Au Chili : retour vers le Futur ? Quel pays vais-je retrouver, 5 ans après mon premier voyage ?

Publié le : , par  Elodie Queffelec Tapia

Mars 2013

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Cela faisait trois ans que je n’étais pas retournée au Chili. Trois ans, c’est peu, à peine le temps d’oublier les détails. Trois ans, c’est beaucoup, dans une société comme la société chilienne, qui après des années d’immobilisme social se réveille et crie son mécontentement sur les avenues où passe l’Homme Libre [1]..

Je suis partie en pleine “transition”, alors que la Concertación, l’alliance politique de centre-gauche, après 17 ans d’inertie politique, passait le pouvoir à un Sébastian Piñera récemment élu, chantre d’une droite décomplexée impatient de diriger le pays en bon chef d’entreprise vers la voie suprême du « développement ». Malgré quelques couacs pendant son mandat, Michelle Bachelet partait la tête haute avec plus de 80% d’approbation, et, de ce que je pouvais en juger, la société oscillait entre le « y en a marre de la Concertación » et la peur de voir ressurgir les vieux fantômes de la droite pinochetiste.

Mais même ce fantasme militaire ne pouvait empêcher le retour de la droite au pouvoir, une droite qui s’est affranchie de son passé sombre et a su prendre le contrepied de la stagnation proposée par la gauche, en devenant synonyme de réussite et de changement « positifs ». Ce qui importe, c’est le développement économique, l’Eldorado promis par les politiques après près de deux décennies de croissance soutenue. N’oublions pas que cette voie dorée, amorcée sous la dictature, n’a jamais été remise en question par les 4 gouvernements successifs de la Concertation, alors même que deux d’entre eux étaient socialistes.

Et la société dans tout ça ? La société, dans son ensemble, adore écouter ses politiciens lui répéter combien le pays est grand et combien les Chiliens ont de la chance d’avoir eu des dirigeants forts et intelligents, qui on développé une économie forte, juste égratignée par la crise économique mondiale, et que tout le reste de l’Amérique Latine lui envie. Pourtant certains secteurs, souvent les plus pauvres, savent à quel point ce modèle est dangereux, ils en paient le prix depuis des années. Mais après près de 40 ans passés à écouter les élites leur répéter que « si les militaires n’avaient pas sorti Allende du pouvoir, le Chili serait un autre Cuba », l’essentiel du message est incrusté dans les mœurs, et toute mesure sociale peut vite être vue comme une mesure au « communisme » latent.

JPEGAlors que mon avion me ramenait vers les terres européennes, les étudiants prenaient les rues et allaient peu à peu devenir la voix de ces générations et classes sociales laissées de côté par le développement économique du Chili. Ce pays aux multiples visages qui, empruntant la voie du néolibéralisme à outrance, a décidé d’enchainer ses citoyens a une vie à crédit, à l’inégalité des chances et au passéisme social, le tout au nom du sacro-saint PIB.

Et aujourd’hui ? Ou en est le Chili ?

En passant dans les rues d’une ville qu’on a un jour considérée comme la sienne, le badaud nostalgique ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre ses souvenirs et la réalité, à la recherche de ce qui a changé, ce besoin de vérifier que nos points de chute du passé existent encore. L’observateur fait la même chose avec la société qu’il a quittée, il y cherche les points de repères, les évolutions, les discordances, à ceci près qu’il lui faut toujours remettre en question son jugement, de peur de finir par tout comparer au passé et de rester bloqué dans une appréciation anachronique du pays qu’il a un jour connu, mais qui lui échappe désormais.

En remontant l’Alameda [2], je scrute les gens, les unes des journaux, je laisse trainer mes oreilles pour capter des points de vue. « Mon » Chili n’a pas changé, et pourtant si. Alors que je m’étonnais en 2008 de ne jamais entendre les gens parler de politique dans la rue, le vendeur du kiosque où j’achète mes journaux entame une conversation sur la possible implication du Pape dans la Junte argentine. Intéressant : alors que les journaux télé s’étalent du soir au matin sur l’exceptionnelle nouvelle de l’élection d’un premier Pape Latino, Jésuite et voué aux pauvres, sans une seule fois mentionner ce trouble passif, l’homme de la rue se questionne, parle ouvertement d’une dictature et du rôle de l’Eglise dans la lutte contre les abus de Pinochet, « alors qu’en Argentine cette même Eglise appuyait la Junte ».

Pour moi c’est une première. J’ai mis presque deux ans à pouvoir entamer le sujet ouvertement, mais avec des personnes en confiance, tant je sentais à quel point ce thème cristallise les positions. Et de prime abord, dans un quartier ni riche, ni populaire, un inconnu lance cette conversation publiquement et sans se compliquer… Après discussion avec des amis chiliens, une explication pointe le bout de son nez : en criant au monde leur refus du modèle néolibéral hérité de la dictature, le mouvement étudiant, s’il n’a pas encore pu faire flancher le gouvernement, a réussi à ramener le débat dans la société chilienne. Alors que depuis 1973, dans la grande majorité, les Chiliens cherchaient avant tout à paraitre Buena Onda [3] et évitaient tout sujet polémique, les gens se remettent à discuter, à opiner, en famille comme au travail, et pas à pas, les mentalités s’ouvrent au débat.

Attention, le changement n’est pas non plus radical, et si le modèle économique est ouvertement soutenu ou décrié, les thèmes de la dictature, des détenus-disparus et des exactions de la dictature sont encore des sujets brulants. Mais on progresse.

Et la politique, elle avance ?

On le sait bien, partout dans le monde, en terme d’évolution, les sociétés ont souvent une bonne longueur d’avance sur les politiques et le droit. Le Chili ne fait pas exception à la règle : dans les rues on s’agite, mais au Sénat, on ressuscite encore les morts… Cette année est particulièrement importante du point de vue social et politique. Avec le printemps austral, Septembre verra venir le 40e anniversaire du Coup d’Etat, et les événements que les diverses parties prévoient pour l’occasion promettent de relancer certains débats. D’autant plus que cette année 2013 est en plus une année de campagne électorale, car on vote en décembre pour élire un nouveau président.

Où en sont les partis politiques ? Malgré son nouveau profil, la nouvelle droite au pouvoir a rapidement perdu de son enchantement. Peu des changements annoncés par Piñera dans son programme ont été effectivement mis en place, la faute au Terremoto [4] disent certains, le mouvement étudiant [5] pour d’autres… Le Président sortant ne pouvant se représenter pour un deuxième mandat consécutif selon la Constitution, la droite doit se trouver un nouveau champion, poste que se disputent Laurence Golborne, Ingénieur et ex-ministre du gouvernement Piñera, et Andrés Allamand, avocat et lui aussi ex-ministre du président actuel. Mais si Piñera a déçu, ses dauphins sauront-ils capter l’intérêt des électeurs ? Le vote, qui pour la première fois n’est plus obligatoire, mais volontaire, jouera-t-il en la faveur de la droite ?

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La gauche, quand à elle, peine à trouver un nouveau leader, et malgré l’émergence timide de potentiels candidats, toutes les spéculations tournent autour du retour de Michelle Bachelet, qui maintient son silence depuis qu’elle a quitté le pouvoir en Mars 2010, pour se dédier a la direction de la section ONU Femme depuis New York. Sa toute récente démission, « pour motifs personnels » de ce poste, la place automatiquement en une de tous les journaux du pays, qui ne cessent de faire parler les sondages et la voient déjà en leader de la présidentielle.

Cette folie autour de son retour potentiel a bien évidemment laissé la porte ouverte aux critiques et aux acclamations des deux bords, mais le plus fou dans tout ça, c’est de penser qu’après trois ans passés aux USA, sans avoir jamais émis d’avis sur la politique interne chilienne, sans s’être prononcée sur les quelques zones troubles qui ont entaché son mandat, la Gordita [6] est d’office placée comme un atout sur l’échiquier de la présidentielle, alors que les primaires de son propre parti n’auront pas lieu avant le mois prochain et qu’elle ne s’est pas (encore) déclarée candidate.

Bachelet inquiète, mais après trois années dans le rôle de l’opposition, Bachelet rassure le PS. Oublié le fait que sa politique n’a fait que continuer l’œuvre de la Concertation, loin sa répression envers le peuple Mapuche ou son conflit avec le mouvement des Pingouins [7]… La gauche, qui peine à se renouveler, semble préférer miser sur le charisme de l’ex présidente et sur la sympathie qu’elle semble susciter dans les foules. Mais la société chilienne, qui en a assez de manger de la même soupe depuis 1990, leur donnera t-elle raison ?

Les mois prochains nous le diront, prochaine étape, les primaires. En attendant, je serai la, les yeux grands ouverts et les oreilles attentives.

Elodie Queffelec Tapia
avril 2013

[1Référence au dernier discours d’Allende

[2Avenue principale de Santiago, lieux mythique de toutes les manifestations, citées notamment par Allende dans son dernier discours. "… Cuando el hombre libre volverá a pasar por las grandes alamedas…

[3Sympa, apprécié de tous.

[4Terrible tremblement de terre du 27 Février 2010 qui avec des 8.8 sur l’échelle de Richter avait remue le pays et cause de nombreux dégâts

[5En prenant les rues et les établissements scolaires continuellement depuis janvier 2011, les étudiants ont beaucoup influé sur l’agenda politique.

[6“La petite grosse”, surnom affectueux que donnent les chiliens a Michelle Bachelet.

[7Embryon du mouvement étudiant : les élèves de l’éducation secondaire avaient commence à prendre les rues en 2008 pour dénoncer le système éducatif. Beaucoup des leaders du mouvement des pinguinos sont devenus par la suite dirigeants du mouvement étudiant.

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