La Gwiyann lévé ! La Guyane debout !

Publié le : , par  Jo Briant

Toute une série de mobilisations se déroulent depuis plusieurs semaines en Guyane à l’initiative de divers collectifs. Elles ont pour point commun un ras-le-bol général et la revendication centrale de voir enfin la Guyane vivre de ses richesses. Le mouvement s’est généralisé depuis le 23 mars dernier, bloquant en particulier les voies de communication, et entraînant la paralysie totale de toutes les activités économiques, des écoles, services et administrations. L’unanimité des syndicats, membres de l’Union des Travailleurs de Guyane (UTG), la principale organisation syndicale du pays, a appelé à partir du 27 mars à une grève générale illimitée.

Au-delà de ses revendications multiples, ce mouvement de masse remet en cause la manière dont la France et l’Europe utilisent la Guyane - à la fois région et département français - pour les besoins du Centre Spatial Guyanais de Kourou. Une situation où est concentré l’ensemble des moyens publics pour ce site "prestigieux", en laissant le reste du pays et la population guyanaise en grande souffrance. En résumé, collectifs et syndicats exigent notamment des moyens publics pour que le Centre Médical de Kourou CMK reste public (face à une annonce de privatisation) et ait les moyens de fonctionner, des constructions de collèges et de lycées [1] ; une amélioration des routes et des moyens de transport (notamment bus) ; de meilleures conditions de travail et de salaire notamment dans le secteur de l’énergie électrique ; d’autres conditions pour la pêche et l’agriculture ; une autre répartition des marchés de construction du pas de tir de la future fusée Ariane 6 ; d’autres règles d’exploitation forestière ; l’arrêt de la violence et de la criminalité.

La Guyane en état d’urgence sociale

"On veut un plan de développement, pas des mesurettes". Le gouvernement, qui a envoyé une délégation ministérielle à peine quelques jours, a proposé un certain nombre de mesures dont le chiffrage se monte à un milliard d’euros. Alors que les délégués du mouvement de grève chiffrent les besoins de la Guyane à deux milliards et demi. À 7 000 kilomètres de Paris, les Guyanais dénoncent une inégalité de traitement avec la métropole qui s’aggrave chaque jour, et ce malgré le pacte d’avenir mis en place en 2013 par le gouvernement Hollande…appliqué à peine pour un tiers ! Les étincelles de cette révolte sont allumées sur les déserts d’infrastructures et de services, la santé, l’éducation, autant de terreaux qui alimentent la pauvreté, cassent les ressorts de solidarité et génèrent l’insécurité. A Kourou, épicentre du mouvement, l’hôpital est en passe d’être vendu à un groupe privé. Une situation hautement symbolique du désengagement de l’État. Ce territoire ultramarin, frontalier avec le Brésil, détient le record de France du nombre de meurtres par habitant, Le taux de chômage est de 23% (jusqu’à 55% dans certains quartiers), contre 9,8% sur l’ensemble du territoire français.

Le 4 avril dernier, la mobilisation en Guyane a pris un virage symbolique. En décidant d’occuper le Centre spatial guyanais (CSG) de Kourou, une trentaine de représentants des collectifs et d’élus, soutenus par la population, ont choisi de braquer les projecteurs sur le lieu emblématique de la fracture territoriale en Guyane. "Une colonie dans la colonie", résumait début avril Françoise Vergès, politologue spécialiste, à propos du CSG de Kourou. "Nous avons décidé d’occuper le CSG non seulement pour prouver une nouvelle fois notre détermination,, mais également pour mettre le doigt sur les bénéfice que génère le spatial en Guyane, sans pour autant qu’il participe - sinon d’une façon marginale - au développement du territoire", explique Dimitri Guard, l’un des porte-parole du collectif Pou Lagwiyann dékolé. Il en veut pour preuve les "1 700 km2 qu’occupe le CSG, une surface foncière que l’État propriétaire refuse de rétrocéder aux Guyanais sur laquelle aucune taxe n’est prélevée".

Un peu d’histoire…
le drame des Indiens de Guyane…

Et si l’on remontait en arrière, car la Guyane a une bien lourde histoire… Colonisée, annexée par la France dès le début du 18e siècle, la Guyane - entourée par le Surinam et le Brésil -, fut très vite un lieu de déportation (1794-1805), ensuite un bagne (Cayenne) jusqu’en 1945 ! Destination "maudite" qui montre à quel point l’État français considérait cette colonie comme inhospitalière et ses habitants peu dignes d’intérêt. 1946 : la Guyane devient un DOM (département d’Outre-Mer). Population : 220 000 habitants, dont 80% sont noirs et 5% indiens. Une population très vite délaissée, sans aucune autonomie financière.

1967 : implantation à Kourou d’une station européenne de lancement de fusée (Ariane). Une minorité de la population profite des "miettes" de ce complexe, pendant que la majorité de la population survit difficilement. A quelques kilomètres de cette base, des populations n’ont pas d’électricité ni l’eau courante. Quant aux Indiens, ils sont encore plus exclus que le reste de la population. Dès les années 1950, de jeunes Amérindiens ont été placés de force dans des "home indiens" qui étaient des internats catholiques. Avec interdiction de parler leur langue indienne. Colonisation, déracinement, déstructuration, et aujourd’hui trafics, parfois travail esclave, collusion d’intérêts entre autorités françaises et patrons orpailleurs (orpailleur : qui extrait par lavage des paillettes d’or provenant de sables ou de la boue de certains cours d’eau…). Tel est le décor irréel, dévasté et dévastateur dans lequel tentent de survivre les indiens de Guyane nullement protégés par les policiers français de cette agression souvent mortelle perpétrée par les orpailleurs venant du Brésil voisin. Une situation qui provoque un taux de suicide hallucinant…

La Guyane à l’image des autres ex-colonies départementalisées…

L’état de ce "département" guyanais – sans aucune autonomie économique, dépendant à 80% de la "métropole" et de l’État français - est à l’image des autres DOM-TOM (Guadeloupe, Martinique, La Réunion, Nouvelle-Calédonie/Kanaky...). Certes, on ne peut qu’appuyer les revendications des Guyanais : injection d’au moins 2 milliards et demi d’euros pour construire collèges, lycées, hôpitaux, centres de santé, routes, système électrique et d’adduction d’eau potable… Mais on ne peut en rester là, au risque de faire perdurer cette terrible dépendance. Les Guyanais, comme les Antillais, les Réunionnais, les Kanaks doivent pouvoir arracher peu à peu une réelle autonomie économique en établissant des liens de coopération économique, agricole, culturel avec les pays et peuples environnants. Une autonomie absolument indispensable s’ils veulent rompre avec ce cordon ombilical mortifère. Pour aller jusqu’à de plus en plus d’autonomie, voire l’indépendance ? Bien entendu ce n’est pas à nous de décider pour eux. Mais c’est de notre responsabilité d’appuyer leurs revendications immédiates pour une véritable reconnaissance des droits sociaux et économiques…

Le 14 avril 2017
Article publié dans Inter-Peuples n°256, mai 2017

[1"L’éducation est pour nous une grande priorité : nous réclamons la création de 5 lycées, 10 collèges et 150 classes primaires, avec un contenu de l’enseignement qui prenne en compte les référents historiques et culturels de la Guyane", explique un responsable syndical.

Point de vue sur...

AgendaTous les événements

août 2017 :

Rien pour ce mois

juillet 2017 | septembre 2017