Madagascar, un massacre colonial français

Publié le : , par  Jo Briant

Il y a soixante-dix ans, fin mars 1947, le peuple malgache se levait pour se libérer du joug colonial. A cette insurrection, la France répondit par un crime de très grande ampleur qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts.

Il est minuit, ce 29 mars 1947, lorsque plusieurs centaines d’insurgés, des paysans pauvres, armés de vieux fusils, s’attaquent au camp militaire de Moromanga, à l’est de Madagascar. C’est le signal d’une insurrection qui va embraser, pendant près de deux ans, la colonie française de Madagascar, au large des côtes africaines de l’océan indien. La création, quelques mois plus tôt, d’une assemblée élue, avec des pouvoirs très limités il est vrai, n’a pas suffi à éteindre la flamme nationaliste qui s’est allumée sur l’île rouge, vaste comme la France et la Belgique, longtemps théâtre de la rivalité franco-britannique avant d’être placée, en 1896, sous la tutelle coloniale française. Le retour des tirailleurs malgaches, enrôlés en métropole durant la seconde guerre mondiale, les conditions de vie misérables des populations indigènes et l’activisme de mouvements nationalistes attisent l’aspiration indépendantiste et précipitent le déclenchement de l’insurrection.

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Monument "29 marsa 1947"
Monument malgache commémorant le soulèvement.
Photo CC : Robin Taylor

Une répression incroyablement sanglante Pillage et spéculation

La répression est immédiate, terrifiante, sanglante. Elle fait des dizaines de milliers de victimes jusqu’en 1958. Les autorités françaises envoient d’abord à Madagascar un corps expéditionnaire de 18 000 militaires. Très vite les effectifs atteignent 30 000 hommes. L’armée française se montre impitoyable : exécutions sommaires, tortures, regroupements forcés, incendies de villages. La France expérimente une nouvelle technique de guerre "psychologique" : des suspects sont jetés, vivants, depuis des avions afin de terroriser les villageois dans les régions d’opération.
Soixante ans plus tôt, une première guerre franco-malgache entre 1883 et 1885 s’était soldée par une défaite française. Mais un traité inique obligea le gouvernement malgache de l’époque - encore autonome - à emprunter auprès du Comptoir national d’escompte de Paris pour payer une indemnité de guerre de 10 millions de francs – comment ne pas penser à un processus semblable imposé à Haïti en 1810. Ce traité retirait à Madagascar le monopole du commerce et lui imposait de distribuer de vastes concessions à l’étranger. Une seconde guerre franco-malgache permit aux troupes françaises d’entrer à Antananarivo, la capitale, le 27 novembre 1895. Le 28 septembre 1896, le gouverneur général Gallieni condamna à l’exil la reine Ranavalona III et son premier ministre… et se livra à une "pacification" sanguinaire. Il décida en outre le maintien de l’esclavage qui n’avait pas été aboli dans la grande île, la fermeture de toutes les écoles existantes, l’obligation pour les indigènes de parler le français.

Gravure de 1895 qui perpétue l'idéologie coloniale {JPEG}Avec l’emprise coloniale française, le pillage et la spéculation tiennent lieu de politique ; d’énormes concessions minières et forestières sont accordées à de grosses sociétés. Une partie des terres est attribuée aux chefferies pour les récompenser de leur loyalisme ; quant à la population malgache, elle est cantonnée dans des réserves indigènes, dans des conditions à la limite de la survie… souvent réquisitionnée pour des travaux de terrassement, de constructions de ponts ou de chemins de fer, avec un taux de mortalité inouï… La "pacification" se prolongea durant plus de quinze ans, en réponse sanglante aux guérillas rurales. Au total, la répression de ces résistances à cette conquête coloniale a fait entre 100 000 et 700 000 victimes malgaches, selon les source [1].

Un début timide de reconnaissance de ce crime colonial massif

En visite d’Etat à Madagascar en 2005 pour célébrer l’"amitié franco-malgache", le président Jacques Chirac a qualifié d’"inacceptable" la sauvage répression du soulèvement de 1947. A sa suite, en marge du sommet de la francophonie à Antananarivo, en novembre 2016, François Hollande a rendu "hommage à toutes les victimes de ces événements". Subterfuges diplomatiques ? A quand la reconnaissance plénière de ce vaste crime colonial inhérent à la logique d’oppression et d’exploitation de tout un peuple ? La même question que pour tant de crimes coloniaux…

Article publié dans Inter-Peuples n°257, juin 2017

[1Pierre BOILEAU, Contribution à l’histoire de la nation malgache, Editions le Temps des cerises, 1958 et Jacques TRONCHON, L’insurrection malgache de 1947, Karthala, 1986

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