Yakye Axa, un énième exemple de la négation des droits des communautés autochtones

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Julia Garnier, étudiante en droit en stage au sein de l’ONG paraguayenne Tierraviva qui s’occupe de la défense des droits des communautés autochtones de la région du Chaco, alerte sur le cas de la communauté Yakye Axa.

Yakye Axa est une communauté indigène appartenant au peuple Enxet Sur vivant principalement dans le département du Président Hayes, dans la région du Bas Chaco au Paraguay.
Elle avait pour habitude de vivre sur une assez grande superficie territoriale, entretenant un rapport étroit avec ses terres et la nature, sans toutefois être autant mystique que peuvent l’être d’autres communautés. Son organisation de base était une subdivision en petits groupes de 60 personnes menés chacun par un chaman. Les membres du peuple Enxet Sur vivent de la chasse et la pêche ainsi que de l’ensemble des ressources que leur offre leur environnement. La communauté Yakye Axa reflète cette organisation de chasseurs-cueilleurs. Lors du dernier recensement effectué en 2009, elle comprenait 319 personnes divisées en 90 familles [1].

Ces habitudes traditionnelles ont cependant été chamboulées par la vente de leurs terres par l’État au cours des années 1885-1887 aux Anglicans, éleveurs et militaires. De ces ventes, le territoire ancestral des Enxet s’est trouvé morcelé entre les différentes exploitations et terres devenues privées. Comme dans la plupart des ventes de terres de l’époque, les membres de la communauté furent vendus avec le terrain...
La communauté Yakye Axa a perdu ses terres suite à leur acquisition par un exploitant étranger ainsi que par le développement de missions d’évangélisation sur leur territoire. Les membres de la communauté se sont trouvés forcés de travailler dans ces exploitations en tant que mains d’œuvre bon marché, et se sont vus petit à petit restreindre leurs droits de pêche, chasse et cueillette. Pratiques pourtant inhérentes à leur culture et leur survie en tant que communauté.

Suite à la constante restriction de leurs droits, ils ont décidé de quitter les lieux pour s’installer sur la route qui joint les villes de Pozo Colorado et Concepcion dans le département Presidente Hayes, juste en face de l’exploitation Loma Verde, terres que la communauté revendique comme ses terres ancestrales. Y vivent entre 28 et 57 familles, le reste de la communauté étant divisée en d’autres lieux. De là, commence les revendication sur leurs terres et le cas Yakye Axa sera le premier cas important de la Cour Inter-américaine des Droits de l’Homme (CIDH) contre l’État du Paraguay qui reconnaît alors le lien particulier existant entre les communautés autochtones et leur territoire ancestral.

La communauté a entamé ses revendications en 1993 et a enfin obtenu gain de cause le 17 Juin 2005 devant la CIDH qui lui a reconnu la propriété sur les terres revendiquées [2]. Cependant, suite à des difficultés de l’État pour obtenir effectivement ces terres la communauté a finalement accepté des terres dites "alternatives" faisant également partie de son territoire ancestral.
En contrepartie, elle demandait à ce que l’État construise un chemin reliant la route principale jusqu’aux terres acquises. La communauté est donc devenue propriétaire de 12312 hectares de terres en 2012... et depuis elle attend son chemin accostée au bord de la même route, où sa culture se meurt petit à petit. Cinq ans plus tard le chemin n’a progressé que de 8 km sur les 33 km qui le compose [3].
Le processus est ralenti par de nombreux litiges administratifs notamment avec les propriétaires des ranchs alentours qui voient leurs terrains affectés par ce chemin. Ils refusent tout nettement que ce chemin passe à travers leurs terres, revendiquant leur droit de propriété. Cette revendication paraît légitime, mais les intérêts en balance sont d’un tout autre niveau. Ce chemin représente la possibilité d’accès aux besoins primaires de 3 communautés autochtones : l’accès aux soins primaires, à une assistance alimentaire et la possibilité de faire face à toute situation d’urgence. Ces garanties sont impossibles à mettre en œuvre sans ce chemin, les terres concernées se trouvant isolées de tout axe de communication.

Il est important de rappeler que la construction de ce chemin est une obligation légale de l’État en vertu de la sentence de la CIDH du 17 Juin 2005, Yakye Axa VS Paraguay. D’un point de vue juridique, l’État du Paraguay paraît l’un des meilleurs au niveau de la protection des droits des communautés indigènes. Dans les faits, c’est l’un des pires, contant aujourd’hui trois condamnations de la CIDH notamment dû à une forte corruption et à une forte concentration des terres entre les mains des éleveurs.
En l’attente de cet accès la communauté vit dans des conditions indécentes, inhumaines et dégradantes. Elle souffre d’une pauvreté extrême avec un soutien plus qu’incertain de l’État. Les enfants vont à l’école qui se résume être une classe insuffisante pour accueillir l’ensemble des élèves et sans goûter à leurs fournir, la plupart ne bénéficiant que d’un repas par jour... De plus, de nombreux accidents mortels sont dénombrés, la communauté étant séparée en deux par un des axes routiers majeurs du pays.

Blocage de route des membres de la Communauté de Yakye Axa le 26 Juillet 2017

Ces conditions entraînent une dislocation de la communauté qui souffre d’une profonde dépression après plus de 25 ans de lutte sans aucun résultat (ou presque). Plus cette situation persiste, plus il semble difficile que la communauté puisse se reconstruire un jour.
Les membres de Yakye Axa ont perdu espoir... Ils n’ont plus de patience, plus d’attentes, plus de projets futurs. Petit à petit cette communauté se meurt sur le bord de la route, dépréciée, délaissée et oubliée de tous.
Si la situation n’évolue pas, la communauté Yakye Axa ne sera qu’un énième ethnocide de plus, et ce, dans le plus grand silence. Pourtant leur souhait est simple : vivre sur les terres qui étaient celles de leurs ancêtres en poursuivant leurs pratiques traditionnelles. Mais pour acquérir ce rêve ils doivent faire face aux intérêts économiques des éleveurs et cultivateurs de soja ainsi qu’aux intérêts politiques du gouvernement.

Cette affaire illustre totalement l’incapacité du droit actuel à faire régner le respect des droits de l’Homme, au sein du système national comme international. L’État, garant des libertés, se croit au-dessus du droit et a oublié que son devoir premier est de donner à l’ensemble de ses citoyens les mêmes opportunités de vie. Les peuples autochtones, bien qu’ils aient du mal à faire entendre leur voix, méritent le respect de leur différence et la tolérance de leur liberté. Quand bien même celles-ci échapperaient à notre compréhension d’occidentaux.

juillet 2017

[1Voir sentence de la Cour Inter-américaine des Droits de l’Homme du 17 Juin 2005, Paraguay VS Yakye Axa, paragraphe 50, pp. 26-29

[2Voir sentence de la CIDH, Paraguay VS Yakye Axa, point résolutif n°6

[3TierraViva, "noticias", en ligne (consulté le 2 Julliet 2017)

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