Catalogne : quand la répression renforce les velléités d’indépendance

Publié le : , par  Jean-François Le Dizès

Parti deux semaines en Catalogne, je me suis rendu à Barcelone, Gérone, Vich, Badalona et Santa Perpétua de Mogoda où j’ai parcouru les rues et où j’ai interviewé les gens notamment dans les cafés et les restaurants. J’ai également rencontré des militants.

D’où vient l’idée d’indépendance ?

Au cours de l’histoire, sauf exception, suite à une conquête militaire d’un territoire, les gouvernements vainqueurs n’ont jamais consulté la population au moment de l’annexion. D’où, des mécontentements populaires et des velléités d’indépendance. C’est ce qui s’est passé en Catalogne espagnole.
C’est au début du XXe siècle que le régionalisme catalan a commencé à émerger. C’est en 1932, sous la IIe République qu’a été créée la Généralité de Catalogne et que cette Région a été dotée d’un parlement propre. Supprimées par Franco, ces deux institutions seront rétablies par la IIIe République à la fin des années 1970.
En 2006, a été signé, entre le gouvernement espagnol et la Généralité de Catalogne, un accord sur une plus grande autonomie accordée à celle-ci. Accord approuvé par référendum par les Catalans. Mais en 2010, le TCE (Tribunal Constitutionnel Espagnol) casse cet accord à propos des questions fondamentales suivantes :

  • la reconnaissance de la nation catalane ;
  • la préférence de la langue catalane ;
  • la création d’une autorité catalane de tutelle sur les questions administratives de l’État catalan.

C’est à partir de ce moment-là que le mouvement catalan a pris de l’envergure. En 2012, l’association ANC (Assemblée Nationale Catalane) organise le 11 septembre (jour de la fête nationale catalane) une manifestation contre cette décision judiciaire, qui a rassemblé plus de 1,5 million de manifestants [1]. L’année suivante, à l’exemple des pays baltes, un quart de siècle après, elle organise une chaîne humaine de 400 km du nord au sud de la Région.

Le rôle de la crise financière de 2008

Mais entre temps, comme l’ensemble de l’Espagne, la Catalogne a été particulièrement frappée par la crise financière de 2008. Depuis cette date, 200 000 emplois ont été perdus dans l’industrie [2]. En 2017, le taux de chômage était encore de 12,5% [3]. Comme il y a très peu de logements sociaux (1,5% de l’ensemble des logements de Barcelone [4]), les expulsions sont très fréquentes 25 422 en 2012 [5], soit un taux double de celui de la France ! La crise économique n’a-t-elle pas renforcé le courant indépendantiste ?

La Catalogne, terre d’accueil

Depuis le début du XXe siècle, la Catalogne est une terre d’accueil. Ainsi s’explique le quadruplement, depuis 1900, de sa population qui atteint aujourd’hui 7,5 millions de personnes [6]. Elle a accueilli, dans un premier temps de nombreux espagnols. Si bien qu’en 2010, 20% des Catalans étaient nés dans une autre Région que la Catalogne [7]. C’est cette population-là, habitant la "ceinture rouge" de Barcelone qui, m’a-t-on dit, a le plus manifesté contre l’indépendance le 8 octobre 2017.
Dans un second temps, la Catalogne a reçu beaucoup d’étrangers. Si bien qu’aujourd’hui, 17% de la population est étrangère [8]. Durant mon séjour, j’ai pu constater que les très nombreuses cafétérias étaient très souvent tenues par des Chinois, que les nombreuses petites épiceries étaient fréquemment tenues par des Pakistanais. Dans un des quartiers de Vich (44 000 habitants [9]), la majorité des personnes que je croisais étaient des Noirs.
Par ailleurs, la Catalogne accueille énormément de touristes : 17,4 millions par an [10], soit, en rapport avec la population, 80% de plus que la France. Dans le centre historique de Barcelone, la langue que j’entendais le plus parler était le français.
Ainsi, la Catalogne est un pays ouvert sur l’extérieur.

Pourquoi vouloir l’indépendance ?

Parce que depuis 2010, Madrid bloque toute avancée vers une plus grande autonomie de la Catalogne, le président de la Généralité, Carlos Puigdemont a décidé d’organiser un référendum décisionnel sur l’indépendance de la Catalogne le "1-o" [11] 2017. Suite à cela, le gouvernement espagnol de Mariano Rajoy a appliqué à la Catalogne l’article 155 de la Constitution espagnole qui lui permet de recourir à l’administration directe d’une Région autonome.
Lors de mes interviews, les deux principales raisons évoquées par les personnes favorables à l’indépendance étaient de deux ordres : financier et culturel.

Au niveau financier, ces personnes se plaignent de ce que la Catalogne paye de lourds impôts à Madrid et que les retombées soient faibles. Quatrième Région espagnole (sur 16) dans le classement du PIB par habitant [12], la Catalogne a, en effet, un déficit fiscal de 1 329 € par habitant par an [13]. Si certaines de ces personnes se plaignent de ce que cet argent aille a des Régions du Sud, certes moins riches mais dont les habitants sont, disent-elles, moins dynamiques, d’autres favorables à une solidarité interrégionale mettent en cause les détournements des finances publiques en hauts lieux. Une interviewée m’a parlé de "vol de Madrid". La responsable de la CUP (Candidature d’Unité Populaire) m’a signalé que 900 procédures de corruption sont actuellement en cours. Certes, certains de ces cas de corruption ont lieu en province, y compris en Catalogne : ainsi Jordi Pujol, qui a présidé la Généralité de la Catalogne de 1980 à 2003, a été condamné pour dissimulation de compte en Andorre. Mais l’épicentre de la corruption est Madrid. Le Parti Populaire du premier ministre Mariano Rajoy est impliqué dans 30 de ces scandales et six ministres sont compromis [14].

Au niveau culturel, les personnes favorables à l’indépendance veulent que leur culture, notamment leur langue, ait une plaine reconnaissance. Elles ont le sentiment que la langue catalane est méprisée. Certes, le catalan est reconnu, au même titre que le castillan, comme langue officielle dans la Région. Si 95% des citoyens nés en Catalogne sont bilingues [15], beaucoup d’entre eux pensent en catalan. Et la question est en partie biaisée. En effet, comme me l’a dit un Catalan, la majorité des chaînes de télévision reçues et la plupart des quotidiens vendus en Catalogne sont en castillan. Un militant de l’ANC m’a expliqué que du fait notamment que beaucoup de juges ne parlent pas le catalan, plus de 80% des verdicts judiciaires sont rendus en castillan. Au niveau culturel, 88% des films vus le sont en castillan contre 6% en catalan [16]. Dans les établissements scolaires c’est l’enseignant qui choisit sa langue d’enseignement et au niveau religieux, les messes sont données dans les deux langues. Enfin à l’université, le catalan est prédominant puisque 75% des cours de licence sont donnés dans cette langue contre 16% en castillan et 9% en anglais [17].
En dehors de la langue, mes interlocuteurs, tout en se sentant différents des autres Espagnols, avaient du mal à verbaliser cette différence.

Quant aux personnes me disant être opposées à l’indépendance, elles ont été peu loquaces sur leurs raisons. D’autres personnes ont refusé de me répondre, certaines m’ont dit se désintéresser complètement de la question.

Durant mon séjour, notamment dans les petites villes universitaires de Vich et de Gérone (99 000 habitants [18]), j’ai pu voir de nombreux drapeaux catalans aux balcons des immeubles. Chaque librairie avait son rayon "indépendance de la Catalogne". Dans la rue des affiches et des inscriptions murales comme "adeu Espaňa" [19] ou "Independencia i socialisme" [20] allaient dans le même sens mais surtout demandaient la liberté pour les prisonniers politiques. On pouvait voir aussi noués, par exemple aux arbres, de nombreux rubans jaunes, symboles de la solidarité avec les prisonniers politiques.

"Vota Republica"

Une répression digne de Franco

Il faut savoir qu’aujourd’hui la répression a pris en Catalogne une dimension qui rappelle à de nombreux Catalans l’époque franquiste.
Déjà, au mois de septembre 2017, juste avant le "1-o", différents journaux ont été interdits, 200 sites web ont été bloqués [21], des enseignants ont été traduits en justice pour avoir organisé un débat sur le référendum. Ils ont été accusés de "crime de haine". 750 maires (sur 948) favorables à l’organisation du scrutin sont poursuivis [22]. Le référendum du "1-o" a été marqué par les violences perpétrées par la garde civile espagnole afin d’empêcher le déroulement du scrutin. Un jeune m’a raconté qu’un de ses amis a eu ce jour-là le poignet cassé par les violences policières. En effet, ce jour-là, il y a eu 1 066 blessés [23] et la saisie, par la même police, d’urnes contenant au total 700 000 bulletins de vote [24]. Depuis cette date, un certain nombre de responsables indépendantistes sont emprisonnés, d’autres comme Carlos Puigdemont ont choisi l’exil. Aucun procès n’est en vue pour eux. Durant mon séjour, un militant des CDR (Comité de Défense de la République) a été arrêté et accusé de terrorisme pour avoir simplement levé une barrière d’un péage autoroutier ; une condamnation pour terrorisme étant soumise à des peines beaucoup plus lourdes. Toujours durant mon séjour, un ministre de la Généralité a été accusé de malversation. Sa faute ? Avoir dépensé de l’argent public pour l’organisation du référendum du "1-o" ! Consulter les citoyens serait-il un délit ?

Lors de mes interviews, plusieurs personnes indécises sur la question de l’indépendance m’ont fait part de leur condamnation de la répression actuelle : "les prisonniers n’ont procédé à aucune violence". "Il faudrait organiser un référendum officiel" m’a-t-on souvent dit. Aussi, cette répression risque de creuser davantage le fossé entre la Catalogne et Madrid.

Si l’Église catholique n’a pris aucune position, le Haut-commissariat des Nations unies aux Droits de l’homme et Amnesty International ont condamné le gouvernement espagnol pour ses violences. Rappelons que le droit des peuples à l’autodétermination est inscrit dans la charte de l’ONU. Enfin, les parlements du Pays basque et de Navarre se sont exprimés contre l’application du "155" à la Catalogne.

Une manifestation massive en faveur des prisonniers politiques

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu le 15 avril une immense manifestation à Barcelone en faveur des prisonniers politiques, à laquelle j’ai participé. Des syndicats nationaux espagnols comme la CCOO et l’UGT y avaient aussi appelé. La manifestation était prévue pour partir de la place Espanya pour suivre ensuite l’avenue Paral Lei. La foule était tellement importante qu’avant le départ du cortège elle a envahi non seulement la place mais aussi cette avenue presque entièrement occupée. Selon les organisateurs, nous étions 750 000. En plus du slogan "Llibertat presos politics" [25], on pouvait entendre aussi "inde, independencia", "Puigdemont presidente". Des groupes chantaient, d’autres, à titre de spectacle formaient des pyramides humaines. Des personnes portaient des tee-shirts où il était écrit "referendum es democracia" [26]. Le thème de la république était également souvent abordé ; la monarchie espagnole étant attaquée. Par exemple, j’ai pu voir sur un mur d’une rue de Badalona une inscription à la peinture "Los Borbones son unos ladrones" [27]. Plusieurs Espagnols, dont des artistes chanteurs, ont été condamnés à des peines de prison pour "crime de lèse-majesté" envers le roi Felipe VI.

Portraits des prisonniers politiques lors de la manifestation du 15 avril 2018

Qu’en disent les formations de gauche ?

Les programmes des organisations indépendantistes de gauche ne se résument pas à l’indépendance. Par exemple, pour la CUP l’indépendance n’est qu’un moyen pour aller vers une société anticapitaliste autogestionnaire. Sa responsable condamne le "racisme" anti-sud-espagnol. La CUP est aussi présente dans des Régions limitrophes (Baléares, Valence, Aragon, Catalogne française) qu’elle estime faire partie des pays catalans. Pour elle, le combat est à la fois "dans la rue" et dans les institutions. Face aux multinationales, en lien avec les syndicats, la CUP cherche à développer les coopératives. Au sujet de la condition des femmes, elle met l’accent sur la nécessité de développer le service public de la petite enfance. Ses militants s’impliquent dans les CDR, qui sont des organisations locales d’action regroupant les différentes sensibilités indépendantistes. Au niveau institutionnel, la CUP a longtemps limité son investissement au niveau municipal. Depuis quelques années, elle se présente aux élections régionales ; à celles de décembre 2017 elle a obtenu 4 sièges (sur 135) [28]. À noter qu’à cette élection, le parti de Mariano Rajoy a remporté la cuillère de bois avec 4% des voix !

Si le représentant de l’ANC que j’ai vu a mis l’accent sur l’élaboration d’une Constitution catalane rédigée par l’ensemble de la population par le biais de réunions locales, celui d’"Omnium cultural" m’a donné en exemple l’Écosse et le Québec qui ont pu se prononcer par référendum sur leur indépendance. Les présidents de chacune de ces deux organisations font partie des prisonniers politiques actuels.

Quant à Podemos, dont j’ai rencontré un militant, il est favorable à un référendum d’autodétermination tout en se prononçant en faveur de l’intégrité territoriale espagnole. Cependant, une partie de ses adhérents s’investissent dans les CDR.

Figure lors de la manifestation du 15 avril 2018

Ainsi, la société civile est actuellement active en Catalogne. Par exemple, un jour, dans la rue, on m’a donné un tract annonçant le lancement d’une radio alternative. Que le mot "résistance" soit souvent employé montre que le mouvement s’inscrit dans la durée. Un jeune m’a dit s’attendre à l’indépendance dans les trois ou quatre années à venir. Au niveau national, le gouvernement de Mariano Rajoy est actuellement en difficulté : en ayant appliqué le "155" il a perdu aux Cortes [29] sa majorité par la défection des députés basques du PNV. Et, jusqu’à quand la Commission européenne soutiendra-t-elle Mariano Rajoy ?

Jean-François Le Dizès est auteur de "Globe-trotter, carnets de voyage d’un bourlingueur militant", 2007, L’Harmattan et "Quand les voyages et le militantisme se rejoignent", 2017 (deux tomes).

[1Source : "La Catalogne dans tous ses états" de Christian Hoarau, 2017, éditions L’Harmattan

[2id.

[3Source : Assemblée Nationale Catalane

[4Source : Le quotidien "La Vanguardia", Barcelone

[5Source op. cit. : "La Catalogne dans tous ses états"

[6Source op. cit. : "La Catalogne dans tous ses états"

[7id.

[8id.

[9Source Wikipedia

[10Source op. cit. : "La Catalogne dans tous ses états"

[111er octobre

[12Source op. cit. : "La Catalogne dans tous ses états"

[13id.

[14id.

[15id.

[16id.

[17id.

[18Source Wikipedia

[19"Adieu l’Espagne"

[20"Indépendance et socialisme"

[21Source : Assemblée Nationale Catalane

[22Source : "Catalogne, la question nationale", Ensemble ! janvier 2018

[23id.

[24id.

[25"Liberté pour les prisonniers politiques"

[26"Le référendum, c’est la démocratie"

[27"Les Bourbons sont des voleurs", le roi d’Espagne descendant des Bourbons

[28Source Wikipédia

[29Parlement espagnol

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