Éric Piolle : "nous refusons le silence, nous refusons l’oubli" Cérémonie du 17 octobre 2016

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Comme chaque année depuis 30 ans, on a commémoré le 17 octobre à Grenoble la répression violente exercée le même jour en 1961 à Paris contre une manifestation massive mais pacifique des Algériens habitant dans les bidonvilles et les quartiers défavorisés de la région parisienne.
Nous étions à l’époque dans les dernières semaines précédant les accords d’Evian (19 mars 1962) qui allaient mettre fin à la guerre d’Algérie en reconnaissant le droit des Algériens à l’autodétermination, et les négociations entre de Gaulle et le FLN étaient tendues. Le FLN avait besoin de démontrer son influence sur les populations algériennes tandis qu’en France le parti de l’Algérie française ne désarmait pas, comme on a pu le voir au cours des violences et des crimes commis contre les Algériens le 17 octobre (des centaines de victimes) mais aussi contre les militants français pour la paix en Algérie lors des meurtres du métro Charonne le 8 février 1962 (9 morts).
Ces drames que l’État français n’a pas encore accepté de reconnaître ne peuvent être oubliés, surtout lorsqu’on constate la persistance des comportements racistes et xénophobes à l’égard des Musulmans ou la glorification scandaleuse, ici ou là, des crimes de l’O.A.S.
C’est pourquoi l’inauguration de cette plaque souvenir dans l’espace public grenoblois, devant une foule importante de Français et d’Algériens, en présence de nombreux élu(e)s et du consul d’Algérie à Grenoble est particulièrement bien venue. C’est pourquoi aussi nous tenons à mettre à la disposition des internautes qui visitent notre site l’intégralité du discours prononcé à cette occasion par Éric Piolle, maire de Grenoble, qui est à la hauteur de l’événement.


Monsieur le Consul d’Algérie Ferhat CHEBAB, Mesdames et Messieurs les élus, Monsieur le porte-parole du Collectif pour une plaque en mémoire du 17 octobre 1961 Mariano BONA, Monsieur Antonio PLACER, Mesdames et Messieurs les représentants des associations, Chers Grenobloises et Grenoblois,

Certaines dates ne peuvent pas s’oublier. Et ne doivent pas être oubliées.
C’est le cas du 17 octobre 1961. C’était il y a 55 ans, jour pour jour. 
Cette date était déjà gravée dans nos mémoires. Elle est désormais gravée aussi sur les murs de notre ville, Grenoble.
L’émotion que je ressens, je crois que nous la partageons tous aujourd’hui. Notre présence et cette plaque sont pour moi un acte fort : elles marquent notre volonté de nous souvenir ensemble de cette page sombre de notre Histoire commune. Notre volonté d’avancer ensemble.

En ce mois d’octobre 1961, la guerre d’Algérie bouleverse les deux rives de la Méditerranée. Le Préfet de police de Paris, un certain Maurice PAPON, instaure un couvre-feu raciste à Paris. Il interdit à tous les Arabes, à tous les Berbères de circuler dans les rues après 20 heures.
Face à cette décision inique, des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants décident de manifester pacifiquement dans les rues de la capitale. La presse de l’époque les désigne comme des « Nord-Africains ». Mais les mots ont un sens, et c’est bien le Peuple algérien de Paris qui décide de marcher, pour revendiquer tout simplement la dignité et l’égalité, ces deux principes de la République. Avec cette action pacifique, les Algériens veulent faire entendre leur voix. Ils disent : « Nous voulons prendre en main notre avenir. Nous voulons tourner la page funeste de la colonisation ».

Mais à cette demande de liberté, les autorités françaises opposent une répression sanglante d’une violence inouïe. Du 17 au 20 octobre 1961, des Algériens sont massivement arrêtés. Certains sont torturés, certains seront noyés.
La répression est terrible, elle frappe à l’aveugle. Des femmes et des hommes sont pourchassés jour et nuit dans les rues de la capitale. Le gymnase Japy sert de lieu d’interrogatoire, de torture. Des militants indépendantistes sont jetés ligotés dans les eaux froides de la Seine. Partout, c’est le règne de la terreur.

Le bilan est terrible. On rapporte que plus de 10 000 personnes sont raflées et emprisonnées à Vincennes ou à la porte de Versailles. Les corps des Algériens tués affluent à l’Institut Médico-légal. D’autres ne seront jamais retrouvés.
Durant ces trois jours d’octobre 1961, oui, la République a failli. Et la justice française ne s’est malheureusement jamais sérieusement penchée sur ce massacre.
Au lendemain de ce massacre, peu de voix se sont élevées contre cette barbarie. Je n’oublie pourtant pas le rôle crucial qu’ont joué l’Humanité et Témoignage chrétiens, les seuls organes de presse à s’indigner contre le pouvoir de l’époque. Je n’oublie pas non plus le meeting organisé par le MRAP le 18 octobre, en solidarité avec le peuple algérien en lutte et contre la répression. Certains (rares) hommes politiques ont aussi tenté de dénoncer les exactions. Et des citoyens ont œuvré sans relâche, pour ne pas laisser étouffer ce massacre dans l’obscurité coloniale. Leur courage les honore.

Aujourd’hui, citoyens de France et du monde, responsables politiques, associations, notre responsabilité collective est de faire vivre cette mémoire. Nous refusons le silence, nous refusons l’oubli. Car c’est bien la mémoire qui peut panser les plaies, c’est elle qui peut nous aider à construire un avenir commun apaisé. Un avenir dans lequel chacun trouve sa place.
L’historien Benjamin STORA nous a rendu visite il y a peu de temps à Grenoble, j’ai eu le grand honneur de lui remettre la Médaille d’Or de la Ville de Grenoble. Comme lui, nous savons que la France a trop longtemps refusé de regarder en face son passé colonial, de reconnaître les crimes qui ont accompagné cette période. Cet aveuglement a sans doute participé au sentiment de mépris ressenti par de nombreux Français liés à l’Algérie.

Cette occultation officielle a aussi été utilisée, instrumentalisé par les nostalgiques de la France coloniale. Aujourd’hui encore, il faut le rappeler, certains s’attèlent à cultiver cette nostalgie nauséabonde, à instrumentaliser les peurs et attiser les fractures et les haines. A ceux-là, nous devons leur adresser une réponse ferme, forte : la guerre d’Algérie est terminée ! L’Algérie est algérienne.
Je suis convaincu que notre République se grandit quand elle reconnaît ses errements et ses erreurs. Elle se grandit quand elle permet à tous de trouver sa place en son sein, chacun avec sa culture, chacun avec son histoire et ses singularités. La reconnaissance de ce massacre par le sommet de l’Etat il y a 4 ans est un premier pas, qui va dans le bon sens.
Cet attachement à la vérité, je sais qu’il est largement partagé ici à Grenoble. Il est porté par des citoyens pour qui la Liberté, l’Egalité, et la Fraternité ne sont pas des mots creux, des mots vains. Dans notre ville, depuis près de 30 ans, des habitants de Grenoble se rassemblent chaque année ; ils défilent pour ne pas oublier, pour exiger la vérité totale sur ce massacre. Cette vérité, nous la devons bien sûr aux victimes et à leurs familles. Nous la devons aussi au peuple algérien. Et nous la devons enfin à nous toutes et tous, enfants de la République française. On ne construit pas une société durable avec du silence et de l’oubli, mais avec de la vérité et avec du respect.

Alors aujourd’hui, mes remerciements vont bien sûr au Collectif pour une plaque en mémoire du 17 octobre 1961. Votre mobilisation pendant toutes ces années est un bel exemple de lutte noble. Je sais que Jean-Jacques KIRKYACHARIAN, ancien président du MRAP, aurait aimé partager ce moment avec nous, et j’ai aussi une pensée pour lui aujourd’hui. Je salue également le Centre d’Information Inter Peuples et l’association Algérie au Cœur, ainsi que tous les citoyens qui ont permis à cette plaque de prendre sa place ici.
Tous, vous êtes les visages de Grenoble. Vous êtes les visages de notre ville ouverte et solidaire, fière de son engagement contre le racisme et les discriminations, fière de son attachement à la justice et à la vérité, fière aussi de sa tradition d’accueil, qu’elle veut continuer à porter plus haut que jamais. Grenoble est riche de ces femmes et de ces hommes venus d’Algérie et d’ailleurs, qui ont fait la ville que nous aimons aujourd’hui.

Dans son poème La gueule du loup, KATEB YACINE nous demande :
« Peuple français, tu as tout vu
Oui, tout vu de tes propres yeux.
Tu as vu notre sang couler
Tu as vu la police
Assommer les manifestants
Et les jeter dans la Seine […] rougissante 
[…]
Peuple français, tu as tout vu,
Oui, tout vu de tes propres yeux,
Et maintenant vas-tu parler ?
Et maintenant vas-tu te taire ? »

Je crois que notre réponse, elle est là aujourd’hui, grâce à vous. 
Je vous remercie.

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