Au quotidien chez les Maasaï

Publié le : , par  Philippe Savoye

Il y a 300 ou 400 ans les Maasaï seraient partis de l’actuel Soudan pour la zone où ils se trouvent actuellement au nord de la Tanzanie et au sud du Kenya. Au fil des siècles ils durent défendre leurs terres dont une partie significative fut conquise par les colons allemands et britanniques à la fin du XIXème siècle puis par des ethnies dominantes avec l’aide des gouvernements. Une partie des terres a également été confisquée en parcs nationaux. Guerriers, ils durent continuellement défendre leur savane.

Suite à l’expulsion d’une partie de leur terre ancestrale, en 2009, Survival mène une campagne internationale de soutien "l’accaparement des terres pourrait signifier la fin des Maasaï" [1]… Depuis, la situation s’est quelque peu décantée ; en 2013, après un combat d’une vingtaine d’année le Premier Ministre tanzanien abandonne le projet de confisquer près de 400 000 hectares de leur territoire. "Notre terre nous a enfin été rendue", déclare Samwel Nangiria (directeur du réseau d’ONG Ngorongoro, qui œuvre pour protéger le droit à la terre du peuple Maasaï). Cependant, encore aujourd’hui des actions gouvernementales tendent à expulser des Maasaï au profit de l’accueil touristique dans des parcs nationaux.

Les Maasaï en image d’Épinal

"Maasaï" désigne ceux qui parlent la langue "maa", et plus généralement le terme signifie "le peuple Maasaï". "Masaï" correspond à l’individu masaï. Le pays maasaï s’étend de chaque côté de la frontière qui sépare le Kenya de la Tanzanie. Les estimations sont délicates par le nomadisme et la très libre circulation à travers la frontière ; ils seraient au nombre d’environ 850 000 au Kenya et 300 000 en Tanzanie. Les Maasaï appartiennent au groupe des sociétés nilotiques et se répartissent en cinq groupes (Arusha, Baraguyu, Kisongo, Purko et Samburu). Pour ce peuple, le dieu Ngai lui a donné tout le bétail ce qui engendra de nombreux conflits violents avec d’autres ethnies au cours des siècles, afin de récupérer "sa propriété". Ayant notamment la responsabilité de perpétuer leur culture les Maasaï ont un chef "Laigwanani" ; chaque clan a un chef élu.

Un troupeau en pays maasaï

Les Maasaï constituent une population d’éleveurs et de guerriers semi-nomades. L’économie pastorale est exclusive et ils ont résisté aux incitations gouvernementales visant à leur faire adopter un mode de vie plus sédentaire respectueuse des frontières et l’agriculture. Ils n’assurent aucune culture et n’interviennent pas sur leur environnement ; de même, aucune transformation n’est effectuée à partir du lait. Ils se déplacent avec leurs grands troupeaux de bétail (vaches, zébus) à travers la savane en fonction des pâturages. L’élevage du bétail est l’élément central de leur vie ; le nombre de bêtes que possède un homme est la base de sa richesse. Ils élèvent également des moutons et des chèvres dont la charge est confiée aux femmes et aux enfants (parfois dès 3 ans !).

Les Maasaï maintiennent leurs traditions culturelles tout en étant de plus en plus confrontés aux réalités du monde extérieur, tels l’accès aux médias, la scolarisation des nouvelles générations, par exemple, et intègrent (au moins pour partie) les lois de leur pays. Au delà des pressions politiques, le défi qui s’impose à leur mode de vie résulte de la réduction de plus en plus grande de leur espace vital : les changements climatiques, l’érosion des sols, l’extension des parcs animaliers, des voies de communication qui coupent de plus en plus la savane, etc.

La société maasaï est patriarcale, divisée en clans patrilinéaires et en classes d’âge où au-delà de 45 ans, femmes et hommes sont considérés comme, "les sages du clan". Les hommes, au statut de "guerrier", ont une double fonction : s’occuper des troupeaux de bétail et assurer la sécurité de leur clan. Les femmes sont le lien social et "tout ce qu’elles font a pour objectif la socialisation" : approvisionnement en eau et bois, éducation des enfants, construction des maisons, confection des bijoux, etc. La polygamie est permise et dépend directement de la richesse de l’homme. Les femmes peuvent avoir un amant, à condition qu’il soit du même groupe d’âge que son mari.

Les Maasaï se nourrissent traditionnellement de viande, de lait et de sang de vache. Depuis quelques années, ils sont devenus également consommateurs de riz, maïs, légumes (pommes de terre, choux...).

"Chercheurs et ONG estiment que les Masaï ont l’espérance de vie la plus courte de Tanzanie : 45 ans, contre 65 ans pour la moyenne nationale. Et 60 % de Masaï de moins de 5 ans souffrent de malnutrition chronique, contre 20 à 40 % dans les autres ethnies, d’après une étude publiée en 2014". (Christelle Gérand)

Village d’Orendek

Le séjour dans la famille de Mama Kubwa et Orelitei Papa me fait entrer de plain-pied dans le quotidien des Maasaï, où les réalités sont parfois éloignées de l’imagerie populaire de ce peuple - au vêtement rouge : couleur du sang "signe du courage" - souvent utilisée pour représenter l’Afrique traditionnelle.

Une case d’un village maasaï

Le village (boma) de 3 000 habitants est constitué de cases, de maisons disséminées sur quelques kilomètres carrés dans un vaste espace de verdure. Des chemins le délimitent "qui peuvent être empruntés par des troupeaux de tous les villages, mais ils ne peuvent y divaguer. De même, les habitants du village peuvent se servir du bois et des pierres de la rivière pour leur construction, mais pas les habitants des autres villages" précise Lazaro, guide local. Un point d’eau sert à l’abreuvage et de lieu pour la lessive. La verdure est omniprésente toute l’année… Seule "bizarrerie" : l’essentiel de ces plantes qui poussent naturellement ne sont comestibles ni pour les hommes ni pour les animaux.

Les hommes sont peu présents : la très grande majorité est partie avec leurs troupeaux à la recherche de pâturages. Avec l’évolution sociétal, de nombreux Maasaï travaillent en ville et selon leurs revenus associent désormais une maison "en dur" à une case traditionnelle.

Pas de commerce dans le village ; lorsque des besoins apparaissent ils partent en ville faire quelques achats vendant quelques bêtes selon les besoins.

Les terrains sont propriétés privées des familles mais sans titre de propriété aussi l’association Mviwata mène des actions afin qu’un titre officiel soit attribué à chaque famille. Éloignés des parcs animaliers dans le village et ses environs il n’y eut pas d’expulsions.

Dans le village réside un chaman, du clan des Lazya (comme quasiment tous les chamans). Très riche il possède un millier de chèvres et huit femmes. Il effectue les soins "d’une médecine traditionnelle", se fait payer en chèvre ou vache "pour les maladies complexes qui nécessitent des rituels". Si la fonction médicale est très présente, la dimension "spirituelle" semble secondaire.

L’association Mviwata (Association qui regroupe trois millions de petits producteurs tanzaniens, membre de Via Campesina), avec le soutien de l’ONG française Tamadi, a construit un bâtiment pour développer la confection de souliers vendus sur le marché local. Trois femmes y travaillent "maintenant nous sommes autonomes économiquement. L’activité a changé ma vie : mes enfants sont scolarisés, j’ai construit notre maison" exprime Issaya la responsable.

Une cinquantaine de femmes ont mis en place un microcrédit auquel participe la Mama ; chacune verse 5000 shillings par semaine (2 €). Cela lui a permis de se constituer un petit troupeau d’ovins. L’association "Muiwamo" regroupe une quarantaine d’entre elles qui réalisent de l’artisanat principalement à partir de perles…

Regard sur le quotidien

Dès le matin, les troupeaux sont sortis de leur enclos (chèvres, moutons, vaches à l’unité) et partent paître sous l’œil attentionné d’enfants âgés de six à dix ans, mais la grande majorité d’entre eux, à pied, vêtue de leur uniforme, partent à l’école à Namanga, ville frontière avec le Kenya, à cinq kilomètres (une école privée d’une église évangélique sud-coréenne s’est implantée dans le village)...
Des hommes, à pied ou en moto, partent travailler à la ville...
Des femmes et des jeunes filles partent chercher du bois pour la cuisson. Aujourd’hui, selon la réglementation tanzanienne, tout arbre abattu impose une plantation…
Durant la journée, femmes et enfants se retrouvent au milieu de l’espace central entre les cases (enkang) ; quand un enfant a soif, une femme va traire une chèvre...
En fin de journée les troupeaux d’ovins et caprins sont regroupés à l’intérieur d’un enclos d’épineux (emboo) afin de les protéger des prédateurs. Traite par les femmes.

Regroupement des femme et enfants

Nos repas avec la Mama et le Papa se déroulent porte close car, dans la coutume maasaï, hormis son épouse, une femme a l’interdiction de voir un homme manger...

La construction d’une case
Les cases sont construites collectivement par les femmes "mais c’est la femme à l’initiative de la maison qui se procure les matériaux. Cela peut durer d’une semaine à plusieurs mois". Les hommes aident à l’installation de la toiture. Autour d’une armature en bois, est apposé un mélange fait de fumier, bouse et cendres : "durci il a un pouvoir isolant, d’autant que, érodé, de tout petit morceaux de feuilles mangées par les vaches restent". Le toit est constitué de branchages, et couvert de plastique pour éviter les infiltrations. Le sol est en terre battue. La maison est propriété de la famille.

Hormis la porte d’entrée pas d’ouverture si ce n’est des petites entailles de quelques centimètres carrés "qui laissent passer l’air mais ne peut favoriser l’entrée des animaux". L’intérieur, d’une dizaine de mètres carrés, est réparti "en chambres" dès plus sommaires : une pour les enfants, une pour le couple, un coin cuisine, un espace pour stocker le bois en prévision de la période des pluies. Précédemment, animaux et Maasaï cohabitaient ; maintenant un parc protégé d’épineux est conçu à proximité. "La confection d’enclos pour les animaux est le fruit du développement, des liens avec d’autres ethnies, de la scolarisation où nous voyons de nouvelles manières d’habiter. Par tradition la maison est ronde, mais sa construction nécessite un ouvrage complexe, aussi depuis ces dernières décennies nous construisons des maisons rectangulaires, avec un toit de tôle. Aujourd’hui c’est plus sain… L’école a apporté un bienfait et aujourd’hui, jeunes comme plus âgés poussent pour qu’il y ait une évolution" précise Nasserian l’une des femmes de la famille.

Une initiation pour devenir "guerrier"

Les hommes suivent une phase initiatique de 9 ans, durant laquelle ils sont "morani" afin de devenir "guerrier". Lazaro, morani, étudiant, précise le déroulé.
"La période débute avec la circoncision pratiquée de façon collective pour une même classe d’âge (entre 12 ans et 18 ans), réalisée par des chamans. On ne doit pas crier car sinon nous ne sommes pas considérés comme de vrais Maasaï. Dès lors nous constituons une "classe d‘âge" à la solidarité intégrale.
Tous les ans nous nous retrouvons trois mois à l’extérieur du village dans un lieu inaccessible aux femmes à cette période. Nous venons "sans toit" et vivons collectivement, à quelques dizaines d’un même clan. Nous devons assurer toutes les fonctions vitales. Nous faisons la fête, buvons de la bière locale (de blé), du rhum, du sang des animaux et mangeons de la viande "mélangée à des médicaments sauvages". L’objectif est à la fois de nous initier mais aussi "que nous devenions forts car nous aurons à assurer la protection des familles et des troupeaux".
Durant cette période nous partons, seul, à deux ou trois, avec les troupeaux. Nous devons soigner les bêtes, les protéger d’éventuelles attaques d’animaux sauvages et amener les vaches à être fortes et endurantes. Les anciens devaient tuer un lion ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. Des anciens nous initient au rôle de "guerrier" - assurer la sécurité du clan -, à prendre soin du cheptel et plus globalement à la culture maasaï comme les usages, l’histoire de notre peuple, les danses traditionnelles.
Durant toute cette période nous n’avons pas le droit de manger de viande à la maison, mais seulement, à l’extérieur, en groupe avec d’autres morani, car le partage et la solidarité entre membres du groupe d’âge sont fondamentaux, que l’on soit riche ou pauvre et dureront toute la vie. Après tous les rites, nous obtenons le statut de "guerrier", nous nous marions et devenons chef de famille."

La période sèche et celle des vacances scolaires sont privilégiées ; les étudiants font l’aller-retour (en troquant leur habit traditionnel pour l’uniforme), mais ne peuvent rentrer chez eux..
L’homme maasaï a deux attributs : son bâton (rungu), tiré du "essitefi" [2], et son coupe-coupe… On pourrait ajouter de nos jours : le téléphone portable !

Une culture et des pratiques en évolution

L’ouverture au monde des Maasaï, comme pour toute ethnie ancestrale, amène à des changements comportementaux. La migration des Maasaï dans d’autres régions des deux pays, l’attribution d’un emploi salarié à proximité, la diaspora à travers le monde même en nombre limité, l’accès aux moyens de communication moderne, la scolarisation généralisée, l’accès de jeunes aux universités, etc. engendrent des évolutions sociétales plus ou moins marquées, très majoritairement partagées. L’évolution des législations kényane et tanzanienne entraînent également des changements progressifs.

Les femmes sont rasées : conception historique, car "seuls les guerriers avaient le droit de posséder des cheveux longs qui leur donnaient force lors des combats". Si la tradition se perpétue, de plus en plus de femmes en ville change d’attitude.

Le percement des lobes d’oreille est d’ordre culturel "c’est pour nous reconnaître", mais n’a pas de signification sociale ou culturelle. De même tous les Maasaï rencontrés ont une scarification en forme de trois quarts de cercle sur une joue. Signe identitaire lors des déplacements. Elle eut également un effet négatif de marquer cette population, de la railler, voire de créer des rejets, de la violence. Elle se réalise de moins en moins ; certains enfants la possède en tatouage peu prononcé.

Il y a peu de temps encore, une femme ne pouvait hériter. Aujourd’hui, l’héritage s’effectue entre les enfants, sans distinction de sexe, mais en fonction de l’âge : les aînés perçoivent davantage que les plus jeunes, mais la réalité s’articule également avec la religion - chrétien et musulman notamment -. Un projet serait en débat où les terres et les vaches seraient attribuées aux hommes ; ovins et caprins aux femmes.

Durant très longtemps, le mariage des filles était négocié par leur père très jeune, voire dès avant leur naissance, au sein d’un même clan. Cette coutume a disparu et aujourd’hui, en général, les jeunes se choisissent. Les filles subissaient l’excision mais les lois kényane et tanzanienne l’interdisent désormais.

Messages en forme de "perspective ouverte"

Issaka Mamnyaki, avez-vous un message à nous faire passer ? Il faut se débrouiller, qu’on soit en Tanzanie ou en France. Ne pas rester chez soi à ne rien faire. Ce n’est pas toujours facile, mais il faut se former, acquérir des compétences. Les femmes qui se forment peuvent travailler dans la couture, la confection de chaussures ou tout autre activité. Il faut avoir quelque chose à faire. Il faut que chacun cherche la formation qui lui plaise et on peut réussir et vivre dignement, tout en conservant notre culture. Un proverbe Maasaï dit : la pluie mouille le zèbre mais n’efface pas les rayures !

Mama Kubwa : vous sentez-vous d’abord Maasaï ou Tanzanienne ? Je suis une Maasaï tanzanienne !

Orelitei Papa : quel est le message essentiel de votre culture ? Notre philosophie c’est que la terre n’appartient pas à l’individu : elle appartient aux morts, aux vivants et à ceux qui ne sont pas encore nés.

Un Maasaï

[1"Les forces de police anti-émeutes tanzaniennes lourdement armées ont mis le feu à des propriétés et des réserves de nourriture des Maasaï pour les expulser de leur terre ancestrale en faveur de la compagnie Otterlo Business Corporation liée aux familles royales des Émirats arabes unis qui détient depuis 1992 des droits exclusifs de chasse et de safari à Loliondo, au nord de la Tanzanie. Cette région est un territoire maasaï traditionnel" (Survival). Campagne de soutien ici

[2nom "maa" de l’arbre

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