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Inter-Peuples est un mensuel généraliste et solidaire de 20 pages diffusé sur abonnement.

A lire...

n°216 - Avril 2013

Edito
La condition carcérale en 2013 : Honte de la République française, honte pour l'humanité
Agenda
Nouvelles de la région
Claude Beurret nous a quittés
En mars, deux actions à Grenoble pour soutenir le peuple syrien
Mobilisation contre les projets "inutiles"
Pierre Stambul : un juif antisioniste solidaire des Palestiniens
Plateforme du Collectif LUCIDE : LUtte Contre les Idées D'Extrême-droite
Nouvelles de l'hexagone
France : lancement d'une campagne de parrainage des prisonniers marocains Lire sur le site de l'ASDHOM
Tramway colonial : un jugement incompréhensible de la Cour d'Appel Lire le communiqué de l'AFPS
Marche citoyenne du 5 mai pour une autre République
Nouvelles du monde
Jan Satyagraha : suivi de la marche pour la Justice et des négociations (Inde)
Margaret Thatcher, cette apologue féroce du chacun pour soi
François Hollande chez son ami le Roi du Maroc Lire le communiqué de Srir du colonialisme
Dossier
De retour du Forum Social Mondial de Tunis, mars 2013
Voyager autrement
Chili : retour vers le futur ?
Ces Peuples fragiles
Canada, la tragédie des pensionnats indiens Lire sur Icra International
Nous avons aimé
Extrait de "Cahier d'un retour au pays natal" d'Aimé Césaire
 

 

 

 

 

n°216 - Avril 2013

Edito
Stéphane Hessel : cet Indigné dans lequel se sont reconnus tant d’Indignés !
Agenda
Nouvelles de la région
Nouvelles du monde
Après la mort de Hugo Chavez... Réflexions, perspectives...
Voyager autrement
En Colombie, avec ou sans accord de paix, un peuple est en marche pour des changements profonds
Solidarité : il y a toujours quelque chose à faire...
Liberté pour Mumia
Cultures
"La Russie selon Poutine" de Anna Politkovskaïa
"Tchétchénie, an III" de Jonathan Littell
En vrac
Nous avons aimé
Poème de Jacques Prévert
 
 
 
 

 

 

 

 

   

La condition carcérale en 2013 : Honte de la République française, honte pour l'humanité

Il y a 20 ans déjà que le comité européen pour la prévention de la torture dénonçait dans son rapport annuel de 1993 les conditions prévalant dans les lieux de détention européens et particulièrement en France. En septembre 1999 lors d'une visite à la maison d'arrêt de Saint-Denis de la Réunion c'est toute une délégation parlementaire conduite par Mme Catherine Tasca qui déclara devant l'état catastrophique de cette prison qu'il y avait là "une honte POUR la République"... Beaucoup de rapports s'ensuivirent : la commission d'enquête présidée par Louis Mermaz fit une visite (inspection avec avertissement préalable de sa venue...) des 197 établissements répartis sur tout le territoire en 2000/2001; beaucoup de documents accablants (livre de Véronique Vasseur sur son expérience de médecin-chef à la prison dite de "la Santé" ; films, reportages TV toujours difficiles à tourner et plus encore à diffuser...)

Devant l'accumulation des témoignages, on se mit à parler de "la honte DE la République. Beaucoup d'annonces d'une grande Loi Pénitentiaire devant enfin réformer cette situation furent faites... pour aboutir à une LOI de en 2009, suite aux promesses faites par le candidat Sarkozy en 2007 ("la prison doit changer!" avait-il dit). Mais cette loi ne fit que valider pour l'essentiel l'archaïsme du système carcéral français, selon l'avis autorisé de Gabriel Mouesca, ancien détenu politique d'Iparretarrak (17 ans de détention !) et ancien Président de L'Observatoire International des Prisons. Pire : l'aggravation des peines non seulement pour les accusés récidivistes mais aussi pour les jeunes mineurs, l'incitation médiatique et politique à plus de "sévérité", avec pression par voie de circulaire pénale, gestion opaque des carrières des magistrats et "compréhension" des manifestations de mécontentement de certains policiers devant les tribunaux, aurait conduit lentement mais sûrement à la programmation de + 30% voire + 50% de "places" en prisons, pour atteindre des capacités de 70 000 à 85 000, à la satisfaction des constructeurs privés... Actuellement on en reste à une capacité de 56 000 places pour 65 000 détenus sous écrou, d'où le surpeuplement constant et le recours à plusieurs centaines de matelas à même le sol (principalement dans les maisons d'arrêt dans des cellules de 9 ou 12 m2).

Peut-on espérer des évolutions différentes aujourd'hui ? Dés son entrée en fonction Mme Christiane Taubira, Ministre de la Justice, a donné des instructions pour que la réinsertion des personnes détenues soit l'axe central d'une nouvelle politique pénale ; on sait pertinemment et depuis longtemps que les risques de récidive sont en proportion inverse des moyens données à la politique dite de probation et d'alternatives à la détention. Mais quels moyens réels seront dégagés en personnels sociaux et éducatifs, vu les immenses retards déjà pris ? et il faudrait aussi corriger les carences dramatiques dans les domaines des soins médicaux et médico-psychologiques, sans parler du respect du droit du travail et du droit au travail... Il faut exiger que des moyens suffisants soient mis en place pour que cette nouvelle politique pénale se concrétise...

Enfin, au nom des valeurs que nous voulons défendre au CIIP, comment ne pas rappeler "LA HONTE POUR L'HUMANITE" que constitue depuis 2001 le camp-prison de Guantanamo, en violation de toute légalité internationale : des crimes civilisationnels (sévices et humiliations) y sont commis en toute impunité. Une grève de la faim de la majorité des 166 prisonniers restants, après 12 ans d'enfermement, s'y poursuit depuis plusieurs semaines : Mr Barak Obama, vous devez tenir votre promesse, répondre à l'appel du Haut-commissariat des Nations-unies aux droits de l'homme, et fermer au plus tôt LE CAMP DE LA HONTE !



Stéphane Hessel : cet indigné dans lequel se sont reconnus tant d’Indignés !


Stéphane Hessel nous a quittés dans la nuit du 26 au 27 février. Ce grand homme au sourire d’enfant nonagénaire dont la vie a été forgée par la montée du nazisme, la guerre, le Conseil national de la Résistance [1], l’injustice absolue subie par le peuple palestinien, l’odyssée des sans papiers de Saint Bernard en 1996, la dénonciation de la fuite en avant du sarkozysme dans l’inégalitarisme et l’identité nationale… Cet amour de la vie, du combat, de la résistance même quand tout semble perdu, et de la poésie qu’il se plaisait à déclamer en français ou en allemand en fin de meeting. On a parfois réduit son message à son opuscule "Indignez-vous !" diffusé à des millions d’exemplaires. Mais, précisément, si ce petit livre a eu un tel écho sur tous les continents, c’est qu’il était l’émanation de toute une vie révoltée, indignée, et que Stéphane Hessel a su en faire un drapeau universel comparable, pour la paix, à ce qu’est la "colombe" de Picasso.

Le message fort, indicateur, incitatif de Stéphane Hessel : là où il y a indignation, il y a désignation, mise à nu, dénonciation de l’injustice, laquelle prospère bien mieux à l’ombre. Avec une forme impérative : "Indignez-vous !". Il ne s’agit pas d’une simple indignation, passive, vaine, désespérée, mais d’une exhortation à se mobiliser et à mettre à bas ce monde si injuste. C’est bien ainsi que l’ont perçu les "Indignés" de la Puerta del Sol à Madrid, les jeunes grec-que-s d’Athènes, voire les "Indignés" de New York. Ce qui est extraordinaire, unique dans l’histoire contemporaine, c’est cette dimension à la fois pédagogique et incitative, ce pont qu’a su établir ce vieil homme - resté si jeune !- entre des générations si éloignées. Qu’un homme qui a traversé de si dures épreuves arrive en fin de vie avec cette flamme rebelle au point d’enflammer tant de jeunes de partout, révoltés comme il le fut tout au long de sa vie contre tant d’injustices et d’inégalités… c’est tout simplement exceptionnel. Cet "Indignez-vous", parce que porté par un homme perpétuellement indigné, a été comme un électrochoc qui a circulé et circule encore à travers les âges et réveille les consciences endormies. Un "passeur" de conscience révoltée, c’est pour le moins peu fréquent.

Oui, sans céder à une sorte d’idolâtrie que Stéphane Hessel refusait absolument, cette vie révoltée doit nous inciter encore et toujours à militer pour une toute autre société, une économie solidaire, un monde où soient enfin reconnus les droits des personnes et des peuples, une planète enfin vivable… Des "vieux" qui nous poussent au train : quoi de plus rajeunissant !

 

[1] Ce programme du Conseil National de la Résistance, à l’élaboration duquel a participé également une grande figure comme Lucie Aubrac, proposait notamment la liberté et l’indépendance de la presse face à l’Etat et aux puissances d’argent, ou encore une véritable démocratie économique et sociale… Choix et priorités pour le moins actuels…

 

 

 


Après la mort de Hugo Chavez... Réflexions, perspectives...

Ce n’est pas l’habitude, au CIIP, de publier une notice nécrologique au décès d’un chef d’État. Mais sur notre terrain d’action, celui de la solidarité internationale entre les peuples, Hugo Chavez a été l’initiateur de changements si profonds qu’il nous est apparu nécessaire de les rappeler. Son décès prématuré, alors qu’il venait d’être réélu, laisse son œuvre incomplète, entachée de contradictions et d’insuffisances par rapport à ses objectifs. Mais les impulsions qu’il a données pour construire un monde plus juste et plus solidaire, méritent toute notre attention.

Au pouvoir depuis 1999, Hugo Chavez, qui avait été réélu en octobre 2012 pour un mandat de six ans à la tête de la "République bolivarienne" du Venezuela, s’est éteint le 5 mars dernier suite à une longue maladie. Se référant à Simon Bolivar, cette figure emblématique de l’indépendance acquise contre les Espagnols, et en quête d’un "socialisme du XXI° siècle", Chavez est incontestablement une figure hors du commun qui a transformé profondément la société vénézuélienne en quatorze ans de pouvoir et a incarné un réel anti-impérialisme face aux Etats-Unis. Il a mis en place un ensemble de réformes réellement structurantes : nouvelle Constitution, démocratie participative, nationalisation d’industries clés. Un bilan qu’on peut qualifier de "globalement positif" mais avec des limites et des insuffisances qu’on ne peut masquer. Cet "essai" ne se prétend nullement exhaustif, il provoquera peut-être réactions, critiques, compléments, prolongements… Ce dont nous pourrons éventuellement nous faire l’écho dans notre journal…

Chavez, celui qui a rendu la dignité aux Vénézuéliens
Des dizaines de milliers d’anonymes ont suivi le cortège funéraire le 6 mars dernier. Avec des larmes aux yeux, entonnant « Chavez est en vie, la lutte continue ! », « Chavez est le peuple, nous sommes tous Chavez ! »… Ce qu’il faut effectivement souligner en premier c’est que Hugo Chavez a redonné une dignité aux femmes et aux hommes du Venezuela. D’une part, jusqu’aux années 1960, ce peuple a été sous la botte de régimes militaires et dictatoriaux. D’autre part, malgré la rente pétrolière, plus des trois quarts des Vénézuéliens vivaient dans une grande pauvreté, et aucun mode d’expression et de contestation, et encore moins de participation n’était possible. Un seul chiffre : le pourcentage de la population vivant sous le seuil de pauvreté était de 54,3% en 1997… mais seulement de 29,5% en 2011. Monopolisation des richesses, prévarication, corruption, violence des rapports sociaux, tel était le tableau de la société vénézuélienne…
1994, soit 5 ans avant sa première présidence : il fonde le Mouvement Cinquième République en proclamant : « Je serai le héros des pauvres contre le fléau de l’oligarchie ». Le premier acte de Chavez suite à son élection en novembre 1998 : dissoudre l’assemblée constituée exclusivement de propriétaires et d’oligarques, et proposer un processus "constituant", c’est-à-dire l’élaboration, en partie par le peuple, d’une nouvelle Constitution reconnaissant les droits pour tous/toutes à l’éducation, à la santé, à l’alimentation, à un travail… Au cours de son second mandat présidentiel (2002-2006), il créée un système original et fortement apprécié par les couches populaires : le système des "missions bolivariennes" (programmes d’aide massive, à base d’injection des profits pétroliers, dans les domaines éducatif, sanitaire, construction de logements…) et des structures de participation (conseils communaux, coopératives ouvrières et paysannes…). En 2012 on recensait plus de 30 000 conseils communaux et de 20 000 coopératives ! Ce que Chavez appellera plus tard le « socialisme du XXI° siècle », un socialisme participatif. A quoi il faut ajouter la nationalisation de grandes propriétés agraires ("latifundios") et d’industries clés. J’ai pu assister en 2006 à plusieurs séances de conseils communaux, y compris dans un petit village andin à 2 500 m d’altitude, et j’ai pu visiter trois coopératives, citadines et agraires : ce qui m’a le plus saisi, c’est l’extrême fierté de tous/toutes ces citoyen-ne-s qui se voyaient enfin reconnu le droit non seulement d’émettre des avis mais de faire des choix, financement à l’appui, concernant leur vie quotidienne).
Autant de mesures et d’options radicales qui ne pouvaient que heurter les secteurs encore influents de la bourgeoisie par ailleurs détentrice de la plupart des moyens de communication (presse écrite, radiophonique et télévisuelle), qui vont appuyer ostensiblement la tentative de coup d’Etat d’avril 2002 au cours de laquelle Chavez a été l’objet d’un véritable rapt plusieurs heures durant. Coup d’Etat fortement soutenu en sous-main par les Etats-Unis. Après ce coup d’Etat avorté, suite à une forte mobilisation populaire, mais qui a quand même provoqué la mort d’une cinquantaine de personnes, l’opposition a essayé de prendre une revanche en 2004 dans le cadre d’un referendum révocatoire prévu par la Constitution (cette procédure démocratique prévoit qu’un certain nombre de citoyens, à condition de recueillir 500 000 signatures, peuvent obtenir l’organisation d’un referendum – à moitié de mandat présidentiel – où il est proposé la révocation éventuelle du Président). A ce propos, pas un seul Etat européen n’a prévu dans sa Constitution la reconnaissance d’un tel droit… Nouvel échec : 58% des votants se prononcent contre la destitution de Chavez.

Une politique économique en demi-teinte : toujours le "Tout pétrole"
Deux chiffres qui résument à eux seuls à la fois l’atout clé mais aussi les faiblesses de l’économie vénézuélienne : d’une part, le sous-sol vénézuélien recèle, selon l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), 296,5 milliards de barils de pétrole, une trentaine de plus que l’Arabie Saoudite. Des réserves colossales pour des décennies… Mais un autre chiffre inquiétant : le pétrole représente 94,5% des exportations. Chavez n’a pas su ou voulu rééquilibrer au moins un minimum, ce poids exorbitant du pétrole et développer un véritable secteur industriel diversifié. Certes cette manne pétrolière a permis de financer de multiples programmes sociaux – les fameuses "missions" – et on le verra plus loin d’aider notablement des pays comme Cuba, le Nicaragua, la Bolivie…, mais il n’en reste pas moins que cette lourde dépendance pétrolière est aussi un talon d’Achille du Venezuela…. et explique en partie pourquoi ce pays est contraint d’importer plus de 40% de ses besoins alimentaires, le secteur agraire ayant été par trop délaissé…D’autre part il n’est pas sain que la politique sociale soit financée à 85% par le pétrole… Un défi de rééquilibrage que devront affronter les futurs gouvernements, quand on sait que le Venezuela importe aujourd’hui les deux tiers de ce qu’il consomme. Un mot du chômage : il est passé de 12% en 1998 à environ 7% aujourd’hui. Ce qui montre quand même que des centaines de milliers d’emplois ont été créés… Un chômage nettement moins élevé qu’en Europe…

Deux points noirs : la corruption et la criminalité
Transparency international, une ONG qui mène depuis les années 1960 un travail très fiable d’observation et d’enquête sur le degré de corruption des Etats et des sociétés, estimait que l’Etat vénézuélien est aujourd’hui l’un des Etats les plus corrompus de la planète, au même titre que le Paraguay ou le Panama, juste après Haïti. Chavez a bien essayé de s’attaquer à cette corruption mais sans s’en donner réellement les moyens. Autre point noir : la criminalité, qui a beaucoup augmenté sous les présidences Chavez, même si la criminalité a toujours été notoire au Venezuela, faisant de ce pays l’un des pays les plus violents du monde. D’après les chiffres les plus récents, c’est le second pays le plus violent, avec 48 assassinats pour 100 000 habitants (en 2007, dernière statistique connue, mais pas de changement notoire depuis). Chavez avait bien conscience de cette réalité, mais il n’a pas su mettre en œuvre les moyens pour combattre efficacement ce fléau.

Une politique internationale anti-impérialiste, solidaire… mais aussi des questions…
Si le mot socialisme a un sens quand on analyse la politique de Chavez, c’est bien de sa politique internationale "socialiste" qu’il faut parler… L’obsession de Chavez : donner un sens au mot socialisme en développant une très forte solidarité avec les pays et les peuples – notamment latino-américains – en créant avec eux une alternative sociale, économique, diplomatique et même géopolitique face à l’impérialisme étatsunien. Contrer la ZLEA (Zone de libre- échange des Amériques) que veulent imposer les Etats-Unis en créant dès 2005 l’ALBA (Alternative bolivarienne des Amériques), à laquelle adhèrent désormais 8 pays (Cuba, Venezuela, Bolivie, Nicaragua, Equateur, La Dominique, Saint-Vincent-les-Grenadines, Antigua-et-Barbuda), en soutenant la création d’une Banque du Sud, en nouant de multiples relations de solidarité socio-économique. A travers ces liens, il s’agit de susciter une communauté de valeurs où la solidarité et la coopération constituent une alternative face au néo-libéralisme. Autre impact historico-politique très important : l’élection d’Hugo Chavez a été suivie par celle de Lula au Brésil en 2002, de Nestor Kirchner en Argentine en 2003, de l’Indien Evo Moralès en Bolivie, de Tabaré Vasquez en Uruguay en 2007, de Fernando Lugo au Paraguay en 2008 (destitué illégalement en 2011) ou enfin de l’Indien du Pérou, Ollanta Humala, en 2011, autant de chefs d’Etat progressistes… Assurément l’élection de Chavez a joué un rôle de détonateur…
Il reste que certains aspects de ce "Front anti-impérialiste" peuvent poser question, même s’il faut les "contextualiser" et les resituer dans un contexte géopolitique global. Je veux parler des alliances, parfois sur fond de relations chaleureuses, avec l’Iran et Ahmadinejad, la Russie et Poutine, la Syrie et Bachar-El-Assad, la Chine et ses dirigeants… Il s’agit bien de contrecarrer la domination impériale écrasante tant économique que géopolitique des Etats-Unis sur l’ensemble du globe, ou encore de reconnaître le droit effectivement légitime de l’Iran de disposer de l’énergie atomique civile. Avec comme soubassement l’adage : « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Et bien non, même en replaçant ces choix et ces postures dans un contexte complexe de rapports de forces et de lutte anti-impérialiste, Chavez a eu tort – c’est mon avis – d’en faire trop avec Ahmadinejad qu’il a qualifié d’ami inébranlable (et en condamnant les révoltes populaires iraniennes…), ou encore de ne rien dire – comme l’Union européenne par ailleurs – des crimes de guerre et contre l’humanité perpétrés par l’armée de Poutine en Tchétchénie, ou encore de la barbarie sans limites de Bachar-El-Assad. Je suis bien sûr prêt au débat… Dernière réserve : la personnalisation qu’on a le droit d’estimer excessive de cette présidence…

Hugo Chavez : une leçon essentielle de démocratie et de solidarité
L’expérience vénézuélienne d’Hugo Chavez représente incontestablement un virage alternatif sur le continent américain dans les années 2000-2010. Fin 1998, l’élection de Chavez fut l’une des premières contestations populaires par la voix des urnes des plans d’ajustement structurels imposés depuis les années 1985-1990 par les politiques néolibérales. Au-delà de sa rhétorique qui a pu exaspérer certains, un fait incontestable : Chavez s’est attaché au développement des relations Sud-Sud, en nouant de multiples partenariats permettant à de nombreux pays – pas seulement d’Amérique Latine– d’échapper à la dépendance économique et politique vis-à-vis des Etats-Unis. Autre point essentiel : la forte volonté d’impliquer le peuple vénézuélien en le rendant acteur de son développement. Une réinsertion massive et remarquable de millions de Vénézuélien-ne-s dans le cadre de la démocratie participative. Nous, citoyen-ne-s européen-ne-s, avons beaucoup à apprendre d’une telle démarche et d’un tel processus. La disparition de Chavez laisse un immense vide non seulement au Venezuela mais aussi dans le monde et dans nos consciences….A nous de tirer les nombreuses leçons positives d’un tel parcours qui a assurément de quoi nous inspirer et nous dynamiser.

Jo Briant






"Abécédaire pour le temps présent" de Jo Briant

Ce 5e ouvrage de Jo Briant, compagnon de luttes depuis tant d'années : un ouvrage à part, composé de soixante-treize entrées qui nous parlent de notre société, de notre monde, de notre planète, de tant de maux, d'injustices, d'inégalités insupportables, mais aussi de résistances, de luttes au quotidien, de petites utopies en marche. Un livre militant ? Sans doute, mais c'est beaucoup plus que ça. Dans un style direct, vivant, accessible à tous, Jo nous parle du bonheur, de la fête, de la danse, de la folie, de la philosophie, de la lenteur, de l'engagement, de la Commune de Paris, de Louise Michel, de l'Algérie, du Cameroun, des Etats-Unis, de l'Argentine, de la Palestine, de Frantz Fanon, d'Angela Davis, de Louise Michel mais aussi de l'enfance, de la jeunesse, des femmes, du sport, du travail, des Roms, des sans papiers… On aura compris que Jo Briant revisite pour nous les mille facettes de la vie quotidienne, de notre société, de l'histoire du monde, des impasses terrifiantes de ce même monde, des résistances, des alternatives en marche… Du local au global, pour une autre planète, pour les droits fondamentaux, pour l'écologie… On peut "sauter" d'une entrée à l'autre… Un Abécédaire à la fois léger et approfondi qui nous rend plus informé et nous propose des outils d'analyse pour le moins précieux.
Je ne peux qu'encourager toutes et tous, et particulièrement les jeunes, à se plonger dans cet abécédaires, afin d'en découvrir toute la richesse et en utiliser tous les outils. Un autre monde est possible !

Bernard Macret

* La Pensée sauvage, 2012, 326 p, 20 €.










Dossier : De retour du Forum Social Mondial de Tunis, mars 2013

Entre le 26 et le 30 mars 2013, la rencontre de 60 000 altermondialistes du monde entier a été un immense succès pour la révolution tunisienne et pour le monde arabe et l’Afrique en général. Plusieurs membres du CIIP y ont participé et font part de leurs rencontres dans l’immense campus Al Manar de l’université de Tunis.

 

FSM à Tunis : un autre monde est possible

Juste quelques jours avant l'ouverture du FSM 2013, les Tunisiens pansaient leurs blessures suite à l'assassinat du militant politique Chokri Belaïd, un des grands acteurs de la révolution de la dignité du 17 décembre 2010-14 janvier 2011, pour se libérer du joug de la dictature et de l'exploitation. Le FSM en Tunisie, c'est un deuxième air de liberté qui a envahi les jeunes et les habitants de la ville de Tunis durant toute la semaine du 12e Forum Social Mondial 2013 à Tunis.

En Tunisie, là où a commencé la "révolution de la jeunesse et de la dignité" qui a touché plusieurs pays de la région méditerranéenne, le FSM lui a rendu hommage en choisissant la "Dignité" comme le thème de cette session 2013. C'est la première fois que le FSM se tient dans l'espace arabe. C'est un feu d'artifice d'idées et d'échanges d'expériences entre Tunisiens et tous les participants du monde, une rencontre solidaire contre le capitalisme sauvage, contre le diktat des financiers et contre la dette.
C'est un grand symbole que le FSM 2013 inaugure sa première journée par une assemblée des femmes à laquelle assistaient des femmes du monde entier. Cette solidarité des femmes avec les femmes tunisiennes et les femmes de la région arabe, en lutte pour leurs droits universels, leur dignité, leurs droits sexuels et contre le patriarcat, en lutte pour leur citoyenneté, leurs libertés, pour un monde juste et égalitaire, c'est un modèle des luttes futures et l'exemple de convergences des luttes pour qu'un autre monde soit possible.
La grande marche de l'après-midi du jour de l'ouverture du FSM (26 mars), qui a investi l'avenue Mohamed V en direction de Menzeh, a rassemblé quelques 50 000 citoyennes et citoyens venus du monde entier qui pensent et le disent : "Un autre monde est possible".

Le FSM a réussi dans l'organisation de ce rassemblement du 26 au 30 mars avec plus de 1500 ateliers et tables rondes, des rassemblements et diverses manifestations autour des questions comme : "comment réinventer la démocratie dans la région Maghreb Machrek", "les mouvements des chômeurs et diplômés chômeurs", "la solidarité contre la saisie de l'eau", "la séparation des religions et de l'Etat, "la Chine et l'Afrique", "le commerce et l'aide au développement", "les luttes contre l'accaparement des terres", "la souveraineté alimentaire et énergétique", "l'annulation de la dette", le forum des économiste atterrés, "l'expérience brésilienne de participation populaire dans l'élaboration législative de l'assemblée constituante", etc. Sans oublier le 3ème Forum Mondial des Médias Libres qui s'est ouvert en parallèle juste avant le FSM 2013 : c'est une fenêtre ouverte en particulier aux populations "sans voix" d'un grand nombre de pays du monde arabe, du Maghreb et du Machrek.
La question palestinienne a pris une grande place dans les ateliers et les débats. La manifestation clôturant le FSM le 30 mars 2013 fut la grandiose marche solidaire avec le peuple palestinien dans le cadre de la journée de la terre.

Le FSM a réussi comme alternative au Forum de Davos. Les citoyennes et les citoyens du monde sont de plus en plus conscients que le monde et aussi chaque société peuvent être organisées par une logique contemporaine non soumise au marché des finances.
Cependant une question sur la participation des islamistes et leurs multiples ateliers se pose : selon les organisateurs du FSM, c'est pour asseoir la transition démocratique qu'ils ont élargi la participation aux mouvements prônant l'islamisme. Il faut penser sans doute que le FSM a accepté la participation de l'islamisme qui ne régit le social qu'à partir du principe du "zakat" (la charité). Est-ce que ce sont les autorités tunisiennes qui ont "suggéré" la participation des islamistes comme préalable ?
Le FSM 2013 à Tunis s'est déroulé dans un climat post-révolution démocratique sous un gouvernement provisoire et islamique, Il n'est pas facile à un mouvement social orienté dans une lutte contre le capitalisme sauvage de pouvoir se mouvoir dans un milieu où domine l'islamisme, idéologie religieuse qui pratique et prône le capitalisme sauvage et le marché financier prédateur par excellence. Cette 12ème session du FSM à Tunis sera assurément riche de leçons à tirer et d'approches innovantes pour poursuivre le chemin tracé depuis 2001 à Porto Alegre (Brésil).

Khaled Bensaïdane



FSM Tunis : cet avis de printemps…

Assurément, le Forum social mondial aura été pour la Tunisie et sa révolution une formidable vitrine internationale. Ce fut surtout une jonction historique entre la cause de l'altermondialisme et celle des pays du Tiers-Monde et des peuples, notamment arabes, en lutte pour leurs droits économiques, sociaux et politiques. Une jonction qui eut pour théâtre la Tunisie révolutionnaire. Un formidable brassage des idées et des cultures. 55 000 badges d'entrée épuisés le 2ème jour ! Une ambiance extraordinaire où l'internationale est chantée en arabe, où des jeunes de toutes origines dansent sur des rythmes qui ont accompagné les révoltes tunisienne et égyptienne, où des grands-mères algériennes brandissent la photo et le prénom de leurs enfants ou maris disparus, où des nationalistes arabes scandent leur soutien à Bachar El Assad, alors que le FSM affiche - par banderoles interposées - son soutien à la révolution syrienne. Sans oublier nombre de Marocains - téléguidés par leur gouvernement ?- qui revendiquent bruyamment l'intégration territoriale du Sahara occidental, s'opposant avec virulence aux militants sahraouis. Mais le service d'ordre parvient à gérer tensions et contradictions… Avant le déroulement de cette édition tunisienne le bruit courait que ce FSM serait peut-être le dernier, que ces rassemblements alternatifs mondiaux s'essoufflaient et qu'il fallait inventer autre chose. Cette crainte a été très vite balayée : la vitalité de ce FSM tunisien a été telle qu'elle ne peut qu'inspirer et revitaliser les futures éditions…

Les femmes et leurs revendications omniprésentes
Plus que tout autre la présence massive et l'engagement des femmes, notamment tunisiennes, mais aussi d'Afrique subsaharienne, d'Amérique latine, et bien sûr européennes a marqué le forum. Le Forum a été lancé au début par l'Assemblée plénière des femmes. Un grand amphi archi bondé, une ambiance électrique, une douzaine de témoignages de femmes du monde arabe, du Sénégal, du Congo, d'Afrique du Sud, de l'Inde, du Brésil, du Mexique, de France… Des juristes, des travailleuses sociales, des animatrices, des syndicalistes… Une affirmation faite de fierté et de ferveur de leur rôle dans les révolutions arabes et dans leurs sociétés respectives. Et de leur lutte pour d'autres législations plus égalitaires, contre les violences, de leur volonté de résister aux islamistes conservateurs. Même si nombre de femmes portaient par ailleurs le voile tout en se revendiquant parfois féministes, récusant une laïcité agressive… Pas si simple… Echange de vécus, d'expériences, de luttes, d'adresses… Incontestablement ce Forum a été marqué par l'omniprésence et l'affirmation revendicative des femmes.

Les migrations et les politiques européennes indignes et criminelles
De nombreux ateliers ont été consacrés aux migrations et aux politiques européennes en matière d'asile et d'immigration. Des politiques qualifiées de criminelles par de nombreux intervenants et militants associatifs, rappelant que selon les chiffres rapportés par l'organisation Migreurop au moins 2 500 hommes et femmes meurent chaque année noyés dans les eaux de l'Atlantique et de la Méditerranée du fait des murs et des barbelés physiques et administratifs érigés par l'Union européenne (délivrance minimale de visas, pression très forte auprès du Maroc, de la Tunisie, de la Libye pour qu'ils interceptent les candidats subsahariens à l'exil, les enferment dans des camps avant de les renvoyer). Ces politiques de contrôle migratoire visant à dissuader par tous les moyens l'arrivée en Europe des candidats à l'immigration sont l'expression d'un nouvel ordre colonial qui construit des murs et sous traite à certains pays (Maroc, Tunisie, Libye, Turquie, Ukraine..) le rôle de gardes barrières pour assurer l'étanchéité des frontières, et condamner ainsi les candidats à l'immigration à des tentatives désespérées et de plus en plus mortelles. Des témoignages poignants ont été apportés par des migrants dans les ateliers. Les militants tunisiens essaient d'agir auprès de leur gouvernement pour qu'il refuse le rôle de gendarme que l'UE essaie de lui imposer, subventions à l'appui. Les principes de liberté de circulation (article 13 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de1948) et d'établissement ont été rappelés. Pour un monde sans frontières.
Par ailleurs, le refoulement en Italie - à la demande expresse des autorités italiennes - des 50 membres de la Caravane des Sans Papiers qui avaient traversé la France et avaient embarqué à Gênes (Italie) pour Tunis, a été vivement dénoncé. Ainsi que la politique française vis-à-vis des étrangers et des Roms….

Ces centaines de Tunisiens candidats djihadistes qui quittent leur pays…
Une réalité pour le moins inquiétante, effrayante, révélatrice d'une crise sociale, économique, idéologique que j'ai découverte en discutant avec des Tunisiens et en parcourant divers articles de presse : des centaines de jeunes Tunisiens, souvent chômeurs et en plein désarroi psycho-affectif, disparaissent soudain de leur pays, enrôlés par filières interposées pour aller faire la guerre en Afghanistan, au Mali, surtout en Syrie. La plupart mourant au bout de quelques semaines dans des attentats suicides ou des affrontements auxquels ils sont mal préparés. Avec la promesse du martyre… Endoctrinement, lavage de cerveau en Tunisie par des imams, des salafistes qui font voir des vidéo où l'on découvre des camps d'entraînement, des "frères" tunisiens qui arborent fièrement une mitraillette, et où l'on peut entendre des prières exhortant de participer à la guerre sainte… Ceux qui organisent ces campagnes terrifiantes mais persuasives sont pires que les Ligues de protection de la révolution instaurées par le gouvernement et le parti Ennahada : ils organisent sciemment la destruction de l'âme de la jeunesse tunisienne. Lors du Forum, cette réalité a été évoquée dans certains ateliers, même si elle ne doit pas occulter l'essentiel : l'immense majorité des jeunes Tunisiens ne sont pas prêts à se laisser endoctriner et enrôler… Mais ils ont bien conscience que c'est le chômage et la désespérance sociale qui font le lit de ce phénomène, et pas seulement l'idéologie salafiste…

Toutes ces forces civiles et citoyennes qui se sont affirmées
Oui, l'essentiel est là, à savoir toutes ces forces civiles et citoyennes des quatre coins du monde qui se sont déclarées favorables à une alternative viable à la mondialisation des riches et des puissants. Et ceci dans un contexte et une ambiance révolutionnaires qui ont fait de ce forum un événement unique, véritablement exceptionnel. Une alternative à laquelle travaillent des jeunes et des moins jeunes de toutes les régions du monde qui se proclament favorables à une véritable alternative sociale, économique, politique. Oui, à l'issue d'un tel forum, on peut affirmer qu'un autre monde est en marche…

Jo Briant

 

"Une grand (ker)messe"… Dans et pour la dignité !

Tunis hebdo du 1er avril (non, non ce n'est pas un poisson) titre en première page "Forum social mondial Tunis 2013 : la grand-(ker)messe a vécu dans la liesse". J'adhère à ce titre sympathique, ce qui n'occulte pas sa dimension "studieuse" (normal, il se déroule dans des universités), et le maître mot de ce FSM "dignité", en référence au mot d'ordre de la révolution tunisienne.

Le FSM c'est "une auberge espagnole… une autogestion…un patchwork thématique…", fidèle au slogan "un autre monde est possible" (d'autres écrivent "un notre monde est possible"). Rendez-vous de militants venus des quatre coins du monde (128 pays représentés), d'impressionnantes délégations de membres de la société civile de ce territoire du Maghreb et du Machrek qui n'ont guère l'habitude de se côtoyer… et bien sûr, ces milliers et milliers de Tunisien(ne)s, en mouvement et notamment cette jeunesse, aux avants postes de sa "révolution". Cure de jouvence pour les "anciens", témoignage vivant pour les plus jeunes, "pour moi il y aura un avant et un après FSM. Je crois déjà pouvoir déjà dire que dans dix ans je dirai 'j'ai grandi avec le FSM'" (Tarik, étudiant tunisien).

Un FSM peut se raconter de manières si différentes tant il foisonne d'initiatives, de débats, d'animations. Chacun le vit à sa manière et même en s'immergeant pleinement, on ne participe qu'à "1 %" de ses aspects formels, comme ses 968 ateliers programmés, ses 31 convergences, sa centaine de concerts et autant de projections, ses expositions, sa centaine de stands, etc.

Bien sûr je pourrais vous conter les ateliers auxquels j'ai participé (la réalité de l'économie sociale, solidaire en Afrique… Islam politique et luttes sociales… Du Forum Social Mondial à Occupy : un altermondialisme 3.0 ?, etc.) témoigner de l'activité de ces associations qui ont poussé comme des champignons depuis deux ans - "aujourd'hui on est libre, à nous de nous saisir de cette liberté pour agir" -, de ces animations (du "sport pour tous", au concert de Gilberto Gil en passant par l'exposition en témoignage des blogueurs morts pour acquérir le droit à l'expression libre...) du Forum Mondial des Médias Libres, avec les témoignages émouvant de ces militants qui, bien souvent au risque d'une incarcération voire de leur vie, installent des radios communautaires dans les pays de la région (Yémen, Syrie, Algérie, Bahreïn, Tunisie, Palestine…) pour sensibiliser la population et lui permettre de s'exprimer à travers leur quotidienneté.

Le FSM c'est tout ça, mais c'est aussi des rencontres, des rencontres à foison, lien éphémère, échange empreint de véracité, naissance d'une relation plus durable (merci Internet). Rencontres des quatre coins du monde :ces "pro niqab" manifestant le droit de se vêtir ainsi au nom de la liberté, ces réfugiés du camp de Choucha*, abandonnés du monde, Lucica Tudor, reine des Roms, etc. Parmi toutes ces dizaines et dizaines de rencontres, certaines m'ont, encore, davantage marqué…

Lors du forum des médias libres je rencontre Djibril, la trentaine. Ce Mauritanien, est journaliste : articles de presse pour des hebdomadaires et des magazines, émissions de radio. Opposant au régime de son pays, vivant au quotidien les tracasseries à répétition des autorités locales, les intimidations et arrestations des militaires, il s'expatrie au Qatar. Son statut d'opposant a la peau dure : le ministère de l'intérieur mauritanien envoie aux autorités qataries des articles qu'il publie, il se fait donc expulser. Persona non grata en Mauritanie, Djibril se retrouve en Tunisie, pensant que le printemps arabe peut lui sourire. Il passe plusieurs nuits dans un hôtel jusqu'à ce que ses maigres économies disparaissent, puis dans la rue, avant de trouver une association qui puisse le soutenir. Il est marié et sa femme le rejoindra dès qu'il aura trouvé un travail…"En Mauritanie, les institutions (politique, armée, police…) sont dominées par les arabo-berbères ; les minorités n'ont aucun droit d'expression. La notion 'identitaire' est bafouée, nulle place pour une expression qui reconnaisse nos origines. Je rêve que la véritable révolution qu'impulse le peuple tunisien, atteigne un jour mon pays… et que je puisse y retourner, la tête haute !".
Kafia, occupe le siège voisin du mien lors d'un débat sur "l'Islam dans les luttes sociales". Cette jeune algérienne de 34 ans, célibataire - "dans mon pays, le mariage signifie la soumission totale à l'homme ; je n'ai pas encore rencontré celui qui accepte que nous soyons vraiment égaux" - habite Sétif et est secrétaire dans une banque d'Etat "c'est plus sûr que dans le privé". Kafia, membre de la délégation de la Ligue des Droits de l'Homme, quitte son pays pour la première fois, "nous avons eu de la chance car le gouvernement algérien nous y a autorisé, ce n'est pas comme les syndicalistes qui se sont retrouvés bloqués à la frontière". Elle s'est engagée auprès des femmes de son quartier pour leur apporter un soutien, car "j'ai eu la chance de faire des études, jusqu'au bac". Kafia, musulmane, est interpelée par sa religion. "Dans ma famille, chacun vit l'Islam mais personne n'est extrémiste. L'Islam est une bonne religion, mais c'est une religion pour les hommes. Ils appliquent ce qui les sert mais pas le reste : la polygamie, l'asservissement de la femme, mais pas la main coupée pour un vol… Il faut lutter contre la violence, ne pas se laisser imposer votre mode de vie occidental et être davantage sur le terrain social et politique afin de faire avancer nos idées. Le premier obstacle c'est qu'entre nous nous n'arrivons pas à nos mettre d'accord, alors ce n'est pas surprenant que les rapports avec l'Occident soient compliqués. En Algérie, notre principale lutte est l'abrogation du code de la famille !".

Fédia, 28 ans, habite Gafsa dans le sud de la Tunisie, diplômée des sciences de la terre (bac + 5), trilingue… "J'ai eu mon diplôme à 23 ans et depuis je vais pointer tous les mois. Je n'ai toujours pas de travail. Je viens d'entamer une formation de création d'entreprise, il faut bien que je me projette professionnellement dans l'avenir". Fédia s'est investie au sein de l'association 'el Karama' et elle intervient auprès de femmes : alphabétisation, démarches administratives, mise en place d'activités artisanales, soutien à l'insertion professionnelle. "La révolution nous a apporté un vent de liberté dans un pays où le statut des femmes est pleinement reconnu. L'arrivée d'Ennahda au pouvoir nous fait craindre pour le droit des femmes, c'est à nous d'agir… mais si cette action se conçoit avec un soutien international comme nous le rencontrons ici, alors nous allons gagner, ensemble !".
J'ai aussi une pensée pour Christophe, Camerounais, membre de l'association 'Justice et Paix' dont la priorité est le "vivre ensemble", Sinda, Tunisienne, secrétaire dans un club Unesco, ingénieur en informatique "j'ai pris ce travail pour survivre et garder foi en l'avenir", Gina Primose, Papoue, qui grâce à Oxfam Australie quitte sa Papouasie Nouvelle Guinée pour la première fois "les femmes vivent différemment ici et chez moi, mais nous sommes tellement semblables !"…
Des adresses mails sont échangées. Création de souvenirs communs lors de ces instants fugaces, de ces échanges qui prennent la force d'un langage commun, d'un espoir à l'unisson, d'une volonté partagée d'avancer vers un horizon où pointent en lettres lumineuses "un autre monde est possible" !

Philippe Savoye

* Le camp de réfugiés de Choucha dans le sud tunisien a été ouvert à partir de février 2011 pour accueillir les personnes fuyant la guerre en Lybie. Aujourd'hui, environ 1 000 personnes y restent, dont une partie a été déboutée de sa demande d'asile ou de son statut de réfugiés.



Le FSM de Tunis : super ! Et après ?

Que le FSM de Tunis ait été une grande réussite, je suis d'accord. L'organisation a très bien fonctionné, à part quelques détails inévitables lors d'un rassemblement de cette ampleur. Félicitations en particulier aux très nombreux jeunes tunisiens bénévoles chargés du contrôle des déplacements de dizaines de milliers de participants et du service d'ordre des grandes manifestations du forum. Par ailleurs le FSM a parfaitement rempli la mission précisée dans la charte de Porto Alegre : servir de plate-forme de dialogues et d'échanges entre tous les participants (dans plus de 900 ateliers …!), sans objectif de programme ni de mobilisation organisée.

Selon les coutumes du mouvement altermondialiste, c'est à l'Assemblée des Mouvements qui s'ouvre à la fin du FSM qu'il appartient, le cas échéant, d'adopter des objectifs d'action. C'est sur ce terrain que le FSM de Tunis m'a semblé manquer de punch. Ou plutôt, puisque l'organisation d'actions ne relève pas de ses fonctions, qu'il ne me semble pas avoir été suivi d'engagements collectifs opérationnels bien visibles. Si cette impression se confirme, comment peut-on l'expliquer ?

A mon avis deux raisons (au moins) pourraient y contribuer : d'une part la plupart des ateliers se sont consacrés à dénoncer des atteintes aux droits : droits des femmes, droits des migrants, droits des Palestiniens, etc. tandis que les luttes sociales qui se multiplient contre ces violations n'ont pas été tellement mises en lumière. D'autre part, je n'ai pas ressenti d'effort approfondi et documenté pour caractériser et démontrer les modes d'action des multiples agents qui mettent en œuvre dans tous les secteurs et sur l'ensemble de la planète la prépondérance des intérêts de l'oligarchie qui instrumentalise à son profit les structures complexes du système néolibéral. Celui-ci a bien fait l'objet d'une condamnation et d'un rejet global, mais les dispositifs concrets d'action de cet adversaire systémique n'ont pas été, selon moi, suffisamment analysés.
Du coup, ce qui semble avoir émergé du FSM sont davantage des propositions idéales ou même des visions utopiques plutôt que des idées de stratégies concrètes qui auraient pu être reprises et harmonisées dans des projets d'actions collectives. Et le slogan "un autre monde est possible" m'apparaît cantonné dans le domaine du rêve plutôt que d'une perspective d'actions concrètes.

Cette observation me semble pouvoir aussi être appliquée à l'état actuel de l'évolution du mouvement social en Tunisie : sur la lancée de la révolution qui a liquidé la dictature de Ben Ali dans ce pays en 2011, il me semble que dans tout le pays les Tunisiens, tout en manifestant leur satisfaction d'avoir reconquis leur liberté d'expression, d'organisation et de manifestation, sont lancés dans des débats généralisés sur leurs problèmes sociaux (essentiellement le taux élevé de chômage et l'effondrement des ressources touristiques) et sur l'organisation de la démocratie qu'ils veulent instaurer, mais n'ont pas amorcé de véritable analyse des causes de ces problèmes ni des forces sociales qui en sont responsables. Je n'ai pas perçu de mobilisation populaire contre la financiarisation de l'économie mondiale ni contre les institutions internationales telles que le FMI. Le gouvernement tunisien continue à négocier un accord avec ce dernier dont les conditionnalités (baisse des dépenses publiques, privatisations, etc.) ne peuvent qu'aggraver les problèmes du pays.

Je pense que le mouvement altermondialiste doit poursuivre un dialogue avec les forces de progrès tunisiennes pour contribuer à faire avancer le débat public dans ce pays sur les moyens de contester l'ordre néolibéral.

Marc Ollivier

 

De retour du Forum social de Tunis… et maintenant, agir au niveau local

Méditerranée, printemps arabes, islam, droits humains, société civile... De retour du Forum Social Mondial (FSM) de Tunis, les mots et les images se mélangent dans un joyeux désordre.
Chiliens, Norvégiens, Sénégalais, Népalais,... les nationalités ont dansé et chanté ensemble pendant 4 jours l'hymne de la liberté et du progrès social dans un pays qui vit lui-même sa propre révolution au son des mêmes slogans.
Syndicats, associations, mouvements paysans, collectifs de femmes… les organisations présentes ont joué la même partition : celle des luttes sociales et citoyennes pour la défense des droits fondamentaux.
Festif et coloré, le FSM a fait une fois de plus la démonstration de sa capacité à attirer des organisations du monde entier, portées par l'envie d'échanger et d'imaginer des alternatives au modèle néolibéral dont le souffle se fait de plus en plus court. Pour autant, bien que le FSM ait fait la preuve de son succès et de sa pertinence dans le contexte mondial actuel, il n'en demeure pas moins que des interrogations se posent sur son élargissement d'une part, et sur le prolongement de sa dynamique aux niveaux locaux d'autre part.

Comment ouvrir le FSM à toutes les organisations de la société civile ?
Telle que posée, la question de l'élargissement est en réalité un paradoxe. Le FSM est en effet un événement qui se revendique comme un espace ouvert à tous, sous réserve du respect des principes posés dans sa charte. Pour autant, beaucoup d'organisations n'y participent pas, souvent par méconnaissance de la nature de l'événement et de la place que l'on peut y trouver et y prendre. A la question que je posais au responsable d'une organisation grenobloise active dans le champ de l'éducation populaire de sa non participation au FSM de Tunis, je m'entendis répondre : "Le FSM ? Disons que l'on ne se sent pas spécialement concerné... et puis, c'est plutôt pour les ONG et les altermondialistes !". Quelques minutes plus tard, et après une brève explication sur ce qu'est un FSM, la même personne me demandait où aurait lieu la prochaine édition, et ceci en vue d'y participer. La simple mention que le FSM est un espace de rencontres de mouvements progressistes, actifs pour la plupart d'entre eux à l'échelle locale, et qui se réunissent pour échanger sur des alternatives, le tout dans une organisation se revendiquant de l'autogestion, avait suffit à rendre l'événement "accessible".

Comment prolonger la dynamique FSM sur les territoires ?
Un FSM ne peut être réduit aux quelques jours durant lesquels il se déroule. Il s'agit plus largement d'un processus de mobilisations pour un autre monde, démarré il y a 12 ans à Porto Alegre au Brésil et dont la dynamique doit dépasser ses ancrages territoriaux. Porto Alegre, Caracas, Bamako, Bélem, Dakar, Tunis… La question de la résonance et du lien du processus des FSM avec les mobilisations locales se pose. Naturellement, cette relation existe car les FSM sont une émanation d'initiatives locales qui se développent partout dans le monde. Mais leurs prolongements en termes de dynamiques, d'alliances d'organisations, de convergences thématiques sur les territoires locaux est moins évident. La période 2004-2008 était de ce point de vue intéressante car de nombreux Forums sociaux locaux (FSL) ont été organisés un peu partout en France, dont une édition en 2004 à Grenoble. Depuis, bien que quelques FSL continuent à être organisés ici et là, la dynamique FSL s'est éteinte.

À nous, organisations et individus qui avons participé au FSM de Tunis, de porter la dynamique de cet événement au niveau local, à Grenoble et en Isère, dans une stratégie de développement des alliances entre associations, syndicats et autres mouvements actifs dans le champ du progrès social.
À nous de reproduire l'organisation d'un espace d'échanges et de convergences pour le développement d'alternatives à l'échelle locale, en résonance avec des luttes menées ailleurs dans le monde.
Pour cela, l'organisation d'un FSL à l'échelle grenobloise/iséroise pourrait être une piste à explorer, dans un contexte politique national et européen qui invite aux alliances et convergences des mouvements proposant d'autres visions pour un monde solidaire. Un FSL dont l'ouverture au public serait un moyen de convaincre celles et ceux qui ne se sentent pas concernés par le processus qu'ils peuvent y participer ! Ici et là-bas…

David Delhommeau

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