La colonisation : un crime contre l’Humanité Pour la reconnaissance des crimes coloniaux

Publié le : , par  Jo Briant

Après avoir bombé le torse et élevé la voix à Alger en déclarant que la colonisation avait été un "crime contre l’humanité", Emmanuel Macron, de retour en France, se tortille pour dire qu’on l’a mal compris et que la colonisation a eu par ailleurs des aspects positifs. Aspects "positifs" affirmés solennellement dans la loi du 23 février 2005 qui réhabilite le passé colonial français.

À tous ceux - et ils sont nombreux - qui refusent de reconnaître que la colonisation a constitué un crime permanent contre l’humanité, faut-il rappeler qu’en Algérie la conquête coloniale a été caractérisée par des enfumades, le "refoulement" et le massacre des "indigènes", le ravage des cultures, des villages et des villes. Autant de procédés qui ont été employés dès le début de la conquête de l’Algérie par les troupes du général Bugeaud. Selon Olivier Le Cour Grandmaison [1], données confirmées par d’autres historiens, un tiers de la population algérienne a été anéanti entre 1830 et 1875. On ne soulignera jamais assez le caractère extrême et exceptionnel de la barbarie coloniale française que dut subir le peuple algérien.

Ailleurs, et plus tard, en Indochine, au Maghreb, en Afrique occidentale et équatoriale, à Madagascar, en Nouvelle-Calédonie et en Syrie, la pacification et la colonisation ont donné lieu à de nombreuses hécatombes. Aux violences souvent extrêmes de ces guerres ont succédé les violences également terribles de l’exploitation coloniale, lesquelles ont été trop souvent oubliées. S’y ajoute notamment le travail forcé imposé aux populations civiles pour la construction des infrastructures, routes et chemin de fer notamment, celles-là même que les idéologues nationalistes et les ignorants d’aujourd’hui exhibent pour mieux faire croire aux "bienfaits" de la "présence française". "Bienfaits", les 17000 "indigènes" morts à la tâche au cours de la construction des 140 premiers kilomètres de la voie ferroviaire destinée à relier Brazzaville, la capitale du Congo français, à Pointe-Noire sur la côte atlantique ? "Bienfaits" encore, le taux de mortalité de 57% (!!!) sur ce chantier révélé par le ministre des Colonies, André Maginot, en 1928 devant une commission ad hoc de la Chambre des Députés ? "Bienfaits" toujours, le million de colonisés tués et massacrés lors des nombreux conflits coloniaux engagés par la France entre le 8 mai 1945 et le 19 mars 1962 ? Il faudrait parler - mais la liste serait si longue - des 20 000 Indochinois déportés dès septembre 1939 par la III° République pour soutenir en Métropole l’effort de guerre national, dans des conditions souvent extrêmes. Il faudrait parler de l’insurrection réprimée dans le sang – au moins 40 000 morts ! - du peuple malgache en mars 1947 qui se révoltait contre la terrible oppression coloniale… Et sans oublier le massacre du 17 octobre 1961 à Paris parc la police d’un certain Maurice Papon que nous avons maintes fois évoqué…

Les enjeux d’une reconnaissance collective

Contrairement à ce qui peut-être avancé par certains, la reconnaissance des crimes coloniaux ne constituerait nullement une discrimination mémorielle, elle représenterait au contraire – enfin ! - pour les millions de personnes concernées, notamment pour les populations immigrées descendant des colonisé-e-s (pensons aux jeunes des quartiers populaires d’origine maghrébine ou d’Afrique subsaharienne) une telle reconnaissance qu’elle serait perçue comme un début de "réparation". Faut-il rappeler que la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Canada, Les États-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont tous, pour différents épisodes sanglants de leur passé colonial et conquérant, reconnu les torts terribles infligés aux populations autochtones. Parfois même cette reconnaissance officielle s’est accompagnée de réparations financières accordées aux victimes. C’est le cas aux États-Unis et en Grande-Bretagne dernièrement où, à la suite d’un jugement prononcé en juin 2013, les victimes mau-mau des massacres perpétrés au Kenya par les Britanniques ont eu gain de cause devant la justice.

On ne le rappellera jamais assez : il y a en France plusieurs millions d’héritiers de l’émigration coloniale et postcoloniale. Parfois ce passé colonial a gravement et durablement affecté leur histoire personnelle. L’une des façons de rendre justice aux victimes du colonialisme serait de rendre justice aux victimes du colonialisme et à leurs descendants, c’est de reconnaître publiquement les crimes commis. Si les héritiers actuels – notamment les jeunes des quartiers populaires - de l’immigration coloniale, se sentent si rejetés, c’est bien parce qu’ils vivent et subissent une double aliénation et une double méconnaissance : de l’histoire coloniale dont ils sont les descendants, des droits sociaux (formation, emploi, logement…) qui leur sont refusés. Sans oublier les violences et les contrôles dont ils sont quotidiennement victimes…

Un Appel national pour la reconnaissance des crimes coloniaux a été lancé récemment en France2 à l’initiative d’Olivier Le cour Grandmaison, Appel d’ores et déjà signé par de nombreux responsables politiques, associatifs et des personnalités françaises, algériennes, maliennes, sénégalaises et rwandaises. Il est plus qu’urgent, en ces temps pour le moins troubles de corruption et de nostalgie d’un prétendu "roman national" gommant toute page noire de l’histoire de France, de reconnaître enfin les crimes contre l’humanité perpétrés tout au long des III°, IV° et V° République. L’enjeu d’une telle reconnaissance est fondamental, vital : ou bien la société française s’enfonce dans le déni, le refuge d’un pseudo imaginaire colonial et finalement raciste, ou bien elle parvient à entreprendre tout un travail de mémoire et de reconnaissance lucide, C’est à cette seule condition que pourra émerger une toute autre société sans racisme, sans discrimination, fondée sur l’égalité des droits… On en est loin…

Article publié dans Inter-Peuples n°255, avril 2017

[1Coloniser, Exterminer : Sur la guerre et l’État colonial, Olivier Le Cour Grandmaison, Fayard, 2005, pp. 137-190

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