Au Maroc : pour une politique d’émancipation sexuelle Traduit de l’arabe par Chawqui Lotfi

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Depuis quelques années, un groupe de femmes marocaines s’organisent pour faire valoir leurs droits. Dans un pays où près des deux tiers des femmes subissent des violences, dont plus de la moitié dans le cadre conjugal, et où les femmes victimes de viol peuvent être contraintes de se marier avec leur violeur… la tâche est rude. L’article ci-dessous est paru en arabe dans leur revue "Egalité".

La gauche marocaine n’est pas hors de la société et de ses influences. Aussi, il n’est pas surprenant de noter une quasi absence de réflexion sur la répression sexuelle, si ce n’est d’une manière très timide (honteuse ?). Pas d’élaboration ou de terrain de lutte explicite permettant d’articuler libération sociale, émancipation démocratique et révolution sexuelle. Les organisations de gauche restent très masculinisées dans leur fonctionnement et leurs réflexions, et pour la plupart d’entre elles, la question sexuelle n’est pas une question politique centrale.

Une gauche dans un Etat réactionnaire

Cette situation est nourrie par de multiples facteurs : une incompréhension du fait que la force de l’Etat ne repose pas seulement sur la répression politique mais sur les formes de contrôle social de la vie quotidienne où l’institution familiale et la répression sexuelle jouent un rôle majeur. Les idéologies autoritaires, obscurantistes reposent en partie sur la division sexuelle du travail, la normalisation de la sexualité féminine et la discipline imposée sur les corps. Les analyses en termes de rapports de classes et de facteurs socio-économiques aussi nécessaires soient-il, n’épuisent pas l’analyse de la fabrique du consentement, de la vie psychologique et mentale où se forgent les représentations du monde, de la société et de la place de la personne dans celle-ci. Les mécanismes d’intériorisation des "valeurs", "traditions", "idées dominantes" qui légitiment les allégeances, les inégalités, les oppressions et la soumission sont essentiels. Le capitalisme, y compris dans un Etat dépendant d’Etats capitalistes plus puissants, est un ensemble complexe où se combinent et s’articulent en même temps des rapports d’exploitation, de domination et d’aliénation.

Une gauche absente de ces questions

La gauche ne saisit pas que la crise sexuelle de la jeunesse est partie intégrante de la crise de l’ordre social global. Ni que le droit à la sexualité est un combat qui pose la question de nouvelles formes de vie et de rapports sociaux. Elle ignore la dimension subversive du plaisir et du désir alors que la liberté amoureuse s’oppose radicalement à la société patriarcale et capitaliste, au conformisme et à la soumission voire la collaboration des individus, indispensables pour maintenir l’ordre social. Une société n’est émancipée que si elle repose sur la satisfaction des besoins sociaux, l’épanouissement collectif et individuel, le plaisir et la réalisation des désirs, quand elle abolit les contraintes sociales aliénantes et la frustration permanente. Une lutte d’émancipation est celle qui revendique le droit au bonheur et la dignité pour tous et toutes. Quand nous disons que la gauche est absente ou superficiellement présente sur ces questions, c’est pour affirmer qu’un aspect central de la condition sociale est laissé au pouvoir et aux courants réactionnaires, contribuant à désarmer la lutte globale, mais aussi à priver la gauche d’un terrain de lutte, où elle ne soupçonne même pas les attentes d’une réponse politique aux souffrances subjectives, individuelles et collectives de larges fractions de la jeunesse. La question même de la libération des femmes, quand elle est prise en compte, n’est abordée que sous l’angle des conséquences des discriminations et des divisions sur l’unité du peuple, des classes populaires, du prolétariat. Comme si l’émancipation des femmes et des hommes était possible sans libération sexuelle ou que l’enjeu était simplement de bâtir une vision moderne de la famille. Il n’est pas surprenant que l’on retrouve chez nombre d’organisations la revendication d’une politique prenant en compte le besoin des femmes en tant que femme et mère, ignorant la dimension sexuelle et valorisant la fonction maternelle, un silence honteux ou une parole limitée sur la question de la prostitution ou des dites minorités sexuelles, un blackout sur les questions de violence conjugale et de viol. Et pas la moindre résolution politique sur la répression publique, policière, juridique, morale, religieuse qui veut enterrer les corps et les désirs de millions de jeunes, et sur les pratiques sexistes qui peuvent exister même entre "camarades".

Axes d’une lutte politique sexuelle émancipatrice

Il s’agit au contraire pour nous de politiser la question sexuelle au lieu de la laisser aux charlatans de la morale, des gardiens de la sacralité et de la tradition patriarcale, aux révolutionnaires que rien ne vient différencier des réactionnaires sur les questions de la vie privée. Nous posons ici une esquisse largement insuffisante des axes d’une politique sexuelle révolutionnaire mais qui peut être un premier jalon pour un débat sans tabous sur la remise en cause radicale du code de la famille

  • arrêt de la criminalisation des relations sexuelles et amoureuses hors mariage
  • lutte contre le tourisme sexuel sous toutes ses formes
  • reconnaissance légale de la diversité d’orientation sexuelle
  • reconnaissance de l’union libre
  • interdiction du mariage des mineures, de la polygamie ou du mariage sans consentement
  • droit au divorce automatique et simplifié pour les femmes si elles le souhaitent
  • abolition de la notion de chef de famille
  • égalité devant l’héritage
  • reconnaissance du viol y compris conjugal comme un délit et un crime
  • lutte contre les violences physiques, sexuelles, pour l’intégrité physique, psychologique des femmes
  • reconnaissance administrative, juridique et sociale des mères célibataires et de leurs enfants
  • politique de développement des crèches associatives sur tout le territoire et dans les quartiers populaires dans le cadre d’un service public de l’enfance
  • pour le droit à la libre circulation, et la libre expression (vestimentaire ou autre) et le droit à la mixité dans tous les espaces publics
  • reconnaissance du harcèlement sexuel dans l’espace public ou privé et sur les lieux de travail comme une atteinte à l’intégrité morale et physique des femmes
  • les femmes doivent décider de leurs corps, décider sans contrainte d’avoir ou non des enfants, c’est pourquoi nous exigeons le droit inconditionnel à l’avortement gratuit pour toutes les femmes mariées ou non et la gratuité des moyens de contraceptions et l’extension de leurs moyens de diffusion
  • abolition de la prostitution et reconnaissance de droits sociaux aux travailleuses du sexe
  • ouverture de centres sociaux d’information sur la sexualité gérée par les associations de femmes et LGTB
  • reconnaissance légale des associations LGTB et de leur droit d’expression
  • développement d’une politique de santé publique permettant l’information et la prévention à tous les niveaux
  • lutte contre le partage inégale des taches dites domestiques
  • révision radicale des programmes scolaires et des émissions médiatiques pour y promouvoir une éducation non sexiste
  • allocation d’autonomie pour tous les jeunes hommes et femmes lorsqu’ils sont en formation ou privé d’emploi
  • facilité d’accès à un logement autonome pour tous et toutes, même célibataires et/ou sans emploi ou précaires
  • lutte pour le droit à l’emploi sans discrimination sur les choix de métiers et application du principe "A travail égal, salaire égal".

Ce ne sont que des pistes partielles mais qui ouvrent la voie à une réflexion d’ensemble à partir du principe qu’il n’ y a pas de liberté sexuelle sans égalité sexuelle et pas d’égalité sexuelle sans liberté sexuelle. Et que cette lutte spécifique, si elle doit se combiner avec la lutte pour la liberté politique et l’égalité sociale, n’est pas secondaire. La lutte contre le patriarcat, la répression sexuelle et le capitalisme sont indissociables et leur prise en compte simultanée est nécessaire pour tout nouveau projet d’émancipation.

Femmes marocaines pour l’émancipation
Pour les soutenir financièrement : https://www.lepotcommun.fr/pot/1r3m2td5

Article publié dans Inter-Peuples n°256, mai 2017

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