais aucune personne présente (professeurs et étudiants) n’avaient entendu parler de ce projet. Un comble, alors que sa réalisation aurait un impact direct sur leur futur métier !

Zanzibar

Zanzibar {JPEG}Une île, un monde à part… et intégré : l’île jouit d’un statut de semi-autonomie, dispose de son propre gouvernement. Pour s’y rendre, les démarches administratives correspondent à celles qui doivent être exécutées pour entrer dans un pays indépendant !
L’île apparaît tel un "melting pot de civilisations". La culture du giroflier connaît ses heures de gloire au 18ème siècle (encore aujourd’hui l’État possède le monopole de la vente). Sous domination du sultanat d’Oman l’économie se tourne vers le commerce d’esclaves (on estime à 700 000 le nombre d’entre eux qui y ont été vendus de 1830 à 1873). La population de l’île est musulmane à plus de 95 % "mais chrétiens et musulmans vivent en bon harmonie" (Alima).

Lorsque l’on s’éloigne du sable fin et et du brouhaha touristique (qui depuis peu est devenu la première ressource de l’île au détriment des clous de girofle), la vie villageoise reprend tous ses droits. Hébergés à Uroa par des membres de l’association "Mlizani halwezi" ("vous pensez qu’on ne peut pas"), elle-même membre de Mviwata. Ses adhérents pratiquent l’élevage d’ovins, caprins , la culture d’épices des plus variées, de fruits et légumes ; l’une d’entre elles, pratiquée essentiellement par les femmes, est bien singulière : la culture d’algues pour savons, cosmétiques, voire alimentation. A marée basse, c’est-à-dire à quelques centaines de mètres des côtes, les cultivatrices plantent des boutures d’algues qui mettront deux mois à se développer et seront cueillies, triées, et vendus à une coopérative.

Pêcheuses d’algues à Uroa

Un proverbe tanzanien dit : en visite chez autrui, ouvrez les yeux, pas la bouche ! Oui ces rencontres (sans oublier celle chez les Maasaï qui fait l’objet d’un article distinct) reflètent une vision, parfois si proche et à d’autres moments si éloignés de nos réalités, de notre rapport à l’autre, du lien à la nature, du rythme du temps, etc. Une amie tanzanienne, en France depuis de nombreuses années me disaient à mon retour "j’apprécie la vie française, mais quand je retourne au pays où j’ai mes racines mais guère vécue, je retrouve du sens à mon quotidien et une dimension toujours nouvelle de ce que j’appelle la Vie avec une majuscule".

[1L’origine ethnique est inscrite sur la carte d’identité.

[2L’homosexualité est passible d’une peine maximale de 25 ans de prison.

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