Le système dette

Publié le : , par  Nasser

En novembre 2017, les éditions "Les liens qui libèrent" ont publié le dernier livre d’Eric Toussaint "Le système dette, Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation". Eric Toussaint, auteur prolifique, militant altermondialiste infatigable, un des fondateurs et animateur du CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes), est sans doute l’un des meilleurs spécialistes de la problématique de la dette des pays de sud. En publiant plusieurs dizaines d’ouvrages et articles au cours des 20 dernières années, il a joué un rôle indéniable pour faire connaître le rôle du système dette dans la spoliation des pays de sud et les conséquences pour des milliards d’êtres humains à travers le monde.

Dans cet ouvrage, Eric Toussaint, en s’appuyant sur l’histoire de plusieurs pays d’Amérique latine, de la Grèce, de l’Égypte et de la Tunisie, au cours des 19ème et 20ème siècles, propose une nouvelle approche du rapport entre les crises du système capitaliste et les crises des dettes dans les pays périphériques du système. De plus, il profite de ses vastes connaissances historiques pour mettre à nu les mécanismes par lesquels les dettes souveraines ont été l’un des facteurs déterminants de la subordination des pays périphériques par des puissances impérialistes. Finalement, il refonde la doctrine de la dette odieuse pour la transformer en un instrument plus efficace des luttes à venir contre la spoliation des êtres humains par une oligarchie et les casses dominantes dans les pays impérialistes.

  • Les rapports entre les crises économiques et financières des pays capitalistes avancés et les crises de la dette et leurs conséquences désastreuses dont les pays endettés sont les victimes.
    Eric Toussaint, en s’appuyant sur la théorie des ondes longues du développement du système capitaliste - proposée par Ernest Mandel - rejette les discours ambiants selon lesquels ce sont généralement les pays endettés périphériques qui provoquent les crises de la dette souveraine. Selon lui, il faut chercher les véritables causes dans les contradictions internes du système capitaliste. Eric Toussaint explique qu’au cours de la phase ascendante des ondes longues, la forte accumulation des capitaux favorise l’endettement des pays périphériques, et au cours de la phase descendante des ondes longues, il y a un renversement de tendance qui provoque la crise de la dette souveraine dans ces mêmes pays (baisse de la demande d’exportations des pays périphériques et accès très difficile aux nouveaux crédits pour rembourser les précédents).
  • La dette souveraine : l’un des facteurs importants de la subordination et de la mise sous tutelle des pays périphériques par les puissances impérialistes.
  • A travers plusieurs études de cas (Amérique latine, Grèce, Égypte, Tunisie), Eric Toussaint expose les modalités par lesquelles la dette souveraine conjuguée aux règles du libre-échange ont permis l’exploitation et la remise sous tutelle des pays périphériques par les puissances industrielles tout au long des 19ème et 20ème siècles. Malgré la particularité de chaque cas, les analyses éclairantes d’Eric Toussaint nous permettent de trouver des caractéristiques spoliatrices communes, telles que :
    • le lancement de titres d’emprunt à un prix inférieur de 20 à 30% de leur valeur nominale,
    • des commissions et frais exorbitants prélevés par les banques,
    • un taux d’intérêt plus important par rapport aux taux d’intérêt en vigueur,
    • l’engagement des pays emprunteurs à n’utiliser le montant de l’emprunt que pour l’achat exclusif de produits en provenance des pays préteurs,
    • l’application d’un droit de douane préférentiel aux pays créanciers,
    • l’usage de pressions politiques, économiques et militaires pour obliger les pays débiteurs à rembourser leurs dettes.

La Grèce constitue un bon exemple de cette pratique criminelle. En fait, la crise de la dette souveraine en 2010 en Grèce n’est que le dernier épisode de multiples crises des dettes depuis son indépendance dans les années 1820. Depuis cette date, le peuple grec a subi plusieurs restructurations de ses dettes, imposées par les puissances impériales de l’époque (l’Angleterre, la France, et la Russie) afin de rembourser ses dettes. La ressemblance entre des contraintes imposées par la commission financière internationale (CFI), en 1898, chargée par les pays créanciers pour restructurer les dettes de la Grèce avec les mesures imposées à ce pays depuis 2010 par la troïka (FMI, BCE, commission européenne), confirme la dernière phrase de la conclusion de chapitre 2 de cet ouvrage : "La dette et le libre-échange ont agi comme de puissants facteurs de soumission des États et de transfert de richesses des peuples de la périphérie vers les classes dominantes du centre, les classes dominantes locales prélevant leur commission au passage".

  • Dans un ouvrage publié en 1927, Alexandre Nohum Sack, juriste russe définit la doctrine de la dette odieuse. Pour lui une dette est odieuse lorsque deux conditions sont réunies :
    • l’absence de bénéfice pour la population ;
    • La complicité des préteurs.

Depuis sa publication, cette définition fait l’objet de multiples controverses entre les juristes, les économistes et les diverses organisations. Le CADTM, dans une résolution adoptée en 2008, propose d’ajouter d’autres conditions à celles proposées par Sack pour distinguer toutes les dettes souveraines illégitimes en non remboursables, à savoir : le caractère non démocratique de l’État débiteur, les dettes non conformes au droit international contemporain, les dettes issues de la période coloniale, etc.

Bref, un livre indispensable pour comprendre l’histoire de la dette souveraine et ses ravages dans les pays périphériques du système capitaliste au cours des derniers siècles.

Le système dette : Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation
TOUSSAINT, Eric, - PARIS : LES LIENS QUI LIBERENT (LLL), 2017/11, 334 P.
Chronologie, bibliographie, index sélectif et illustrations.
Une relecture de l’histoire du monde du XIXe siècle à nos jour vue sous l’angle du système dette utilisé comme une arme de domination et de spoliation : Amérique latine, Grèce, Égypte... le recours à l’endettement extérieur et l’adoption du libre-échange constituent un facteur fondamental de la mise sous tutelle d’économies entières par les puissances capitalistes. Face aux dettes odieuses dont l’auteur en porte-parole du CADTM international (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes) met en lumière et actualise la doctrine, plusieurs États ont annulé ou répudié leurs dettes (Mexique, les États-Unis, Portugal, Costa Rica et la Russie des soviets...). Mais pour que la répudiation des dettes soit utile, elle doit faire partie d’un ensemble cohérent de mesures politiques, économiques, culturelles et sociales, contre toutes les formes de domination qui constituent l’essence même du capitalisme.
Voir dans le catalogue

Article publié dans Inter-Peuples n°264, mars 2018

Nos coups de cœur...

AgendaTous les événements