Aux fondements de la Kanaky ! Objectif 2018 ?

Publié le : , par  Philippe Savoye

Quitter Paris, parcourir près de 17 000 kilomètres en avion en une trentaine d’heures pour se retrouver… en France, à Nouméa plus précisément. La France "de l’autre bout du monde", dans un univers éloigné de la métropole, cela interroge sur son histoire, ses réalités et son devenir. A ce jour, l’ONU, considère toujours la Nouvelle-Calédonie, comme un territoire non-décolonisé !

D’hier à aujourd’hui

La France colonise la Nouvelle-Calédonie dès le milieu du XIXe siècle, avec violence : confiscation des terres, interdiction de pratiques coutumières, installation d’un bagne pour les prisonniers métropolitains, mise en place du statut de l’indigénat ; cantonnés dans des "réserves", les maladies, l’alcoolisme, les répressions féroces déciment la population kanak [1], estimée à 60 000 en 1853 et à 27 000 en 1920. En 1931, cent onze Kanak sont exhibés comme "cannibales authentiques" à l’Exposition coloniale de Paris !

Dans le "rapport sur la situation de discrimination du peuple autochtone kanak de Nouvelle-Calédonie", présenté à l’ONU (2010) [2], ne lit-on pas : Le peuple kanak souffre au quotidien d’une situation de discriminations à son encontre, conséquence et continuité de l’histoire coloniale du pays, et qui se reflètent dans les indicateurs économiques et sociaux. Les politiques et actions mises en place par le gouvernement français, mais aussi par les institutions de Nouvelle-Calédonie, de même que les multinationales présentes sur le territoire, portent atteinte, de manière irréversible, à la culture, au mode de vie, à la santé physique, morale, et sociale, des Kanak".

Carte de la Nouvelle Calédonie {JPEG}

Une histoire récente houleuse et… institutionnelle

Les dernières décennies sont marquées à la fois par des affrontements et des avancées institutionnelles. Chacun a encore en mémoire, l’année 1988 marquée par les affrontements et les morts d’Ouvéa, les accords "Matignon – Oudinot" signés par le FLNKS, le RPCR et l’Etat français [3] qui prévoient notamment un référendum d’autodétermination en 1998. L’année suivante, Jean-Marie Tjibaou est assassiné par un indépendantiste radical. Dans l’accord de Nouméa signé le 5 mai 1998, la notion de "destin commun" occupe une place importante, comme le souligne le paragraphe : "Le passé a été le temps de la colonisation. Le présent est le temps du partage par le rééquilibrage. L’avenir doit être le temps de l’identité dans un destin commun".Le référendum est repoussé à une période "entre 2014 et 2018".

Les institutions de la Nouvelle-Calédonie comprennent le Congrès, le gouvernement, le Sénat coutumier, le conseil économique social et environnemental et les conseils coutumiers.
Le Congrès est l’assemblée délibérante de la Nouvelle-Calédonie qui détient le pouvoir législatif. Il est composé de 54 membres élus pour cinq ans par les trois assemblées de province (32 de la province Sud, 15 de la province Nord et 7 pour celle des îles Loyautés). Il élit et contrôle le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie qui est responsable devant lui. Il partage avec celui-ci l’initiative des textes (président Thierry Santa).
Le Gouvernement est l’exécutif dont les membres restent en fonction durant la durée du mandat du congrès qui les a élus. Il est composé de 5 à 11 membres. Il prépare et exécute les délibérations du Congrès et prend les arrêtés pour leur mise en œuvre. (président : Philippe Germain)
Le Haut-commissariat de la République (habituellement appelé "Haussariat") est le représentant de L’État en Nouvelle-Calédonie. "Le Haut-commissaire fait publier les lois du pays avec contreseing du Président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie". Il préside le conseil des mines et est chargé de l’organisation des services relevant des pouvoirs régaliens de L’État (sécurité publique, justice…) ; en tant que représentant de L’État, il est garant de l’accord de Nouméa.
Le Conseil économique, social et environnemental comprend 39 membres (28 représentants de la société civile, 9 personnes qualifiées, deux sénateurs et deux membres du conseil consultatif de l’environnement) (président Daniel Cornaille)
Le Sénat coutumier est une institution de la Nouvelle-Calédonie. Il est à la fois le garant et le défenseur de l’identité kanak auprès des institutions du pays, de L’État français et des instances internationales. Il est saisi des projets et propositions de lois du pays et de libérations "lorsqu’ils concernent l’identité kanak". (loi organique de 1999). Tous les deux mois, une assemblée générale des pays réunit les sénateurs, et les 8 représentants des conseils coutumiers, pour une cohérence élargie.
Il est composé de seize membres désignés par les conseils coutumiers des huit aires coutumières (Hoot Ma Whaap, Païcî-Cèmuhî, AjiéAro, Xârâcùù, Drubea-Kapumè, Nengone, Drehu, Iaaï) à raison de deux représentants, pour cinq ans. Son président est renouvelé tous les ans (actuellement Joanny Chouari, aire Iaaï)
Les huit Conseils coutumiers (articles 149 à 152 de la loi organique de 1999) institués par aire coutumières dont la composition (variable) est définie par la coutume. Il peut être consulté par le Sénat, le Haut-commissaire ou toute autorité administrative sur "l’interprétation des règles coutumières". Ils se composent de 57 districts (28 dans la province Nord, 16 aux îles Loyautés et 13 province Sud) dirigés par "un grand chef", 341 tribus et environ 2400 clans. Administrativement la Nouvelle-Calédonie est divisée en 3 provinces et 33 communes. La tribu est, depuis 1867, la reconnaissance administrative de l’organisation kanak.

Une société aux inégalités structurelles

En se référant à des données "moyennes", la plupart d’entre elles, relatives à la population, n’exprime pas d’écarts, véritablement choquant au regard de la métropole, mais à y regarder de plus prés, elles portent en elles la marque de profondes inégalités. Il existe peu de données officielles par ethnies (la Nouvelle-Calédonie est le seul territoire français permettant la tenue de statistiques ethniques afin de mesurer l’efficacité des dispositifs de "rééquilibrage" en faveur de la population autochtone kanak). De fait "deux mondes" cohabitent, aux données asymétriques, dont "la moyenne" n’a aucun sens et porte en elle des germes conflictuels et même ségrégationnistes.

Si l’indice de développement humain, classe la France au 22ème rang mondial, celui de la Nouvelle-Calédonie se situe autour du 50ème (soit à un niveau analogue de la Russie), d’après P. Gomès, député calédonien. Selon l’Isee (antenne de l’Insee), si 93% des jeunes de 25 à 29 ans se déclarant "Européens" (Caldoches) ont un diplôme qualifiant (CAP-BEP, Baccalauréat ou diplôme supérieur), seuls 67% des Kanak sont dans cette situation. Seulement 3% des Kanaks sont diplômés de l’enseignement supérieur, contre 23% pour les non-Kanak (Survival). L’illettrisme frappe plus de 29 000 adultes de 16 à 65 ans, soit 18% de la population. Habitées à 94% par une population kanak : "les adultes résidant aux Îles Loyauté éprouvent plus fréquemment des difficultés dans les trois domaines de compétence évalués (écrit, calcul et compréhension orale)".
Selon le rapport évoqué ci-dessus, le nombre de cadres kanak est passé de 143 à 344 en sept ans, et sur la même période celui des cadres européens de 2078 à 4548 personnes. 85% des chefs d’entreprises, 75% des cadres supérieurs sont des Métropolitains, par contre 75% des ouvriers sont des Kanak. Les structures sociales de protection de la famille et de l’enfance, constatent qu’environ 85% des familles qu’elles suivent sont des familles kanak. Le rapport dénombre 3 médecins kanak (dont 2 en métropole) sur 519 praticiens (2008), 6 sages femmes kanak (pour plus de 300), aucun chirurgien (sur 120), aucun pharmacien (sur 150). Le premier avocat kanak est entrée en fonction en août dernier… L’ensemble de ces données atteste d’une situation "entre deux mondes", dans ses dimension sociale, structurelle et politique.

Il est bien difficile de comparer les disparités économiques où les prix flambent sans bien en comprendre les raisons. En janvier 2016, selon une étude de l’UFC Que choisir, les prix en Nouvelle-Calédonie dépassent de 136% ceux de la métropole ! Cet écart, en régulière augmentation (81% en 2010), interroge sur la logique économique qui aboutit à plus que doubler les prix une fois pris en compte les frais (de 5 à 15% du prix pour le fret et 19% de taxes locales, en moyenne). Le mystère demeure et sans doute exportateurs et enseignes y voient-ils des marges que personnes n’est en capacité de contester. Mais comparer les prix pour l’ensemble de la population est risqué. Les fonctionnaires, qui bénéficient tous d’une majoration significative du statut équivalent en métropole (+ 73%), tirent les prix vers le haut… Un salarié du public, perçoit, en moyenne 54,2% de plus que son homologue du privé (et une salariée 35,8%... car en Nouvelle-Calédonie aussi les disparités du genre sont effectives) [4]. L’Isee précise que 4% de la population vit dans des squats, souvent sans eau, électricité, sanitaires, majoritairement des "autochtones" concentrés aux deux tiers dans le Grand Nouméa ; population qui se trouve confrontée à sa survie dans ce contexte inflationniste. Cependant, dans les tributs, nombre de Kanak vivent en quasi autarcie où la comparaison économique n’a aucun sens.

"Métal du diable" ou "or vert" ?

Le nickel, parfois surnommé "le métal du diable" a depuis 130 ans rythmé la vie du pays. Il représente 90% des recettes à l’exportation. Le pays en est le 6ème producteur mondial et détient le quart des réserves mondiales. La hausse de sa demande sur le marché mondial a tout d’abord été une aubaine pour les trois principaux opérateurs miniers, ce qui eut un effet d’entraînement sur l’économie du pays. Pour répondre aux besoins de son exploitation, plusieurs vagues de colons vinrent s’installer, au point qu’aujourd’hui, les Kanak ne sont plus majoritaires dans la population. Le nickel est extrait des territoires kanak mais ses retombées ne concernent guère cette population. Dans la conscience traditionnelle kanak, les éléments naturels doivent bénéficier à tous (comme l’eau, l’air…). Aussi, les Kanak longtemps tenus à l’écart de l’"or vert", depuis ces dernières décennies, participent à des montages juridiques afin d’avoir une voie d’accès à cette ressource minière que les indépendantistes placent au centre du processus de décolonisation (sans une véritable prise en compte des données environnementales). Totalement dépendant de cette extraction, la baisse du cours mondial a de graves répercussions sur l’économie du pays.

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Pollution d’une usine de nickel - Noumea

Une avancée vers l’indépendance kanak

Le peuple Kanak jalonne, année après année, son long parcours vers l’indépendance. Le dernier épisode majeur en date est l’adoption le 12 avril 2014 par les chefferies des 8 Pays Coutumiers, puis par le Sénat Coutumier, de la "Charte du Peuple Kanak". Ce document d’une cinquantaine de pages, comme le souligne son sous-titre est le "Socle Commun des Valeurs et Principes Fondamentaux de la Civilisation Kanak". Ses premières lignes fixent l’esprit d’un texte, d’une rare richesse : "Les populations mélanésiennes, comme les autres peuples autochtones dans le monde, ont une vision du cosmos, un rapport à l’espace, une organisation sociale et une pratique coutumière qui tendent à une recherche permanente d’équilibre et d’harmonie".

Son préambule, fait de considérations, cite explicitement la Déclaration des Nations-Unies sur les peuples autochtones qui l’a inspirée, la charte des Nations-Unies (mais pas la déclaration universelle des Droits de l’Homme).
"Considérant que le choc de la colonisation est un choc de civilisation qui a mis en confrontation deux visions de l’Homme et de la Nature, deux visions du Monde ;
Considérant que la conciliation et la symbiose de ces deux visions dans le cadre d’un destin commun appellent une compréhension mutuelle, une intelligence de soi-même et de l’autre qui seules peuvent conduire à des relations reposant sur le respect et la bonne foi et ainsi concourir au plein épanouissement de chacun et à une paix sociale durable…

Constatant que malgré l’essor économique prodigieux engendré par l’Accord de Nouméa, les inégalités et discriminations envers les populations Kanak sur le plan social, économique, culturel, éducatif ainsi que sur le plan de la formation des cadres et de la prise de responsabilité, se perpétuent et s’enracinent dans de nouvelles formes d’exclusion…"

Le chapitre 1 affirme avec force les 18 "valeurs fondamentales de la civilisation Kanak", dont la première d’entre elle "La Vie est sacrée. Le Sang, source de la vie coule dans les veines d’un individu, provient de l’Oncle maternel à qui il confère la responsabilité de le suivre et de veiller sur son parcours de la naissance à la mort".

Elles s’articulent autour de cinq thèmes interdépendants :

  1. La fidélité à la mémoire : autour du "sang" qui alimente le "discours généalogique", cette fidélité kanak s’établit autour du "lien à la terre", symbolisé par "l’igname et le taro"
  2. Le respect de la hiérarchie sociale où l’intérêt du groupe prévaut sur celui de l’individu qui se fonde sur "l’appartenance", "le nom kanak", "le discours coutumier".
  3. La recherche de la paix se fondant sur les paroles, les cérémonies, "la réciprocité", "les échanges coutumiers"…
  4. L’obligation de solidarité, avec les notions "d’accueil, d’hospitalité et de partage", "le travail" au sens de l’effort de recherche de vérité au sein du groupe.
  5. La promotion des vertus morales et individuelles, avec au centre "l’humilité". Elle promeut aussi le courage de "la vérité avec l’expression de la sincérité"

La conclusion de ce chapitre porte une donnée universelle : "L’ensemble de ces valeurs humanistes doit être respecté et développé, à titre individuel et collectif, dans la vie en société. Au-delà de la sphère Kanak, ces valeurs ont une portée universelle et renvoient aux notions de Paix, de Fraternité, de Solidarité, de Justice, de Respect, d’Humilité, de Responsabilité et d’Honneur".

Le chapitre 2 expose les principes et règles de vie de la civilisation kanak, de façon "normative" : sa philosophie qui inspire sa coutume, son organisation sociale et familiale, les fondements du cycle de la vie, les liens à la terre, etc.

Le chapitre 3 affirme le droit à l’autodétermination interne du peuple kanak (Assemblée du Peuple Kanak, Sénat coutumier) et établit ainsi un ordre juridique coutumier autonome, distinct du droit commun.

La charte "invente" l’idée de politiques coutumières qui introduit une action publique conduite par les chefferies, en complément et en coopération des collectivités du pays. Un schéma, avec interrogation, esquisse le passage de la situation actuelle, définie comme "pluralisme juridique hégémonique", à celle d’un "pluralisme juridique coopératif et équilibré". Il ne s’agit pas d’un texte "légal", mais "une norme autochtone d’autodétermination interne" que les coutumiers affirment leur légitimité et les fondements de la coutume. (Raphaël Mapou)

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Banderole à Noumea
"2018 c’est possible"
Le Rassemblement Indépendantiste et Nationaliste

Une réglementation spécifique

La législation française ne s’applique pas de plein droit en Nouvelle-Calédonie, ainsi, par exemple, les salariés sont aux 39 h, le Revenu de Solidarité Active (RSA) n’est pas institué. Selon l’accord de Nouméa (explicité par la loi organique du 19 mars 1999) : certaines délibérations du Congrès relatives à des compétences transférées, sont dénommées : "lois du pays". Elles concernent : les signes identitaires, le recouvrement des impôts, le droit du travail, le statut civil coutumier, les hydrocarbures, l’accès à l’emploi, le régime de propriété, etc. A ce jour, le cycle primaire (programme, fonctionnement, etc.) est transféré au gouvernement, mais pas le secondaire.

Les Kanak décident s’ils s’inscrivent dans le statut du droit civil français ou du droit civil coutumier (qui s’articule autour de trois pôles : la terre (la terre n’est pas aux Hommes, ce sont les hommes qui sont à la terre), les personnes sont des entités collectives (clan, tribu) et des individus (le mariage coutumier est l’alliance de deux clans à travers deux personnes). Un enfant de parents de droit coutumier est de droit coutumier ; il peut en changer. De même un Kanak de droit civil français peut opter pour le droit coutumier. Lors de litige entre personnes de droit civil coutumier et droit civil français, c’est celui-ci qui s’applique. Le régime de succession dépend de son statut civil… mais la succession avec le statut civil kanak dépend de la réglementation de chacune des aires.

Les terres coutumières couvrent 26% du territoire (487 400 ha), inégalement réparties : 97% de la province des Iles, 25% de la province Nord et 9% de celle du Sud. "Les terres coutumières et les biens qui y sont situés appartenant aux personnes ayant le statut civil coutumier". Elles sont collectives et appartiennent aux clans, elles s’inscrivent dans la règle "des 4 i" : inaliénables, incessibles, incommutables, insaisissables. Mais comme le clan inclut les vivants, les morts et les générations futures, la notion de propriété n’est pas celle du droit français. "En aucun cas la terre est un droit direct sur la terre. Elle est un droit par les hommes et pour les hommes sur la terre. Elle exprime des héritages humains et non une possession foncière directe" (tribunal de première instance de Lifou, 25/07/2012)

Au rythme de la "vie sociale" de l’igname

En nouvelle Calédonie, toute la vie du clan kanak est réglée par la culture de l’igname. Le temps social s’écoule parallèlement au cycle du tubercule qui détermine la date des grands événements : le sacre du chef, la naissance, le mariage, le deuil, les alliances…
Symboliquement, l’igname est mâle tout comme le soleil (élément sec), le taro est féminin ainsi que la lune (élément humide). Relié au sol, il représente la puissance du clan paternel, c’est pourquoi s’effectue, avant l’ensemencement, un geste de transmission. Comme le poteau central de la case, l’igname est, aujourd’hui encore, au centre de tous les échanges en pays kanak. Elle est le sceau des alliances et la garantie de la parole. "Un Kanak qui n’a pas son champ d’ignames, n’est pas un Kanak" (Éliane).
Ainsi dès juin/juillet "quand le "wâbwa" et le niaouli sont en fleurs, les hommes préparent le terrain", planté en août … en avril, mai c’est la récolte. "Si la liane sèche avant la feuille, la récolte sera bonne". Avec l’igname nouvelle, les clans de la tribu communient en se partageant le premier tubercule cuit pour tous et distribué à tous.

Au royaume de la coutume…

C’est à travers trois valeurs : le ciel (l’esprit), la terre (matrice) et sa présence que l’homme kanak va trouver l’équilibre et qu’une société va s’intégrer à un environnement donné, encadré par un système juridique (la coutume) traduisant cette relation indissociable entre l’homme, l’esprit et la terre. "Le mythe qui y est lié scelle des alliances, à commencer par le lien entre les ondes de l’invisible et le monde visible". (Léopold Hnacipan). La coutume kanak est "un usage consacré oralement par le temps et accepté par la population d’un territoire donné, elle régit les rapports des personnes, des familles, des clans entre eux, ainsi que de leurs biens et de leurs chefferies entre elles" (FoteTrolue). "Si l’identité kanak est fondée sur "le lien à la terre" [5], c’est la "coutume" qui institue son existence et organise la société kanak. La coutume représente le droit coutumier au sens large, elle contient les us, les pratiques ainsi que les valeurs véhiculées" (socle commun des valeurs kanak). Suite à l’intervention des missionnaires, la coutume kanak s’est imprégnée de la religion chrétienne et la charte du Peuple Kanak adoptée en 2014 y fait référence : "les valeurs chrétiennes et la croyance en un Dieu tout puissant ont transformé la conscience des hommes et des femmes kanak sans remettre en cause fondamentalement leur vision spirituelle de l’être et de la nature, la référence à l’esprit de l’Ancêtre, ainsi que les fondements de la coutume".
La recherche d’un consensus s’opère par un palabre organisé selon les usages (notamment en matière foncière) à l’issue de laquelle une décision coutumière est adoptée. Cette décision peut être transcrite dans le cadre d’un acte coutumier.

Où chacun a une place différenciée…

"Je ne suis jamais individu. Je ne peux pas être individu. Le corps n’est pas un principe d’individuation" (Jean-Marie Tjibaou). Le "dividu" est mortel, à la différence du groupe pérenne à l’intérieur duquel il s’insère (le clan, la tribu).

Le nouveau-né se relie à l’Ancêtre et le mort n’est pas vraiment mort : "la mort ouvre le chemin pour que le défunt rejoigne la grande forêt où vit l’esprit des ancêtres. Le corps est perçu comme le contenant. La dépouille mortelle est restituée à la famille de l’oncle maternel pour qu’elle renaisse avec le cycle éternel de la vie. L’igname nourrit les vivants et le sang des morts nourrit l’igname qui grandit dans la terre nourricière".

Dans la culture Kanak, la position de l’homme et de la femme diffère et symboliquement tout est sexué (l’igname masculin, la tarot d’eau féminin ; le sapin masculin, le cocotier féminin…). "C’est l’oncle maternel qui insuffle la vie, mais l’enfant est portée par sa génitrice qui l’amène à l’existence et c’est grâce au mari de celle-ci qu’il reçoit un nom, qu’il accède à la terre et acquiert sa place sociale" (Antoine Lecas). L’enfant a donc une double parenté : sociale avec la famille et le clan paternel, biologique avec la famille et le clan maternel (utérin). L’oncle conserve un statut de "protecteur" et le clan du père devra lui rendre compte aux étapes importantes de sa vie.

La femme a quatre statuts traditionnels : fille, mère, épouse, grand-mère auxquels sont attachés des droits et des devoirs spécifiques. Dans l’organisation sociale coutumière, la femme et le jeune n’ont pas droit au pouvoir de décision, exception de celui relevant de la gestion des tâches de la vie quotidienne. La femme est consignée à l’entretien du foyer et à l’éducation des enfants. Quant au jeune il doit attendre d’avoir passé tous les rituels marquant les étapes de la vie d’un homme pour accéder à la prise de décision au sein de la famille et du clan. Ainsi un jeune (ou de plus en plus une femme) peut avoir des responsabilités professionnelles, mais lorsqu’il revient dans son clan il reprend le rang que lui confère celui-ci. Ces dernières années, la formation des jeunes, notamment à travers des enseignements loin du lieu d’habitation de la tribu, ébranle quelque peu cette donnée sociologique. De même sa position dans la fratrie a une importance majeure. La situation de l’ainé est généralement la plus élevée ; il deviendra le plus souvent chef de clan, de tribu. Si l’autorité lui est reconnue, l’esprit des ancêtres est porté par le benjamin.

Le mariage "l’alliance de deux clans à travers deux personnes" nécessite l’accord du chef de clan. Précédemment le don de la femme à un autre clan était une manière de conclure un accord avec d’autres lignages. Aujourd’hui encore des cadeaux sont remis à la famille de la femme, "C’est en quelque sorte le prix de la femme, le "prix du oui", les prix des enfants qu’elle donnera à son époux" (Antoine Lecas).

L’adoption est une pratique courante ritualisée et normalisée à l’intérieur ou à l’extérieur d’un clan, notamment quand une lignée n’a pas de descendance, ou au clan de l’épouse en "remplacement", par exemple. "La donation coutumière (adoption) d’un enfant correspond en général à un geste d’harmonie et de renouvellement d’alliance. Cet acte se fait sous l’autorité des parents et des chefs de clan. Le nom coutumier donné régulièrement à l’enfant lors de l’adoption permet la transmission de tous les droits de l’adoptant à l’adopté" (article 66 de la Charte du peuple kanak).

Les maladies sont classées en "petite et grande médecine". Petite médecine, signifie, les maladies naturelles. Le boucan, en milieu coutumier est la source de maladie, de situation néfaste (accidents, problèmes familiaux, financiers…) provoqué par une autre personne ou par la transgression d’une règle clanique, ce qui provoque un "emboucannement". Il est soigné par un sorcier… Les autres maladies sont soignées essentiellement de façon traditionnelle par une pharmacopée à base de plantes.

Les tabous sont fréquents (lieux, objets, parties du corps, êtres…) en fonction d’un évènement (décès, accident…) ou d’un lieu habité par les esprits, par exemple. Le châtiment d’un tabou est d’ordre surnaturel.

Chaque clan et tribu a son totem, signe identitaire, transmis de père en fils. La femme lors de son mariage intègre le totem de son mari. Le plus jeune garçon reste chez ses parents, car "c’est lui qui héritera de la maison à leur décès". Il peut être du genre animalier (où alors tuer ou manger de l’animal revient à faire cet acte à l’un membre de sa famille) ou immobile (cailloux, bois, rocher) "sa valeur mystique va au-delà de nos compréhensions humaines et parfois on ne peut pas l’expliquer" (Elie Bebesus)

La tribu de Table-Unio

Cette tribu kanake indépendante (non liée à un district) est située à Moindou, province Sud et fait partie de l’aire coutumière Ajië-Aro. L’histoire de cette commune ne fait pas exception à la règle : elle fut colonisée dans les années 1870 et de nombreux affrontements eurent lieu. "On promet la vie sauve aux tribus qui se rendent… On donnait, en 1878, cinq francs pour une paire d’oreilles coupées, ce qui sera transformé en une prime par tête coupée (pour éviter de payer pour les femmes et les enfants tués, sur la seule vue des oreilles coupées aux morts)". (Jean Guiart).

Située au cœur de forêts denses, à une heure de piste d’un axe routier, la tribu vit "retranchée", composée d’une cinquantaine de familles, 200 habitants, regroupées en clans. On y parle le "mea", (dialecte tiré du tîrî). Trois tribus cohabitent sur la commune "mais on ne parle pas la même langue". Tout comme le chef de tribu est membre du "clan supérieur", le chef de clan est membre de la "famille supérieure du clan". Sur de petites parcelles sont disséminées de-ci, de-là des petites maisons en dur (parpaings et toit de tôle - "on n’a plus à refaire le toit tout le temps"-) près de laquelle demeure une case ("elle nous relie aux temps anciens"), ; elles possèdent l’eau, mais rarement l’électricité. La tribu vit en quasi autarcie : cultive patate douce, manioc, igname, corossol, papaye, ananas, etc., pêche poissons des rivières et crevettes, chasse le cerf et le cochon sauvage. Si le principal sera pour sa propre consommation, le surplus sera vendu sur le marché quand elle aura besoin de ressources monétaires.

A l’initiative d’un pasteur, une association des femmes s’est constituée il y a sept ans, après deux années d’activités informelles. Ce regroupement d’une dizaine de femmes dynamise la vie de la tribu, développe des projets, gère un petit terrain de camping ("mais pas trop de visites pour éviter de modifier notre vie quotidienne") renoue avec la tradition du tressage et… se fait entendre des hommes, "du conseil des clans", face à une vacance de chefferie. Les gains servent à soutenir la formation des jeunes. La rencontre ne s’opère qu’à partir de "la coutume", code de la relation sociale : un don (un "manou" -étoffe colorée-, un billet, un sac de riz…) avec quelques mots d’humilité (remerciement de l’accueil…). La personne pose sa main dessus en signe d’acceptation. Le contact est vivant.

Éliane, présidente de l’association précise "La terre est propriété familiale ou collective. Pour favoriser l’attachement des jeunes à la terre, garçons comme filles, dès leur naissance on leur attribue un terrain… vers 12 ou 13 ans ils le cultivent eux-mêmes ce qui les lie à la terre de leur tribu, leur apprend les notions du cycle de la nature, la manière de cultiver, favorise leur autonomie et leur permet même d’avoir un peu d’argent". Pas de drapeau kanak visible… "Oui mais les jeunes en ont tous un dans leur chambre".

Les mariages se réalisent entre jeunes des tribus avoisinantes "même si on ne parle pas la même langue, on se comprend". Ils se choisissent, " mais c’est le clan paternel qui apporte les ignames qui seront consommés en gage d’accord de lignage" (Éliane).

Sur le territoire de la tribu se trouve une montagne sacrée "Meori". Les habitants sont fiers de raconter un épisode d’il y a une dizaine d’années. Une entreprise décide d’y effectuer des recherches minérales. Selon la loi, une intervention ne peut se faire sans l’accord de la tribu où elle se situe. Venue avec un bulldozer, elle passe une première journée à y réaliser une piste, laissant l’engin à son terme. La nuit suivante les membres de la tribu laissèrent l’engin en place, mais détruisirent le chemin tant et si bien que le lendemain, l’entreprise reprit son bulldozer et repartit…

Direction… le référendum !

La section locale de la Ligue des Droits de l’Homme précise : "en Nouvelle-Calédonie, les inégalités de traitement, pourtant craintes, font trop souvent l’objet de rationalisations et de tentatives de légitimation de toutes sortes, par ceux qui les pratiquent et par beaucoup de ceux qui n’ont pas à les endurer. Il en va autrement pour ceux qui les subissent : ces discriminations ont des effets sur leur vie matérielle, professionnelle et sociale, sur leur perception de la réalité et d’eux-mêmes, sur leur confiance en eux et envers autrui, et sur la qualité de l’avenir qu’ils escomptent. Contrairement à ce que prétendent ceux à qui profitent les clivages et l’"entre-soi", taire ces réalités n’est pas propice au maintien de la paix sociale, bien au contraire. Cela revient à laisser enfler un sentiment d’injustice face à cette violence insidieuse, qui atteint l’individu dans sa dignité et fragilise sa place au sein de la société".

Lors du XVIIème Congrès du pays kanak qui s’est tenu en août dernier et regroupe toutes les instances coutumières, le président du Sénat coutumier fait un bilan critique de la politique de l’État français, en s’adressant au "Haut-commissaire de la République en Kanaky-Nouvelle-Calédonie" : "… Depuis 26 ans, les autorités coutumières discutent, se concertent pour esquisser des orientations permettant d’améliorer la situation de nos chefferies et faire évoluer certaines pratiques coutumières… L’accord de Nouméa installait le "pluralisme juridique" et la reconnaissance de la "coutume" comme source de droit tout comme le droit républicain. Comme nous l’avons souvent dit, cette innovation majeure n’a pas trouvé de soutien politique ici en Nouvelle-Calédonie depuis 1998".
Il constate par ailleurs que "Le peuple autochtone de ce pays est malade et sinistré… en pointant du doigt des orientations structurelles que prend la société… Les indicateurs sociétaux de ce sinistre : le déplacement important des populations ; plus de 20% d’une classe d’âge quitte l’école sans rien ; la pauvreté et l’illettrisme ; le chômage important des jeunes ; l’absence de cadres nouveaux dans la fonction publique et le rééquilibrage ; le recul notoire en pourcentage des Kanak et des Néo-Calédoniens dans les emplois publics ; les actions de rébellions de la jeunesse marginalisée…"
Loin d’être fataliste, le Sénat coutumier propose "un Plan Marshall", plan d’urgence se situant dans "en transversale par rapport aux institutions républicaines et à leurs compétences. Son contenu couvre trois domaines :
Les Territoires coutumiers,
Jeunesse, enseignement et formation,
Le lien à la terre, l’aménagement et le développement des terres coutumières".

Le référendum, tous les responsables économiques, politiques, coutumiers l’ont en tête. Nombre de décisions gouvernementales sont prises en les situant sur leur impact direct à cette échéance. "Les indépendantistes sont aussi divisés, m’exprime Eric un jeune d’une trentaine d’année de Hienghène, je suis indépendantiste, mais il y a les tout business, les tout culturel, les autres... Notre émancipation nous l’aurons un jour. En 2018 ? Pas sûr ! Mais la logique est en marche et nous aurons droit de décider par nous-mêmes ce qui est bon pour nous !".

[1L’orthographe "Kanak" est préconisée par l’Académie des langues kanak. Le nom et l’adjectif "kanak" sont employés de manière invariable en genre et en nombre.

[2Nations Unies - Comité pour l’Élimination de la Discrimination Raciale, 77ème session – 2010 ; texte porté par : Association Corail Vivant, Association Réveil Quotidien, Congrès Populaire Coutumier, Dynamique FLNKS Sud, UGPE, UNPK

[3FLNKS : Front de libération kanak et socialiste dont le leader est Jean-Marie Tjibaou – RPCR : Rassemblement pour la Calédonie dans la République, avec à sa tête Jacques Lafleur.

[4Les nouvelles calédoniennes – 18 octobre 2016

[5Dans la loi coutumière, la terre comprend : "la terre, l’eau douce, les zones maritimes, les récifs et les pentes externes" (Léon Wanytan).

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