En Tunisie, "le peuple veut" (ach chaab yourîd) !

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édito novembre 2013

"Le peuple veut", tel est le mot d’ordre essentiel, né en Tunisie, qui se crie dans toutes les manifestations du "printemps arabe". En Tunisie aujourd’hui, depuis les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, on l’entend partout : dans les marches qui sillonnent les provinces, dans les rues des villes, dans le sit-in permanent qui entoure l’Assemblée constituante et le siège du gouvernement : le peuple tunisien veut que le gouvernement dirigé par le parti Ennahda "dégage" ! Pourquoi ?
Premièrement ce parti, qui instrumentalise sur le terrain politique la religion musulmane, disposant d’une majorité relative avec environ 40 % des voix à l’Assemblée constituante élue le 23 octobre 2011 et de la direction du gouvernement depuis cette date, a systématiquement contrarié les travaux de cette assemblée de sorte que son mandat, qui était d’élaborer une nouvelle Constitution dans le délai d’une année, n’a pas encore pu aboutir deux ans plus tard.
Deuxièmement Ennahda utilise les moyens du gouvernement pour nommer aux postes importants de l’État (gouverneurs, directeurs, chefs de service, jusqu’aux maires) ses propres militants. Bref il veut s’accaparer l’appareil d’État. Du même coup, les problèmes économiques et sociaux s’aggravent dans le pays tandis que le gouvernement s’attaque aux journalistes et aux artistes qui rendent compte de ces dérives...
Troisièmement ce parti a favorisé des entreprises parallèles aux institutions légales visant à imposer par la violence ses objectifs politiques : création d’une "Ligue de protection de la révolution", milice partisane qui s’attaque aux locaux syndicaux et aux partis d’opposition ; apparition de "prêcheurs" dans les mosquées, proclamant des "excommunications" (takfir) à l’encontre des opposants à Ennahda, certains allant jusqu’à des appels au meurtre ; multiplication des groupes d’activistes dits "salafistes" imposant par la violence des modes d’habillement ou des tribunaux soi-disant religieux que le leader d’Ennahda a soutenu en les appelant "nos enfants", etc.
Ces méthodes d’action ont rencontré une opposition croissante à travers le pays. Elle se manifeste aujourd’hui par de puissantes mobilisations populaires suite à une série d’événements criminels dont la plupart des observateurs imputent la responsabilité au parti Ennahda : les assassinats de Chokri Belaïd, dirigeant du "Front populaire", le 6 février dernier et de Mohamed Brahmi, député de l’opposition, le 25 juillet. Ces crimes ont provoqué une émotion immense, au point de conduire la quasi totalité des forces syndicales et politiques opposées à Ennahda à s’organiser au sein d’un "Front du salut" dès le lendemain. Et le jour suivant, 70 députés de l’opposition décidaient de boycotter les réunions de l’assemblée. Émotion encore accrue après l’assassinat le 29 juillet de 13 militaires tunisiens qui combattaient un groupe de terroristes salafistes lourdement armés installés dans les montagnes de la frontière avec l’Algérie. D’énormes manifestations se sont ensuite produites à Tunis, culminant le 6 août en obligeant le Président de l’assemblée constituante à suspendre ses travaux et le parti Ennahda, ainsi privé de sa légitimité politique, à accepter cette suspension.
Depuis lors, le Front du Salut a missionné le syndicat UGTT, le syndicat patronal UTICA, l’Ordre des avocats et la Ligue tunisienne des droits de l’homme pour imposer à Ennahda les étapes urgentes d’une sortie de crise : démission du gouvernement, mise en place d’un gouvernement de technocrates politiquement neutres, finalisation rapide de la Constitution et organisation de nouvelles élections. Les mobilisations populaires ne faiblissent pas et Ennahda a été contrainte de s’engager par écrit, le 5 octobre dernier, à démissionner du gouvernement avant la fin de ce mois.
Tous les amis de la Tunisie espèrent que le peuple tunisien, qui veut la démocratie et la fin de toute violence politique, réussira à relancer ainsi une transition rapide et efficace pour la réalisation de ses objectifs.

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