Dossier : De retour du Forum Social
Mondial de Tunis, mars 2013
Entre le 26 et le 30 mars 2013, la rencontre de 60 000
altermondialistes du monde entier a été un immense succès
pour la révolution tunisienne et pour le monde arabe et lAfrique
en général. Plusieurs membres du CIIP y ont participé
et font part de leurs rencontres dans limmense campus Al Manar
de luniversité de Tunis.
FSM à Tunis : un autre monde est possible
Juste quelques jours avant l'ouverture du FSM 2013, les
Tunisiens pansaient leurs blessures suite à l'assassinat du militant
politique Chokri Belaïd, un des grands acteurs de la révolution
de la dignité du 17 décembre 2010-14 janvier 2011, pour
se libérer du joug de la dictature et de l'exploitation. Le FSM
en Tunisie, c'est un deuxième air de liberté qui a envahi
les jeunes et les habitants de la ville de Tunis durant toute la semaine
du 12e Forum Social Mondial 2013 à Tunis.
En Tunisie, là où a commencé la "révolution
de la jeunesse et de la dignité" qui a touché plusieurs
pays de la région méditerranéenne, le FSM lui a
rendu hommage en choisissant la "Dignité" comme le
thème de cette session 2013. C'est la première fois que
le FSM se tient dans l'espace arabe. C'est un feu d'artifice d'idées
et d'échanges d'expériences entre Tunisiens et tous les
participants du monde, une rencontre solidaire contre le capitalisme
sauvage, contre le diktat des financiers et contre la dette.
C'est un grand symbole que le FSM 2013 inaugure sa première journée
par une assemblée des femmes à laquelle assistaient des
femmes du monde entier. Cette solidarité des femmes avec les
femmes tunisiennes et les femmes de la région arabe, en lutte
pour leurs droits universels, leur dignité, leurs droits sexuels
et contre le patriarcat, en lutte pour leur citoyenneté, leurs
libertés, pour un monde juste et égalitaire, c'est un
modèle des luttes futures et l'exemple de convergences des luttes
pour qu'un autre monde soit possible.
La grande marche de l'après-midi du jour de l'ouverture du FSM
(26 mars), qui a investi l'avenue Mohamed V en direction de Menzeh,
a rassemblé quelques 50 000 citoyennes et citoyens venus du monde
entier qui pensent et le disent : "Un autre monde est possible".
Le FSM a réussi dans l'organisation de ce rassemblement
du 26 au 30 mars avec plus de 1500 ateliers et tables rondes, des rassemblements
et diverses manifestations autour des questions comme : "comment
réinventer la démocratie dans la région Maghreb
Machrek", "les mouvements des chômeurs et diplômés
chômeurs", "la solidarité contre la saisie de
l'eau", "la séparation des religions et de l'Etat,
"la Chine et l'Afrique", "le commerce et l'aide au développement",
"les luttes contre l'accaparement des terres", "la souveraineté
alimentaire et énergétique", "l'annulation de
la dette", le forum des économiste atterrés, "l'expérience
brésilienne de participation populaire dans l'élaboration
législative de l'assemblée constituante", etc. Sans
oublier le 3ème Forum Mondial des Médias Libres qui s'est
ouvert en parallèle juste avant le FSM 2013 : c'est une fenêtre
ouverte en particulier aux populations "sans voix" d'un grand
nombre de pays du monde arabe, du Maghreb et du Machrek.
La question palestinienne a pris une grande place dans les ateliers
et les débats. La manifestation clôturant le FSM le 30
mars 2013 fut la grandiose marche solidaire avec le peuple palestinien
dans le cadre de la journée de la terre.
Le FSM a réussi comme alternative au Forum de Davos.
Les citoyennes et les citoyens du monde sont de plus en plus conscients
que le monde et aussi chaque société peuvent être
organisées par une logique contemporaine non soumise au marché
des finances.
Cependant une question sur la participation des islamistes et leurs
multiples ateliers se pose : selon les organisateurs du FSM, c'est pour
asseoir la transition démocratique qu'ils ont élargi la
participation aux mouvements prônant l'islamisme. Il faut penser
sans doute que le FSM a accepté la participation de l'islamisme
qui ne régit le social qu'à partir du principe du "zakat"
(la charité). Est-ce que ce sont les autorités tunisiennes
qui ont "suggéré" la participation des islamistes
comme préalable ?
Le FSM 2013 à Tunis s'est déroulé dans un climat
post-révolution démocratique sous un gouvernement provisoire
et islamique, Il n'est pas facile à un mouvement social orienté
dans une lutte contre le capitalisme sauvage de pouvoir se mouvoir dans
un milieu où domine l'islamisme, idéologie religieuse
qui pratique et prône le capitalisme sauvage et le marché
financier prédateur par excellence. Cette 12ème session
du FSM à Tunis sera assurément riche de leçons
à tirer et d'approches innovantes pour poursuivre le chemin tracé
depuis 2001 à Porto Alegre (Brésil).
Khaled Bensaïdane
FSM Tunis : cet avis de printemps
Assurément, le Forum social mondial aura été
pour la Tunisie et sa révolution une formidable vitrine internationale.
Ce fut surtout une jonction historique entre la cause de l'altermondialisme
et celle des pays du Tiers-Monde et des peuples, notamment arabes, en
lutte pour leurs droits économiques, sociaux et politiques. Une
jonction qui eut pour théâtre la Tunisie révolutionnaire.
Un formidable brassage des idées et des cultures. 55 000 badges
d'entrée épuisés le 2ème jour ! Une ambiance
extraordinaire où l'internationale est chantée en arabe,
où des jeunes de toutes origines dansent sur des rythmes qui
ont accompagné les révoltes tunisienne et égyptienne,
où des grands-mères algériennes brandissent la
photo et le prénom de leurs enfants ou maris disparus, où
des nationalistes arabes scandent leur soutien à Bachar El Assad,
alors que le FSM affiche - par banderoles interposées - son soutien
à la révolution syrienne. Sans oublier nombre de Marocains
- téléguidés par leur gouvernement ?- qui revendiquent
bruyamment l'intégration territoriale du Sahara occidental, s'opposant
avec virulence aux militants sahraouis. Mais le service d'ordre parvient
à gérer tensions et contradictions
Avant le déroulement
de cette édition tunisienne le bruit courait que ce FSM serait
peut-être le dernier, que ces rassemblements alternatifs mondiaux
s'essoufflaient et qu'il fallait inventer autre chose. Cette crainte
a été très vite balayée : la vitalité
de ce FSM tunisien a été telle qu'elle ne peut qu'inspirer
et revitaliser les futures éditions
Les femmes et leurs revendications omniprésentes
Plus que tout autre la présence massive et l'engagement des
femmes, notamment tunisiennes, mais aussi d'Afrique subsaharienne, d'Amérique
latine, et bien sûr européennes a marqué le forum.
Le Forum a été lancé au début par l'Assemblée
plénière des femmes. Un grand amphi archi bondé,
une ambiance électrique, une douzaine de témoignages de
femmes du monde arabe, du Sénégal, du Congo, d'Afrique
du Sud, de l'Inde, du Brésil, du Mexique, de France
Des
juristes, des travailleuses sociales, des animatrices, des syndicalistes
Une affirmation faite de fierté et de ferveur de leur rôle
dans les révolutions arabes et dans leurs sociétés
respectives. Et de leur lutte pour d'autres législations plus
égalitaires, contre les violences, de leur volonté de
résister aux islamistes conservateurs. Même si nombre de
femmes portaient par ailleurs le voile tout en se revendiquant parfois
féministes, récusant une laïcité agressive
Pas si simple
Echange de vécus, d'expériences, de
luttes, d'adresses
Incontestablement ce Forum a été
marqué par l'omniprésence et l'affirmation revendicative
des femmes.
Les migrations et les politiques européennes indignes et criminelles
De nombreux ateliers ont été consacrés aux migrations
et aux politiques européennes en matière d'asile et d'immigration.
Des politiques qualifiées de criminelles par de nombreux intervenants
et militants associatifs, rappelant que selon les chiffres rapportés
par l'organisation Migreurop au moins 2 500 hommes et femmes meurent
chaque année noyés dans les eaux de l'Atlantique et de
la Méditerranée du fait des murs et des barbelés
physiques et administratifs érigés par l'Union européenne
(délivrance minimale de visas, pression très forte auprès
du Maroc, de la Tunisie, de la Libye pour qu'ils interceptent les candidats
subsahariens à l'exil, les enferment dans des camps avant de
les renvoyer). Ces politiques de contrôle migratoire visant à
dissuader par tous les moyens l'arrivée en Europe des candidats
à l'immigration sont l'expression d'un nouvel ordre colonial
qui construit des murs et sous traite à certains pays (Maroc,
Tunisie, Libye, Turquie, Ukraine..) le rôle de gardes barrières
pour assurer l'étanchéité des frontières,
et condamner ainsi les candidats à l'immigration à des
tentatives désespérées et de plus en plus mortelles.
Des témoignages poignants ont été apportés
par des migrants dans les ateliers. Les militants tunisiens essaient
d'agir auprès de leur gouvernement pour qu'il refuse le rôle
de gendarme que l'UE essaie de lui imposer, subventions à l'appui.
Les principes de liberté de circulation (article 13 de la Déclaration
universelle des Droits de l'Homme de1948) et d'établissement
ont été rappelés. Pour un monde sans frontières.
Par ailleurs, le refoulement en Italie - à la demande expresse
des autorités italiennes - des 50 membres de la Caravane des
Sans Papiers qui avaient traversé la France et avaient embarqué
à Gênes (Italie) pour Tunis, a été vivement
dénoncé. Ainsi que la politique française vis-à-vis
des étrangers et des Roms
.
Ces centaines de Tunisiens candidats djihadistes qui quittent leur
pays
Une réalité pour le moins inquiétante, effrayante,
révélatrice d'une crise sociale, économique, idéologique
que j'ai découverte en discutant avec des Tunisiens et en parcourant
divers articles de presse : des centaines de jeunes Tunisiens, souvent
chômeurs et en plein désarroi psycho-affectif, disparaissent
soudain de leur pays, enrôlés par filières interposées
pour aller faire la guerre en Afghanistan, au Mali, surtout en Syrie.
La plupart mourant au bout de quelques semaines dans des attentats suicides
ou des affrontements auxquels ils sont mal préparés. Avec
la promesse du martyre
Endoctrinement, lavage de cerveau en Tunisie
par des imams, des salafistes qui font voir des vidéo où
l'on découvre des camps d'entraînement, des "frères"
tunisiens qui arborent fièrement une mitraillette, et où
l'on peut entendre des prières exhortant de participer à
la guerre sainte
Ceux qui organisent ces campagnes terrifiantes
mais persuasives sont pires que les Ligues de protection de la révolution
instaurées par le gouvernement et le parti Ennahada : ils organisent
sciemment la destruction de l'âme de la jeunesse tunisienne. Lors
du Forum, cette réalité a été évoquée
dans certains ateliers, même si elle ne doit pas occulter l'essentiel
: l'immense majorité des jeunes Tunisiens ne sont pas prêts
à se laisser endoctriner et enrôler
Mais ils ont
bien conscience que c'est le chômage et la désespérance
sociale qui font le lit de ce phénomène, et pas seulement
l'idéologie salafiste
Toutes ces forces civiles et citoyennes qui se sont affirmées
Oui, l'essentiel est là, à savoir toutes ces forces civiles
et citoyennes des quatre coins du monde qui se sont déclarées
favorables à une alternative viable à la mondialisation
des riches et des puissants. Et ceci dans un contexte et une ambiance
révolutionnaires qui ont fait de ce forum un événement
unique, véritablement exceptionnel. Une alternative à
laquelle travaillent des jeunes et des moins jeunes de toutes les régions
du monde qui se proclament favorables à une véritable
alternative sociale, économique, politique. Oui, à l'issue
d'un tel forum, on peut affirmer qu'un autre monde est en marche
Jo Briant
"Une grand (ker)messe"
Dans et pour la
dignité !
Tunis hebdo du 1er avril (non, non ce n'est pas un poisson)
titre en première page "Forum social mondial Tunis 2013
: la grand-(ker)messe a vécu dans la liesse". J'adhère
à ce titre sympathique, ce qui n'occulte pas sa dimension "studieuse"
(normal, il se déroule dans des universités), et le maître
mot de ce FSM "dignité", en référence
au mot d'ordre de la révolution tunisienne.
Le FSM c'est "une auberge espagnole
une autogestion
un
patchwork thématique
", fidèle au slogan "un
autre monde est possible" (d'autres écrivent "un notre
monde est possible"). Rendez-vous de militants venus des quatre
coins du monde (128 pays représentés), d'impressionnantes
délégations de membres de la société civile
de ce territoire du Maghreb et du Machrek qui n'ont guère l'habitude
de se côtoyer
et bien sûr, ces milliers et milliers
de Tunisien(ne)s, en mouvement et notamment cette jeunesse, aux avants
postes de sa "révolution". Cure de jouvence pour les
"anciens", témoignage vivant pour les plus jeunes,
"pour moi il y aura un avant et un après FSM. Je crois déjà
pouvoir déjà dire que dans dix ans je dirai 'j'ai grandi
avec le FSM'" (Tarik, étudiant tunisien).
Un FSM peut se raconter de manières si différentes
tant il foisonne d'initiatives, de débats, d'animations. Chacun
le vit à sa manière et même en s'immergeant pleinement,
on ne participe qu'à "1 %" de ses aspects formels,
comme ses 968 ateliers programmés, ses 31 convergences, sa centaine
de concerts et autant de projections, ses expositions, sa centaine de
stands, etc.
Bien sûr je pourrais vous conter les ateliers auxquels
j'ai participé (la réalité de l'économie
sociale, solidaire en Afrique
Islam politique et luttes sociales
Du Forum Social Mondial à Occupy : un altermondialisme 3.0 ?,
etc.) témoigner de l'activité de ces associations qui
ont poussé comme des champignons depuis deux ans - "aujourd'hui
on est libre, à nous de nous saisir de cette liberté pour
agir" -, de ces animations (du "sport pour tous", au
concert de Gilberto Gil en passant par l'exposition en témoignage
des blogueurs morts pour acquérir le droit à l'expression
libre...) du Forum Mondial des Médias Libres, avec les témoignages
émouvant de ces militants qui, bien souvent au risque d'une incarcération
voire de leur vie, installent des radios communautaires dans les pays
de la région (Yémen, Syrie, Algérie, Bahreïn,
Tunisie, Palestine
) pour sensibiliser la population et lui permettre
de s'exprimer à travers leur quotidienneté.
Le FSM c'est tout ça, mais c'est aussi des rencontres,
des rencontres à foison, lien éphémère,
échange empreint de véracité, naissance d'une relation
plus durable (merci Internet). Rencontres des quatre coins du monde
:ces "pro niqab" manifestant le droit de se vêtir ainsi
au nom de la liberté, ces réfugiés du camp de Choucha*,
abandonnés du monde, Lucica Tudor, reine des Roms, etc. Parmi
toutes ces dizaines et dizaines de rencontres, certaines m'ont, encore,
davantage marqué
Lors du forum des médias libres je rencontre Djibril,
la trentaine. Ce Mauritanien, est journaliste : articles de presse pour
des hebdomadaires et des magazines, émissions de radio. Opposant
au régime de son pays, vivant au quotidien les tracasseries à
répétition des autorités locales, les intimidations
et arrestations des militaires, il s'expatrie au Qatar. Son statut d'opposant
a la peau dure : le ministère de l'intérieur mauritanien
envoie aux autorités qataries des articles qu'il publie, il se
fait donc expulser. Persona non grata en Mauritanie, Djibril se retrouve
en Tunisie, pensant que le printemps arabe peut lui sourire. Il passe
plusieurs nuits dans un hôtel jusqu'à ce que ses maigres
économies disparaissent, puis dans la rue, avant de trouver une
association qui puisse le soutenir. Il est marié et sa femme
le rejoindra dès qu'il aura trouvé un travail
"En
Mauritanie, les institutions (politique, armée, police
)
sont dominées par les arabo-berbères ; les minorités
n'ont aucun droit d'expression. La notion 'identitaire' est bafouée,
nulle place pour une expression qui reconnaisse nos origines. Je rêve
que la véritable révolution qu'impulse le peuple tunisien,
atteigne un jour mon pays
et que je puisse y retourner, la tête
haute !".
Kafia, occupe le siège voisin du mien lors d'un débat
sur "l'Islam dans les luttes sociales". Cette jeune algérienne
de 34 ans, célibataire - "dans mon pays, le mariage signifie
la soumission totale à l'homme ; je n'ai pas encore rencontré
celui qui accepte que nous soyons vraiment égaux" - habite
Sétif et est secrétaire dans une banque d'Etat "c'est
plus sûr que dans le privé". Kafia, membre de la délégation
de la Ligue des Droits de l'Homme, quitte son pays pour la première
fois, "nous avons eu de la chance car le gouvernement algérien
nous y a autorisé, ce n'est pas comme les syndicalistes qui se
sont retrouvés bloqués à la frontière".
Elle s'est engagée auprès des femmes de son quartier pour
leur apporter un soutien, car "j'ai eu la chance de faire des études,
jusqu'au bac". Kafia, musulmane, est interpelée par sa religion.
"Dans ma famille, chacun vit l'Islam mais personne n'est extrémiste.
L'Islam est une bonne religion, mais c'est une religion pour les hommes.
Ils appliquent ce qui les sert mais pas le reste : la polygamie, l'asservissement
de la femme, mais pas la main coupée pour un vol
Il faut
lutter contre la violence, ne pas se laisser imposer votre mode de vie
occidental et être davantage sur le terrain social et politique
afin de faire avancer nos idées. Le premier obstacle c'est qu'entre
nous nous n'arrivons pas à nos mettre d'accord, alors ce n'est
pas surprenant que les rapports avec l'Occident soient compliqués.
En Algérie, notre principale lutte est l'abrogation du code de
la famille !".
Fédia, 28 ans, habite Gafsa dans le sud de la Tunisie,
diplômée des sciences de la terre (bac + 5), trilingue
"J'ai eu mon diplôme à 23 ans et depuis je vais pointer
tous les mois. Je n'ai toujours pas de travail. Je viens d'entamer une
formation de création d'entreprise, il faut bien que je me projette
professionnellement dans l'avenir". Fédia s'est investie
au sein de l'association 'el Karama' et elle intervient auprès
de femmes : alphabétisation, démarches administratives,
mise en place d'activités artisanales, soutien à l'insertion
professionnelle. "La révolution nous a apporté un
vent de liberté dans un pays où le statut des femmes est
pleinement reconnu. L'arrivée d'Ennahda au pouvoir nous fait
craindre pour le droit des femmes, c'est à nous d'agir
mais si cette action se conçoit avec un soutien international
comme nous le rencontrons ici, alors nous allons gagner, ensemble !".
J'ai aussi une pensée pour Christophe, Camerounais, membre de
l'association 'Justice et Paix' dont la priorité est le "vivre
ensemble", Sinda, Tunisienne, secrétaire dans un club Unesco,
ingénieur en informatique "j'ai pris ce travail pour survivre
et garder foi en l'avenir", Gina Primose, Papoue, qui grâce
à Oxfam Australie quitte sa Papouasie Nouvelle Guinée
pour la première fois "les femmes vivent différemment
ici et chez moi, mais nous sommes tellement semblables !"
Des adresses mails sont échangées. Création de
souvenirs communs lors de ces instants fugaces, de ces échanges
qui prennent la force d'un langage commun, d'un espoir à l'unisson,
d'une volonté partagée d'avancer vers un horizon où
pointent en lettres lumineuses "un autre monde est possible"
!
Philippe Savoye
* Le camp de réfugiés
de Choucha dans le sud tunisien a été ouvert à
partir de février 2011 pour accueillir les personnes fuyant la
guerre en Lybie. Aujourd'hui, environ 1 000 personnes y restent, dont
une partie a été déboutée de sa demande
d'asile ou de son statut de réfugiés.
Le FSM de Tunis : super ! Et après ?
Que le FSM de Tunis ait été une grande réussite,
je suis d'accord. L'organisation a très bien fonctionné,
à part quelques détails inévitables lors d'un rassemblement
de cette ampleur. Félicitations en particulier aux très
nombreux jeunes tunisiens bénévoles chargés du
contrôle des déplacements de dizaines de milliers de participants
et du service d'ordre des grandes manifestations du forum. Par ailleurs
le FSM a parfaitement rempli la mission précisée dans
la charte de Porto Alegre : servir de plate-forme de dialogues et d'échanges
entre tous les participants (dans plus de 900 ateliers
!), sans
objectif de programme ni de mobilisation organisée.
Selon les coutumes du mouvement altermondialiste, c'est
à l'Assemblée des Mouvements qui s'ouvre à la fin
du FSM qu'il appartient, le cas échéant, d'adopter des
objectifs d'action. C'est sur ce terrain que le FSM de Tunis m'a semblé
manquer de punch. Ou plutôt, puisque l'organisation d'actions
ne relève pas de ses fonctions, qu'il ne me semble pas avoir
été suivi d'engagements collectifs opérationnels
bien visibles. Si cette impression se confirme, comment peut-on l'expliquer
?
A mon avis deux raisons (au moins) pourraient y contribuer
: d'une part la plupart des ateliers se sont consacrés à
dénoncer des atteintes aux droits : droits des femmes, droits
des migrants, droits des Palestiniens, etc. tandis que les luttes sociales
qui se multiplient contre ces violations n'ont pas été
tellement mises en lumière. D'autre part, je n'ai pas ressenti
d'effort approfondi et documenté pour caractériser et
démontrer les modes d'action des multiples agents qui mettent
en uvre dans tous les secteurs et sur l'ensemble de la planète
la prépondérance des intérêts de l'oligarchie
qui instrumentalise à son profit les structures complexes du
système néolibéral. Celui-ci a bien fait l'objet
d'une condamnation et d'un rejet global, mais les dispositifs concrets
d'action de cet adversaire systémique n'ont pas été,
selon moi, suffisamment analysés.
Du coup, ce qui semble avoir émergé du FSM sont davantage
des propositions idéales ou même des visions utopiques
plutôt que des idées de stratégies concrètes
qui auraient pu être reprises et harmonisées dans des projets
d'actions collectives. Et le slogan "un autre monde est possible"
m'apparaît cantonné dans le domaine du rêve plutôt
que d'une perspective d'actions concrètes.
Cette observation me semble pouvoir aussi être appliquée
à l'état actuel de l'évolution du mouvement social
en Tunisie : sur la lancée de la révolution qui a liquidé
la dictature de Ben Ali dans ce pays en 2011, il me semble que dans
tout le pays les Tunisiens, tout en manifestant leur satisfaction d'avoir
reconquis leur liberté d'expression, d'organisation et de manifestation,
sont lancés dans des débats généralisés
sur leurs problèmes sociaux (essentiellement le taux élevé
de chômage et l'effondrement des ressources touristiques) et sur
l'organisation de la démocratie qu'ils veulent instaurer, mais
n'ont pas amorcé de véritable analyse des causes de ces
problèmes ni des forces sociales qui en sont responsables. Je
n'ai pas perçu de mobilisation populaire contre la financiarisation
de l'économie mondiale ni contre les institutions internationales
telles que le FMI. Le gouvernement tunisien continue à négocier
un accord avec ce dernier dont les conditionnalités (baisse des
dépenses publiques, privatisations, etc.) ne peuvent qu'aggraver
les problèmes du pays.
Je pense que le mouvement altermondialiste doit poursuivre
un dialogue avec les forces de progrès tunisiennes pour contribuer
à faire avancer le débat public dans ce pays sur les moyens
de contester l'ordre néolibéral.
Marc Ollivier
De retour du Forum social de Tunis
et maintenant,
agir au niveau local
Méditerranée, printemps arabes, islam, droits
humains, société civile... De retour du Forum Social Mondial
(FSM) de Tunis, les mots et les images se mélangent dans un joyeux
désordre.
Chiliens, Norvégiens, Sénégalais, Népalais,...
les nationalités ont dansé et chanté ensemble pendant
4 jours l'hymne de la liberté et du progrès social dans
un pays qui vit lui-même sa propre révolution au son des
mêmes slogans.
Syndicats, associations, mouvements paysans, collectifs de femmes
les organisations présentes ont joué la même partition
: celle des luttes sociales et citoyennes pour la défense des
droits fondamentaux.
Festif et coloré, le FSM a fait une fois de plus la démonstration
de sa capacité à attirer des organisations du monde entier,
portées par l'envie d'échanger et d'imaginer des alternatives
au modèle néolibéral dont le souffle se fait de
plus en plus court. Pour autant, bien que le FSM ait fait la preuve
de son succès et de sa pertinence dans le contexte mondial actuel,
il n'en demeure pas moins que des interrogations se posent sur son élargissement
d'une part, et sur le prolongement de sa dynamique aux niveaux locaux
d'autre part.
Comment ouvrir le FSM à toutes les organisations
de la société civile ?
Telle que posée, la question de l'élargissement est en
réalité un paradoxe. Le FSM est en effet un événement
qui se revendique comme un espace ouvert à tous, sous réserve
du respect des principes posés dans sa charte. Pour autant, beaucoup
d'organisations n'y participent pas, souvent par méconnaissance
de la nature de l'événement et de la place que l'on peut
y trouver et y prendre. A la question que je posais au responsable d'une
organisation grenobloise active dans le champ de l'éducation
populaire de sa non participation au FSM de Tunis, je m'entendis répondre
: "Le FSM ? Disons que l'on ne se sent pas spécialement
concerné... et puis, c'est plutôt pour les ONG et les altermondialistes
!". Quelques minutes plus tard, et après une brève
explication sur ce qu'est un FSM, la même personne me demandait
où aurait lieu la prochaine édition, et ceci en vue d'y
participer. La simple mention que le FSM est un espace de rencontres
de mouvements progressistes, actifs pour la plupart d'entre eux à
l'échelle locale, et qui se réunissent pour échanger
sur des alternatives, le tout dans une organisation se revendiquant
de l'autogestion, avait suffit à rendre l'événement
"accessible".
Comment prolonger la dynamique FSM sur les territoires ?
Un FSM ne peut être réduit aux quelques jours durant lesquels
il se déroule. Il s'agit plus largement d'un processus de mobilisations
pour un autre monde, démarré il y a 12 ans à Porto
Alegre au Brésil et dont la dynamique doit dépasser ses
ancrages territoriaux. Porto Alegre, Caracas, Bamako, Bélem,
Dakar, Tunis
La question de la résonance et du lien du
processus des FSM avec les mobilisations locales se pose. Naturellement,
cette relation existe car les FSM sont une émanation d'initiatives
locales qui se développent partout dans le monde. Mais leurs
prolongements en termes de dynamiques, d'alliances d'organisations,
de convergences thématiques sur les territoires locaux est moins
évident. La période 2004-2008 était de ce point
de vue intéressante car de nombreux Forums sociaux locaux (FSL)
ont été organisés un peu partout en France, dont
une édition en 2004 à Grenoble. Depuis, bien que quelques
FSL continuent à être organisés ici et là,
la dynamique FSL s'est éteinte.
À nous, organisations et individus qui avons participé
au FSM de Tunis, de porter la dynamique de cet événement
au niveau local, à Grenoble et en Isère, dans une stratégie
de développement des alliances entre associations, syndicats
et autres mouvements actifs dans le champ du progrès social.
À nous de reproduire l'organisation d'un espace d'échanges
et de convergences pour le développement d'alternatives à
l'échelle locale, en résonance avec des luttes menées
ailleurs dans le monde.
Pour cela, l'organisation d'un FSL à l'échelle grenobloise/iséroise
pourrait être une piste à explorer, dans un contexte politique
national et européen qui invite aux alliances et convergences
des mouvements proposant d'autres visions pour un monde solidaire. Un
FSL dont l'ouverture au public serait un moyen de convaincre celles
et ceux qui ne se sentent pas concernés par le processus qu'ils
peuvent y participer ! Ici et là-bas
David Delhommeau